Gaza : mourir de faim, dans le noir. Par Virginia Tilley.

Mourir de faim, dans le noir - Les bombardements épouvantables de la bande de Gaza

Par Virginia Tilley

Juillet 2006

Virginia Tilley est professeur de science politique. Elle travaille actuellement en Afrique du Sud. Voici l’adresse e-mail où la contacter : tilley@hws.edu

Au motif de venir au secours d’un de ses soldats fait prisonnier, les Israéliens bombardent la bande de Gaza, qu’ils semblent prêts à ré-envahir. Ils ont également arrêté un tiers des membres du Parlement palestinien, réduisant en ruines jusqu’à sa fragile illusion de pouvoir et réduisant la coquille déjà vide de l’Autorité palestinienne en éclats.

De cette désolation, les Palestiniens sont en mesure de tirer une certaine compensation - mais il s’agit d’une pilule bien amère : le racolage vicieux du Fatah pour reprendre le contrôle de la vie politique nationale palestinienne et sa rivalité avec le Hamas sont désormais totalement obsolètes.

Désormais, y compris une communauté internationale domestiquée ne saurait continuer à répéter de manière mécanique que l’Autorité palestinienne serait encore capable de gouverner quoi que ce soit.

La déconfiture du désastreux processus d’Oslo, qui n’a jamais été autre chose que la machination concoctée par Israël pour s’assurer du démembrement définitif du territoire palestinien et la possibilité fatale de coopter le mouvement national palestinien, est peut-être - enfin ! - en vue. Et peut-être l’unité palestinienne a-t-elle à nouveau une chance.

Mais personne ne sait ce qui va remplacer l’Autorité palestinienne. Il n’est par conséquent nullement étonnant que ce paysage diplomatique chamboulé soit la chose qui retienne le plus gros de l’attention d’une communauté internationale passablement inquiète.

Néanmoins, la politique ne devrait en aucun cas être le principal sujet de préoccupation. Car là-bas, à Gaza, un acte odieux a été commis, qui doit dorénavant éclipser toute idée de "feuilles de route" ou de "gestes mutuels" : mercredi dernier, des avions de guerre israélien ont bombardé à plusieurs reprises l’unique centrale électrique de la bande de Gaza, la détruisant entièrement.

Désormais, ce sont environ 700 000 habitants de la bande de Gaza - sur un total de 1,3 million de personnes - qui n’ont plus d’électricité, et l’on pense que ladite électricité ne pourra être rétablie avant six mois.

Ce ne sont pas les conditions de vie immédiatement créées par ce bombardement qui ont quelque chose d’énorme. Ces conditions sont, bien entendu, particulièrement déplorables : plus de lumière, plus de réfrigérateurs, plus de ventilateurs... Et cela, tout au long de l’interminable canicule de l’été gazaoui. Impossible d’aller respirer dehors, en raison des bombardements continuels et de l’assaut israélien attendu.

Dans une obscurité étouffante, d’énormes explosions secouent les villes, lointaines comme proches, tandis que des boums de franchissement du mur du son parachèvent la dévastation déjà semée par les mêmes avions : fenêtres explosant, enfants hurlants se réfugiant dans les bras d’adultes terrorisés, personnes âgées s’effondrant, foudroyées par une crise cardiaque, femmes enceintes s’effondrant et faisant une fausse couche.

Terreur de masse, désespoir, recherche désespérée de nourriture et d’eau. Et pas de radio, pas de télévision, pas de téléphone portable, pas d’ordinateur portables (pour les rares à en disposer) et, par conséquent, aucun moyen d’obtenir de l’information sur la durée probable de ce cauchemar.

En effet, cette fois-ci, la situation est encore pire. Tandis que la nourriture se détériore dans les réfrigérateurs arrêtés, les céréales et les féculents sont les seuls comestibles restants. La plupart des gens cuisinent au gaz, mais les frontières étant fermées, il n’y a plus de gaz.

Quand les bombonnes de propane de la cuisine familiale sont vides, il n’y a plus aucune possibilité de cuire les aliments. Plus de lentilles, plus de fayots, plus de pois chiches, donc plus de hommos, plus de pain - plus de ces aliments quotidiens des Palestiniens, qui font l’ordinaire des plus pauvres (dois-je rappeler qu’il n’y a ni bois, ni charbon, dans une bande de Gaza à la fois désertique et surpeuplée ?).

La nappe phréatique de Gaza était déjà polluée par les infiltrations d’eau de mer et d’eaux usées, en raison d’un pompage excessif (pour partie, par les colonies israéliennes aujourd’hui abandonnées) et d’un réseau d’égouts foncièrement inadéquat. Pour la rendre potable, l’eau tirée des forages doit être purifiée au moyen d’appareils fonctionnant à l’électricité.

Sinon, l’eau saumâtre doit être au minimum bouillie avant de pouvoir être consommée sans risque. Mais cela exige aussi d’avoir de l’électricité ou du gaz à sa disposition. Or, bientôt, les gens n’auront ni l’une ni l’autre.

La consommation d’eau impure, cela signifie des maladies, voire le choléra. Si une épidémie de choléra éclate, elle se répandra comme feu dans la paille au sein d’une population densément confinée et manquant de l’énergie et de l’eau nécessaires à l’hygiène. S’ajoute à cela le fait que les hôpitaux et les cliniques ne fonctionnent pas, eux non plus (toujours en raison de l’absence d’électricité).

Enfin, les gens ne peuvent même pas partir. Aucun des pays voisins ne dispose des ressources leur permettant d’absorber un million de réfugiés désespérés et ayant tout perdu : un tel afflux déstabiliserait totalement l’Egypte, par exemple, du point de vue tant logistique que politique.

Mais les Palestiniens résidant à Gaza ne peuvent pas non plus aller chercher asile chez leurs parents vivant en Cisjordanie : ils ne sont pas autorisés à quitter Gaza pour s’y rendre. Ils ne peuvent même pas franchir la frontière puis passer en Cisjordanie en faisant le détour par l’Egypte : Israël n’autorise pas les détenteurs d’une carte d’identité de Gaza à entrer en Cisjordanie.

Et, de toute manière, un cordon de policiers palestiniens bloque les gens qui essaieraient de s’infiltrer en Egypte - des réfugiés de guerre ont tenté de le faire, en passant par un trou ouvert dans la barrière frontalière par des activistes, avec bagages et enfants.

En bref ; ce sont aujourd’hui plus d’un million de civils qui sont emprisonnés, confinés chez eux, à écouter les bombes israéliennes, tout en étant confrontés à la perspective insupportable - d’ici à quelques semaines, voire seulement quelques jours - de devoir donner une eau toxique à leurs enfants, ce qui pourrait condamner ceux-ci à une mort rapide, mais horrible.

Une femme vivant près de la frontière égyptienne, à Rafah, qui garde ses neveux, a été interrogée par la BBC : "Si je leur laisse voir que j’ai peur, je pense qu’ils vont mourir de peur". Si la communauté internationale continue à ne rien faire, ces enfants risquent de mourir sous peu, quoi qu’il en soit.

L’ampleur sidérante de cette situation humanitaire n’est égalée, de fait, que par le goutte-à-goutte étourdissant des réactions internationales.

"Bien sûr, il est compréhensible que les Israéliens veuillent s’en prendre à ceux qui ont kidnappé leur soldat", dit Kofi Anan (tandis que la population palestinienne se terre dans le noir et entend les déflagrations fracassantes qui démolissent sa société), "mais cela doit être fait de manière à ce que les populations civiles n’en subissent pas les conséquences".

Même quand les bombes israéliennes bousillent les routes principales de Gaza, le G-8 monte sur ses grands chevaux et pérore : "Nous appelons Israël à faire preuve de la plus grande retenue dans la crise actuelle".

Et qu’en est-il des Russes, qui cherchent à se tailler une position dans le nouveau (grand jeu) moyen-oriental ? "Le droit, qui est aussi le devoir, du gouvernement israélien de défendre la vie et la sécurité de ses citoyens ne font pas l’ombre du moindre doute", dit le ministre russe des Affaires étrangères, comme si le pauvre caporal Shalit justifiait un millième de ce capharnaüm, "mais cela ne doit en aucun cas être fait au prix de la perte de vies humaines, en particulier de celles de beaucoup de civils palestiniens, causée par des frappes militaires massives aux conséquences très graves pour la population civile".

Et que disent la noble Europe, si fière d’être la source des conventions des droits de l’homme, et les architectes de sa mission civilisatrice ? "L’Union européenne demeure profondément préoccupée", marmonnent les puissants défenseurs du droit humanitaire, "au sujet de la dégradation de la situation sécuritaire et humanitaire".

Des expressions apparemment creuses comme "profondément préoccupée" sont le langage codé diplomatique pour dire : "Nous sommes sérieusement mécontents". Mais, dans les circonstances présentes, "demeure profondément préoccupée", voilà qui suggère que le crime glaçant qui est en train d’être perpétré n’est qu’une étape supplémentaire dans le dégrisement consécutif à l’échec de l’illusoire "feuille de route".

Les bulles diplomatiques d’irréalité, au Moyen-Orient, sont la norme, et non l’exception. Mais il y a bien un moment où la communauté internationale doit regarder en face cette réalité particulièrement déplaisante : elle doit changer de braquet.

Un pays qui revendique son appartenance aux démocraties occidentales européennes est en train de se comporter comme un régime voyou meurtrier, en utilisant n’importe quel prétexte pour réduire plus d’un million de personnes à une misère humaine extrême, voire même à une mort massive.

Venir coller le portrait du caporal Shalit sur cette politique, voilà qui n’est guère plus convainquant que ces journaux sud-africains, qui affichaient en première page la photographie d’un pauvre médecin blanc assassiné, pour couvrir d’une manière n’appartenant qu’à eux l’émeute de Soweto, en 1976...

Israël a commis beaucoup d’exactions constitutives de crimes de guerre : démolitions massives de maisons, encerclement de villes assiégées des semaines d’affilée, détentions "préventives" pour des durées indéterminées, confiscations massives de terres, destruction de milliers d’hectares d’oliveraies et de terres agricoles palestiniennes, tortures physiques et mentales systématiquement infligées aux prisonniers, assassinats extrajudiciaires, bombardements aériens de zones civiles, représailles collectives de toutes natures violant les Conventions de Genève - pour ne pas parler de l’humiliation générale et de la ruine de la population indigène soumise à son contrôle militaire.

Mais détruire l’unique source d’électricité d’une population civile cernée et sans défense est un pas sans précédent vers la barbarie. Cela évoque, ironiquement, le ghetto de Varsovie.

Même si les changements politiques d’ampleur tectonique ont tendance à nous faire esquisser instinctivement un applaudissement, nous devons prendre le temps de la réflexion : aux yeux de l’histoire, ce qui est en train de se passer à Gaza pourrait fort bien tous les faire pâlir.

Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft.

Source : http://www.counterpunch.org/