Mauvaise foi et destruction de la Palestine. Par Jonathan Cook.

Mauvaise foi et destruction de la Palestine

par Jonathan Cook

Le 4 octobre 2006

Une erreur faite trop souvent par ceux qui examinent le comportement d’Israel dans les Territoires Occupés -- ou en analysant son traitement des Arabes en général ou en interprétant sa vision de l’Iran -- est de supposer qu’Israel agit en toute bonne foi. Même ses critiques les plus incisifs peuvent tomber dans ce piège.

Cette hésitation à attribuer de la mauvaise foi a été démontrée cette semaine par le plus important groupe des droits de l’homme israélien, B’Tselem, quand il a publié un rapport sur le bombardement de la centrale électrique de Gaza par l’Armée de l’Air israélienne en juin.

Les conséquences horrifiantes de cet acte de punition collective -- un crime de guerre, comme le remarque correctement B’Tselem -- sont clairement présentées dans le rapport.

Le groupe prévient que l’électricité n’est disponible que quelques heures par jour pour la plupart des1.4 million habitants de Gaza, et qu’il en est de même pour l’eau potable.

Le réseau d’eaux usées s’est effondré, avec comme conséquence le risque de propagation de maladies infectieuses dangereuses.

Dans leurs vies quotidiennes, les Gazéens ne peuvent plus compter sur les structures de base de la vie moderne. Leurs réfrigérateurs sont aussi bons qu’inutiles et menacent d’être à l’origine d’intoxications alimentaires. Les vieux et les infirmes vivant dans des appartements ne peuvent plus quitter leurs maisons parce que les ascenseurs ne fonctionnent pas, ou qu’ils sont imprévisibles. Les cliniques et les hôpitaux luttent pour offrir des services médicaux de base. De petites entreprises, dont la plupart dépendent de l’énergie et des approvisionnements en eau, des épiceries et des blanchisseries aux usines et aux ateliers, sont forcées de fermer.

Ce qui arrive rapidement, dit B’Tselem, c’est le moment où l’économie de Gaza -- déjà sous un siège soutenu au niveau international pour pénaliser les Palestiniens d’avoir élu démocratiquement le gouvernement du Hamas -- expirera tout simplement sous la pression.

Malheureusement, cependant, B’Tselem perd le fil quand il s’agit d’expliquer pourquoi Israel a choisi d’infliger une punition aussi terrible à la population de Gaza. Apparemment, il avait soif de vengeance : le rapport du groupe est même intitulé "Acte de Vengeance".

Israel, semble-t’il, a voulu se venger pour la capture quelques jours plus tôt d’un soldat israélien, Gilad Shalit, sur une position de tank à la frontière utilisée pour tirer à l’artillerie sur Gaza.

Le problème avec la théorie de la "vengeance" c’est que, même si c’est un reproche, cella suppose un degré de bonne foi de la part du chercheur de vengeance. Vous volez mon jouet dans la cour de récréation, et je vous fouette et je vous frappe.

J’ai mal agi -- même de façon disproportionnée pour utiliser un mot à la mode que B’Tselem adopte également -- mais personne ne nierait que mes sentiments étaient honnêtes. Il n’y avait aucun subterfuge ou déception dans ma colère. J’encours le blâme seulement parce que je n’ai pas contrôlé mes impulsions. Il y a même l’insinuation que, bien que mon action ait été injustifiée, ma fureur était justifiée.

Mais pourquoi devrions-nous penser qu’Israel a agi en toute bonne foi, même de mauvaise humeur, en détruisant la centrale électrique de Gaza ? Pourquoi devrions-nous supposer que c’était une réaction exagérée plutôt qu’un acte froidement calculé ?

En d’autres termes, pourquoi croire qu’Israel fouette simplement quand il commet un crime de guerre plutôt que de le commettre après une soigneuse planification à l’avance ? N’est-il pas possible que de tels crimes de guerre, plutôt que d’être spontanés et aléatoires, aillent réellement tous dans la même direction ?

Plus particulièrement, pourquoi devrions-nous donner à Israel le bénéfice du doute quand ses crimes de guerre contribuent, comme le bombardement de la centrale électrique à Gaza l’a fait avec certitude, aux objectifs facilement déchiffrés ? Pourquoi ne pas penser que le bombardement était une partie d’un plan à long terme et dévoilé petit à petit ?

L’occupation de Gaza n’a pas commencé cette année, après l’élection du Hamas, et elle ne s’est pas terminé non plus avec le désengagement l’année dernière. L’occupation date de quatre décennies et est toujours fortement présente en Cisjordanie et à Gaza.

Pendant cette période, Israel a suivi une politique constante de soumission de la population palestinienne, en l’emprisonnant dans des ghettos toujours plus petits, en la coupant de tout contact avec le monde extérieur, et en détruisant ses chances de développer un jour une économie indépendante.

Depuis le soulèvement du second Intifada il y a six ans -- le soulèvement des Palestiniens contre l’occupation -- Israel a resserré son système de contrôle. Il a cherché à le faire par deux approches parallèles.

• D’abord, il a imposé des formes de punition collective pour affaiblir la résolution des Palestiniens à résister à l’occupation et pour encourager la division et la guerre civile.

• En second lieu, il a "domestiqué" la souffrance à l’intérieur des ghettos, en s’assurant que chaque Palestinien se retrouverait isolé de ses voisins, que ses problèmes seraient réduits au niveau domestique : comment recevoir un permis de construire pour sa maison, comment passer le Mur pour aller à l’école ou à l’université, comment rendre visite à un parent illégalement emprisonné en Israel, comment arrêter le vol des autres terres familiales, ou comment accéder à ses oliveraies.

Les objectifs des ces deux ensembles de politique sont, cependant, identiques : l’érosion de la cohésion de la société palestinienne, la rupture des efforts de solidarité et de résistance, et finalement la lente tendance des Palestiniens à quitter les régions rurales vulnérables vers la sécurité relative des centres urbains -- et par la suite, alors que la pression continuera de monter, vers les états arabes voisins, tels que la Jordanie et l’Egypte.

Vu de cette façon, le bombardement de la centrale électrique de Gaza s’adapte mieux aux projets de longue date d’Israel pour les Palestiniens. La vengeance n’a rien à voir avec ça.

Un autre exemple récent, plus prévisible, fut un échange d’email publié sur le forum du site internet Media Lens auquel a participé le journaliste sur le Moyen-Orient de la BBC, Jeremy Bowen. Bowen était interrogé sur la raison pour laquelle la BBC n’avait pas fait de reportage sur une importante initiative de paix commencée cet été conjointement entre un petit groupe de rabbins israéliens et de politiciens du Hamas.

Une réunion publique où les deux côtés auraient dévoilé leur initiative a été contrecarrée quand les services secrets israéliens du Shin Bet, vraisemblablement avec l’approbation du gouvernement israélien, ont empêché les députés du Hamas d’entrer à Jérusalem.

Bowen, bien qu’implicitement critique du comportement d’Israel, pense que l’initiative était seulement d’importance marginale. Il doute que le Shin Bet ou le gouvernement étaient excessivement inquiets par la réunion - selon ses mots, ce n’était vu que comme "une irritation mineure" -- parce que le camp de la paix israélien montrait une grande hésitation à s’impliquer avec les Palestiniens depuis le soulèvement de l’Intifada en 2000.

Le gouvernement israélien ne voulait pas que le Hamas soit vu comme "plus respectable", admet-il, mais il ajoute que c’est parce que "ils croient que c’est une organisation terroriste qui veut tuer les juifs et détruire leur pays".

En bref, le gouvernement israélien a démoli l’initiative parce qu’ils pensaient que le Hamas n’était pas un véritable partenaire pour la paix.

Encore une fois, au moins apparemment selon Bowen, Israel agissait en toute bonne foi : quand il prévient qu’il ne peut pas parler avec le Hamas parce que c’est une organisation terroriste, cela veut dire ce qu’il dit.

Mais si, pendant une seconde, nous abandonnions l’hypothèse de la bonne foi ?

Le Hamas comprend une branche militante, une branche politique et un réseau d’organisations caritatives d’aide sociale. Israel choisit de caractériser toutes ces activités comme terroristes par nature, refusant de distinguer les différentes branches du groupe. Il refuse que le Hamas puisse avoir des identités multiples tout comme l’était clairement l’Armée Républicaine Irlandaise qui comprenait une branche politique appelée Sinn Fein.

Certaines des actions récentes d’Israel pourraient coller à une vision aussi simpliste du Hamas. Israel a essayé d’empêcher Hamas de participer aux élections palestiniennes, en y renonçant seulement après les Américains aient insisté sur la participation du groupe. Israel semble maintenant détruire les institutions du gouvernement palestinien, en prétendant qu’une fois entre les mains du Hamas, elles seront utilisées pour promouvoir la terreur.

Le gouvernement israélien, pourrait-on dire, agit de cette façon parce qu’il est véritablement persuadé que même la branche politique du Hamas est une couverture pour les actions terroristes.

Mais la plupart des autres mesures suggèrent qu’en réalité, Israel a un agenda différent. Depuis les élections palestiniennes il y a six mois, la politique d’Israel envers le Hamas a réussi à atteindre un but : l’affaiblissement du groupe des modérés, en particulier les politiciens nouvellement élus, et le renforcement des militants.

Au cours du débat interne au Hamas pour savoir s’ils devaient avancer vers la politique, la diplomatie et le dialogue, ou s’ils devaient se concentrer sur la résistance armée, nous pouvons deviner quels sont ceux qui sont actuellement en train de gagner.

Les modérés et non les militants ont été touchés par l’isolement du gouvernement élu du Hamas, imposé par la communauté internationale à l’instigation d’Israel. Les modérés et non les militants ont été affaiblis par Israel qui a rassemblé et emprisonné les députés du groupe. Les modérés et non les militants ont été desservis par l’échec, encouragé par Israel, des politiciens du Fatah et du Hamas à créer un gouvernement d’unité nationale. Et l’approche des modérés et non des militants a été critiquée par le succès d’Israel dans son blocage de l’initiative de paix cet été entre les députés du Hamas et les rabbins.

En d’autres termes, la politique israélienne encourage les éléments extrémistes et militants à l’intérieur du Hamas plutôt les éléments politiques et modérés. Donc pourquoi ne pas supposer que c’est leur objectif ?

Pourquoi ne pas supposer qu’au lieu de vouloir un dialogue, un véritable processus de paix et un accord éventuel avec les Palestiniens qui pourraient mener à un état palestinien, Israel veut une excuse pour continuer son occupation de quatre décennies -- même s’il doit le réinventer par des tours de passe-passe comme les plans de désengagement et de convergence ?

Pourquoi ne pas supposer qu’Israel a bloqué la réunion entre les rabbins et les députés du Hamas parce qu’il craint qu’un tel dialogue pourrait suggérer aux électeurs israéliens et au monde qu’il y a des voix fortes au Hamas préparées à envisager un accord avec Israel, et qu’en leur donnant une chance, leur force et leur influence pourraient grandir ?

Pourquoi ne pas supposer que le gouvernement israélien a voulu perturber les contacts entre le Hamas et les rabbins pour exactement les mêmes raisons qu’il a, à plusieurs reprises, utilisé la violence pour disperser les manifestations conjointes dans les villages palestiniens comme Bilin organisées par des pacifistes israéliens et palestiniens s’opposant au mur qui annexe les terres agricoles palestiniennes à Israel ?

Et pourquoi, à la différence de Bowen, ne pas prendre au sérieux les sondages d’opinion comme celui publié cette semaine qui montre que 67% des Israéliens soutiennent des négociations avec un gouvernement palestinien d’unité nationale (c’est-à-dire, un gouvernement comprenant le Hamas), et que 56% d’entre eux préfèrent des discussions avec un gouvernement palestinien, peu importe qui le dirige ?

Serait-ce une confrontation à ce genre de statistiques qui terrifie les responsables israéliens, et si le Hamas avait la chance de s’engager dans un processus de paix, les électeurs israéliens pourraient commencer à effectuer plus de pression sur leur propre gouvernement pour qu’il fasse des concessions signicatives ?

En d’autres termes, pourquoi ne pas envisager pendant un moment que l’opinion déclarée d’Israel au sujet du Hamas est peut être une charade égoïste, que le gouvernement israélien a investi son énergie dans la critique du Hamas, et avant lui dans les responsables palestiniens laics, parce que la paix n’est pas dans son intérêt et qu’elle ne l’a jamais été ? Son objectif est d’entretenir l’occupation aux meilleures conditions pour lui.

Sur plus ou moins les mêmes raisons, nous devrions traiter également avec scepticisme une autre politique israélienne récente : le refus par le ministère de l’Intérieur israélien de remplacer les visas de touristes des Palestiniens possédant des passeports étrangers, les forçant ainsi à quitter leurs maisons et leurs familles vivant à l’intérieur des Territoires Occupés.

Plusieurs de ces Palestiniens, qui ont été à l’origine dépouillés par Israel de leurs droits de résidence en violation du droit international, souvent quand ils sont partis à l’étranger pour travailler ou étudier, ont vécu sur des visas de trois mois renouvelables pendant des années, et même des décennies.

De façon étonnante, cette combinaison de violation originale des droits de ces familles palestiniennes n’a reçu presque aucune couverture médiatique et jusqu’ici n’a provoqué pas un semblant d’outrage des grandes organisations internationales des droits de l’homme, comme Human Rights Watch et Amnesty International.

Je peux me hazarder à deviner pourquoi. Exceptionnellement, Israel n’a fait aucune tentative sérieuse pour justifier cette mesure.

En outre, à la différence des deux exemples cités ci-dessus, il est difficile de proposer ne serait-ce une raison superficiellement plausible pour laquelle Israel doit poursuivre cette politique, excepté le motif évident : Israel pense qu’il a trouvé un autre combine bureaucratique pour refuser à quelques milliers d’autres Palestiniens leur droit de naissance.

C’est une autre petite mesure conçue pour nettoyer éthniquement ces Palestiniens de ce qui auraient pu être leur état, si Israel avait été intéressé par la paix.

À la différence les deux des autres exemples, il est impossible de supposer la moindre bonne foi de la part d’Israel dans cette affaire : la mesure n’a aucune valeur de sécurité, ni même quoi que ce soit d’improbable, elle ne peut pas non plus être vendue comme une réaction exagérée, une vengeance, à une provocation par le groupe affecté.

Les Palestiniens ayant des passeports étrangers font partie des plus riches, des mieux instruits et probablement des plus disposés à s’engager dans le dialogue avec Israel.

Beaucoup possèdent d’importants investissements dans des entreprises à l’intérieur des Territoires Occupés qu’ils souhaitent protéger contre d’autres confrontations militaires, et la plupart d’entre eux parlent couramment la langue de la communauté internationale : l’Anglais.

En d’autres termes, ils auraient pu être une tête de pont vers un processus de paix si Israel avait véritablement été intéressé.

Mais comme nous l’avons vu, Israel ne l’est pas.

Si seulement nos médias et nos organisations des droits de l’homme pouvaient arriver eux aussi à l’admettre. Mais parce qu’ils ne le peuvent pas, la mauvaise foi transparente étayant la tentative administrative de nettoyage ethnique d’Israel est autorisée à passer sans aucune censure.

Jonathan Cook, qui habite à Nazareth, est l’auteur de l’ouvrage "Sang et Religion : Il faut démasquer l’Etat "juif et démocratique"" (Blood and Religion : The Unmasking of the Jewish and Democratic State), publié par les éditions Pluto Press et disponible aux Etats-Unis auprès des University of Michigan Press Son site internet est à l’adresse suivante : www.jkcook.net

Source : http://www.counterpunch.org/ Traduction : MG pour ISM