La propagande et Haditha. Par Dahr Jamail et Jeff Pflueger.

La propagande et Haditha

Dahr Jamail et Jeff Pflueger

9 juin 2006

Traduit par Jean-Marie Flémal

« En temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle devrait toujours être assistée d’une garde de corps de mensonges. » Winston Churchill, Premier ministre britannique durant la Seconde Guerre mondiale.

On peut parler de propagande lorsque les médias traditionnels occidentaux tentent d’influencer l’opinion publique en faveur de la guerre en Irak en tripotant la vérité et en déformant la réalité. On doit s’y attendre. Et il convient de reconnaître la chose pour ce qu’elle vaut. Les rares fois où les médias font leur boulot de façon responsable et informent sur des événements comme le massacre de Haditha, le 19 novembre 2005, ils doivent également être susceptibles et capables d’anticiper et, en même temps, contrer les campagnes de propagande qui suivront inévitablement. Il faut également s’attendre à ce que les membres responsables de la confrérie des médias se cramponnent à leurs armes et ne rejoignent pas les rangs des propagandistes.

Le présent article est un résumé des cinq tactiques les plus communément combinées et employées dans la gestion de crise par l’État et les médias, et auxquelles nous devons nous attendre à propos du massacre de Haditha. Reprises plus ou moins dans l’ordre chronologique de leur utilisation, ces tactiques sont : le report à date ultérieure, la distorsion des faits, le discrédit, l’orientation de la mise en vedette et le bouc émissaire. Chacune des cinq campagnes de relations publiques sera discutée ici dans le contexte du massacre de Haditha.

Le report à date ultérieure

La chaîne al-Jazeera, avec plus de 40 millions de spectateurs dans le monde arabe, est le plus gros diffuseur d’informations du Moyen-Orient. Elle a subi les assauts d’une violente campagne de propagande américaine qui a toujours cours aujourd’hui. Ses quartiers généraux, tant en Afghanistan qu’à Bagdad, on été détruits par les forces américaines durant l’invasion de chacun des deux pays. À Bagdad, l’attaque contre ses bureaux par un avion de guerre américain a tué son correspondant Tareq Ayoub. De plus, partout en Irak, des journalistes d’al-Jazeera ont été systématiquement détenus et intimidés avant que la chaîne soit totalement bannie du pays. Voilà des actions quelque peu contradictoires pour une force occupante tentant si ostensiblement de promouvoir la démocratie et la liberté en Irak.

Le 19 novembre 2005, le jour du massacre de Haditha, al-Jazeera s’était déjà vu interdire depuis longtemps ses opérations en Irak. La station, forcée d’assurer ses reportages sur la guerre à partir d’un bureau à Doha, au Qatar, a opéré via le téléphone. Deux Irakiens ont travaillé d’arrache-pied pour couvrir l’occupation américaine de l’Irak par le biais d’un réseau élastique de contacts à travers l’Irak. Défiant les mesures extrêmes imposées par les États-Unis, al-Jazeera, grâce à ses reportages intelligents, rafla la totalité du scoop de Haditha dès l’événement, puis le transmit aux médias occidentaux et aux autres, qui se contentèrent de participer à la diffusion des informations en les reportant de près de quatre mois et, surtout, en régurgitant les communiqués militaires non vérifiés.

Deux jours après le massacre, DahrJamailiraq.com était le seul site indépendant sur Internet à transmettre le rapport d’al-Jazeera traduit en anglais (on pouvait le visionner sur MidEastWire.com moyennant une redevance).

Le présentateur principal d’al-Jazeera à Doha, au Qatar, a interviewé le journaliste Walid Khalid à Bagdad. Le rapport de Khalid, traduit par MidEastWire.com, disait ceci :

« Hier soir, une charge explosive a sauté sous un véhicule des Marines américains dans la zone d’al-Subhani, le détruisant complètement. Une demi-heure plus tard, la réaction américaine a été très brutale. Des avions américains ont bombardé quatre maisons à proximité du lieu de l’incident, provoquant la mort immédiate de cinq Irakiens. Par la suite, les troupes américaines ont fait irruption dans trois maisons toutes proches et adjacentes, où vivaient trois familles. Des sources médicales et des témoins oculaires proches de ces familles ont affirmé que les troupes américaines, en compagnie de l’armée irakienne, ont exécuté 21 personnes , c’est-à-dire trois familles, y compris neuf enfants, sept femmes et trois personnes âgées.

« Comparez ceci au reportage du massacre tel qu’il est présenté par le New York Times, le ‘journal de référence’ aux États-Unis. Sans aucun doute répétant servilement les communiqués de presse de l’armée, son récit du 21 novembre est rédigé comme suit : ‘Le corps des Marines a déclaré dimanche que 15 civils et un Marine avaient été tués samedi lorsqu’une bombe placée en bordure de route a explosé à Haditha, à 225 km au nord-ouest de Bagdad. L’attentat à la bombe de samedi à Haditha, sur l’Euphrate, dans la province à prédominance sunnite d’Anbar, visait un convoi de Marines américains et de soldats de l’armée irakienne, a déclaré le capitaine Jeffrey S. Pool, un porte-parole des Marines. Après l’explosion, des tireurs ont ouvert le feu sur le convoi. Au moins huit rebelles ont été tués au cours de la fusillade, a ajouté le capitaine.’ »

L’organisation Iraq Body Count (IBC - Décompte des morts irakiens) a immédiatement repris cette version, prouvant manifestement à quel point son décompte des victimes civiles irakiennes dues à des faits de guerre se situe nettement en dessous des chiffres réels. Faisant exclusivement référence à des échantillons provenant des médias occidentaux soucieux d’emboîter le pas à la propagande officielle, IBC peut à peine constituer une source impartiale voire fiable d’informations.

En avril 2006, sa banque de données de sources médiatiques cita une histoire d’AP et une autre de Reuters, datées du 20 novembre, ainsi qu’un article du Times, de Londres, daté, lui, du 21 mars 2006. Voilà comment IBC distilla ces histoires : « Haditha - Fusillade entre les Marines américains et les rebelles ». Le nombre rapporté de civils tués fut de quinze. Il est malaisé de comprendre pourquoi IBC a choisi une fois de plus de citer les mensonges américains gratuitement répétés par les médias occidentaux, plutôt que de prendre en compte la traduction en anglais déjà disponible du rapport d’al-Jazeera sur Haditha.

Le 6 juin 2006, le massacre de Haditha est mentionné par IBC dans les termes « des famille dans leur maison et des étudiants dans une voiture qui passait » et le nombre mentionné de victimes est de 24. On ne peut s’empêcher de se demander combien de pièces non corrigées, non vérifiées et non remises en question de la propagande militaire américaine sont reprises dans la banque de données d’IBC. Haditha pourrait n’être que la partie visible de l’iceberg.

Ce n’est que quatre mois après les événements que les médias traditionnels occidentaux se sont mis à rectifier l’histoire. Le 19 mars 2006, ce fut le Time Magazine qui « révéla » l’histoire de Haditha dans un article intitulé « Dommages collatéraux ou massacre de civils à Haditha ? ». Les premières sources de cet article étaient une vidéo prise par un étudiant irakien en journalisme et diffusée le lendemain du massacre, ainsi que des interviews réalisées avec des témoins. Une autre preuve éclatante de la façon dont quelques simples interviews d’Irakiens, quelques photos et une vidéo déjà disponibles peuvent rectifier considérablement les erreurs flagrantes de la représentation de l’occupation par les médias occidentaux !

Il est significatif que cette histoire « exclusive » soit venue de la même publication qui embellit sa couverture de la photo de George W. Bush en tant que « Personnalité de l’année 2004 » pour avoir « remodelé la réalité afin qu’elle corresponde à ses desseins ». Cette publicité éhontée pour le plus impopulaire des présidents américains réélus de l’histoire, fait plus que confirmer le fait que le magazine a un agenda ayant moins à voir avec le journalisme responsable que ce qu’il fait pour influencer l’opinion publique. Que Time remette ses pendules à l’heure de ce qui s’est passé quatre mois plus tôt en ce qui concerne Haditha, lorsque les preuves étaient déjà disponibles le lendemain de l’événement, ne fait que soutenir l’accusation de participation volontaire du magazine à la propagande étatique américaine. Les journalistes devraient étaler de façon agressive la vérité de ce que Time, à l’instar de la personnalité de l’année 2004 qu’il a acclamée, remodèle également la réalité afin qu’elle corresponde à ses desseins. Si les journalistes ne considèrent pas l’histoire de Time d’un œil et comme un exercice de relations publiques avant de prendre le train de Haditha en marche, eux aussi risquent de tromper la confiance du public via cette occasion stupide de participer à une campagne de gestion de crise des relations publiques.

Mais le massacre de Haditha est loin d’être la seule histoire dont les médias traditionnels occidentaux ont postposé la couverture. Le 4 mai 2004, le journaliste Dahr Jamail, l’un des auteurs du présent article, écrivait « Telltale Signs of Torture Lead Family to Demand Answers » (Des signes révélateurs de torture poussent une famille à exiger des réponses). L’histoire, publiée par le NewStandard, parlait d’un Irakien de 57 ans, Sadiq Zoman, qui avait été arrêté chez lui, à Kirkuk, le 21 juillet 2003, lorsque les troupes américaines avaient fait irruption dans la maison de la famille Zoman pour y chercher des armes et, apparemment, pour arrêter Zoman par la même occasion. Un bon mois plus tard, le 23 août, des soldats déposèrent Zoman, dans le coma, à l’hôpital principal de Tikrit. Son corps portait des signes manifestes de torture : des brûlures en forme de points sur la peau, des marques de coups de matraque à l’arrière de la tête, une vilaine fracture à un pouce, des brûlures à l’électricité à la plante des pieds et aux parties génitales ainsi que des marques de coups de fouet sur tout le dos.

Jamail rédigea pour la première fois cette histoire en janvier 2004 et partagea l’information avec plus d’une centaine de journaux aux États-Unis pour qu’ils en fassent état eux aussi. Les médias traditionnels américains jugèrent plus utile d’ignorer l’histoire jusqu’au moment où ils furent bien obligés de montrer d’autres photos de tortures en provenance d’Abou Ghraïb, après que le journaliste Seymour Hersh eut menacé de devancer l’émission 60 Minutes II en publiant ses documents sur la torture dans le New Yorker, fin avril 2004.

Un autre exemple de ces « informations » retardées impliquait le rapport concernant l’utilisation de phosphore blanc par l’armée américaine contre les civils de Fallujah au cours du siège de la ville, en novembre 2004. Jamail écrivit un premier article à ce propos, intitulé « Unusual Weapons Used in Fallujah » (des armes inhabituelles ont été utilisées à Fallujah), pour le compte d’Inter Press Service. Les médias traditionnels américains ignorèrent l’affaire jusqu’au moment où, en Grande-Bretagne, The Independent publia son reportage sur ces atrocités. Même après cela, hormis quelques rares éditoriaux qui mentionnèrent ce crime de guerre plutôt pour la forme, la plupart des principaux vecteurs d’informations s’obstinèrent dans leur silence. Ceci, malgré le fait que le Pentagone avait reconnu l’utilisation de ces armes et que des résidents de Fallujah, comme Abou Sabah en avait parlé depuis longtemps à un journaliste, disant : « Ils utilisaient ces bombes bizarres qui dégagent un nuage de fumée comme un champignon, puis de petits fragments tombent du ciel avec de longues queues fumantes dans leur sillage. » Il décrivait également des fragments de ces bombes, qui explosaient en longues incandescences qui brûlaient la peau si on avait le malheur de jeter de l’eau sur les brûlures.

Il existe d’innombrables autres histoires que les médias traditionnels américains ont délibérément postposées dans leurs reportages et qui pourraient très bien ne jamais atteindre le large public américain qu’elles méritent. Il est nécessaire de demander quand les médias traditionnels vont parler d’histoires comme celles qui suivent, par exemple :

19 novembre 2004 : « As US Forces Raided a Mosque » (Quand les forces américaines ont pris d’assaut une mosquée), Inter Press Service. Au moins quatre fidèles ont été tués et vingt autres blessés durant la prière du vendredi, lorsque les troupes américaines et irakiennes ont fait irruption dans la mosquée Abou Hanifa à Bagdad.

19 avril 2004 : « US Troops Raid Abu Hanifa Mosque, Destroy Fallujah Relief Goods » (Les troupes américaines envahissent la mosquée Abou Hanifa et détruisent les marchandises destinées à secourir Fallujah), The NewStandard News. Des chars et des véhicules Humvee ont été utilisés pour défoncer les portes d’une mosquée au beau milieu de la nuit. Des stocks de vivres destinés à secourir Fallujah ont été détruits, les fidèles ont été terrorisés, des coups de feu ont été tirés et on a profané des exemplaires du saint Coran.

13 décembre 2004 : « US Military Obstructing Medical Care » (Les troupes américaines entravent les soins médicaux), Inter Press Service. L’armée américaine a empêché la fourniture de soins médicaux dans plusieurs cas et a régulièrement fait irruption dans des hôpitaux en Irak.

23 avril 2004 : «  Fallujah Residents Report US Forces Engaged in Collective Punishment » (des habitants de Fallujah rapportent que les troupes américaines se livrent à des punitions collectives), The NewStandard News. Malgré ce que les Marines ont appelé un « cessez-le-feu » à Fallujah, des réfugiés capturés hors de la ville, ainsi que les habitants de Fallujah toujours en état de siège, ont dû continuer à affronter des mesures de punitions collectives de la part des troupes américaines.

3 janvier 2004 : « US Military Terrorism and Collective Punishment in Iraq » (terrorisme et punitions collectives de la part de l’armée américaine en Irak). Des mortiers ont bombardé la maison et les terres d’un fermier à al-Dora, près de Bagdad. Comme Jamail l’a rapporté sur le weblog susmentionné à l’époque, les habitants du lieu ont déclaré : « Nous ne savons pas pourquoi ils bombardent notre maison et nos champs. Nous n’avons jamais résisté aux Américains. Il y a des combattants étrangers qui sont passés par ici et je pense que ce sont eux qu’ils cherchent. Mais pourquoi est-ce nous qu’ils bombardent ? » Quand on a demandé au fermier ce qui s’était passé quand il a demandé aux Américains d’enlever les obus de mortier qui n’avaient pas explosé, il a répondu : « Nous le leur avons demandé une première fois et ils ont dit : ‘OK, on va s’occuper de l’affaire.’ Mais ils ne sont jamais venus. Nous le leur avons demandé une seconde fois et ils nous ont dit qu’ils ne les enlèveraient pas tant que nous ne leur aurions pas livré un combattant de la résistance. Ils nous ont dit : ‘Si vous ne voulez pas nous livrer un combattant de la résistance, nous ne viendrons pas dégager les obus.’ » L’homme a levé les bras au ciel et a dit : « Mais nous ne connaissons même pas de combattants de la résistance ! »

18 novembre 2004 : « Media Repression in ’Liberated’ Land » (Répression contre les médias dans les territoires ‘libérés’), Inter Press Service. De plus en plus, des journalistes sont emprisonnés et menacés par le gouvernement intérimaire installé par les Américains en Irak. Les médias furent particulièrement empêchés de couvrir les horribles événements récents de Fallujah. Les « Cent Ordonnances » édictées par l’ancien administrateur américain en Irak, L. Paul Bremer, comprenaient l’Ordonnance 65, passée le 20 mars 2004, en vue d’instaurer une commission irakienne des communications et des médias. Cette commission a le pouvoir de contrôler les médias parce qu’elle détient le contrôle complet sur les licences et réglementations relatives aux services de télécommunications, diffusion, information et sur toutes les autres institutions médiatiques. Dans les jours de la « transmission » du pouvoir à un gouvernement intérimaire irakien, en juin 2004, le bureau d’al-Jazeera à Bagdad a été « envahi » et fermé par les forces de sécurité opérant sur ordre du gouvernement intérimaire. Le réseau a d’abord été frappé d’un mois d’interdiction de reportage à partir de l’Irak et la sanction, par la suite, a été prolongée « indéfiniment ». La commission médiatique a ordonné à toutes les organisations diffusant des informations de « s’en tenir de très près à la ligne du gouvernement quant à l’offensive dirigée par les Américains contre Fallujah, sinon elles s’exposaient à des actions en justice ».

14 février 2005 : « Media Held Guilty of Deception » (Des médias reconnus coupables de supercherie), Inter Press Service. Un tribunal populaire a reconnu de nombreux médias occidentaux coupables de ou d’incitation à la violence et à la désinformation de leur public dans leurs comptes rendus sur l’Irak. Le panel de juges lors de la session romaine du Tribunal international sur l’Irak (TII), une initiative populaire internationale cherchant à déterrer la vérité sur la guerre et l’occupation de l’Irak, a accusé les gouvernements des États-Unis et de la Grande-Bretagne d’empêcher les journalistes d’accomplir leur tâche et de produire à l’échelle internationale des mensonges et de la désinformation.

La distorsion des faits

Une fois qu’une histoire préjudiciable (la plupart du temps après avoir longuement reportée) frappe la conscience des médias traditionnels occidentaux, des histoires concurrentes peuvent être elles aussi diffusées histoire de détourner l’attention ou de réduire la portée de la principale information. Le traitement de l’histoire de Haditha par les médias traditionnels occidentaux a été géré de la même manière.

Par exemple, le 1er juin 2006, la BBC a diffusé une histoire retraçant un « massacre » supposé à Ishaqi, le 15 mars 2006. Presque deux mois plus tôt, Dahr Jamail avait rapporté l’incident et avait posté des photos à ce sujet. L’histoire de la BBC était douteuse : non seulement, elle était publiée avec deux mois et demi de retard, mais le timing de sa publication était en concurrence avec un pic dans l’intérêt médiatique pour le scandale du massacre de Haditha. Dans l’intervalle, la version BBC de l’affaire d’Ishaqi en soi, quoique tragique, n’avait pourtant pas du tout l’air d’un scandale. Il ne fut pas surprenant que, le lendemain de ces « révélations fracassantes » de la BBC, ABC ait publié un article intitulé « US Military Denies New Abuse Allegation at Ishaqi » (L’armée américaine nie toute allégation d’exactions à Ishaqi) et rapportant que l’armée américaine avait fait une enquête à ce propos et découvert que rien ne permettait de prétendre qu’il y eût eu un massacre à Ishaqi. L’idée que la BBC pouvait « déformer » une histoire et que l’armée pouvait répondre par une enquête et un communiqué de presse à ce propos, et à temps, pour qu’ABC publie des conclusions allant dans le sens de l’innocence, et le lendemain, encore ! est incroyable, pour ne pas dire carrément ridicule. Cette série d’événements médiatiques a servi en tout premier lieu à détourner l’attention des gens de l’histoire de Haditha et à semer les graines du doute dans leur esprit quand au massacre même de Haditha. On peut s’attendre à ce que les journalistes les plus futés aient flairé la mise en scène à des kilomètres de distance !

Le 5 juin 2006, le New York Times nous abreuve de deux nouveaux détournements - l’un concernant une réclame payante sur Internet, l’autre à la une même du journal.

En cherchant sur Google à « Haditha », le 5 juin, on se faisait servir une histoire intitulée « Disbelief Over Haditha » (Incrédulité à propos de H.), via AdSense, sur Google. Le texte consiste essentiellement en une prose patriotique composée d’interviews de militaires du Camp Pendleton réalisées durant la Journée du Souvenir et les personnes interviewées bénéficiaient d’une audience nationale dans le New York Times ainsi que d’une occasion de faire rejaillir de la sympathie sur les soldats impliqués dans le massacre et de semer le doute sur l’affaire elle-même. Le fait que le NY Times paie pour publier cette histoire afin qu’elle soit publiée chaque fois que quelqu’un appuie sur « Haditha » sur Google et que l’histoire sert indiscutablement à semer le doute sur les événements qui se sont produits à Haditha, constitue manifestement une volonté de détournement vis-à-vis de l’action horrible que constituait le massacre en soi. Une question à poser est celle-ci : Pourquoi le New York Times ne paie-t-il pas pour promouvoir un article neutre à propos du massacre de Haditha plutôt qu’un article faisant la promotion tonitruante et exclusive du patriotisme américain et de la négation des faits ?

Mais, le même jour, le New York Times va plus loin en obscurcissant le massacre de Haditha par détournement et en semant le doute en faisant avaler tout un événement médiatique sponsorisé par l’armée américaine. Le gouvernement envoya deux reporters à bord d’un hélicoptère de l’armée vers une fosse commune qu’on avait dégagée. Le site avait manifestement été créé lorsque la police secrète de Saddam Hussein assassinait des gens impliqués dans la révolte chiite de 1991. Coïncidence, le nombre de personnes découvertes dans cette fosse est de 28, soit à peu près le même nombre de personnes prétendument tuées lors du massacre de Haditha. La raison pour laquelle le gouvernement américain envoya ces deux reporters sur le site est manifeste. Cette histoire d’un massacre similaire des mains de Saddam Hussein détourne le public du massacre de Haditha avec, en prime, la logique erronée disant : « Eh bien, si lui l’a fait... » Le NY Times n’éprouva pas le besoin de retarder l’histoire et publia un gros titre, « Uncovering Iraq’s Horrors in Desert Graves » (Découverte des horreurs irakiennes dans une fosse commune en plein désert) à la une, à peine deux jours après que les deux journalistes eurent été envoyés sur le site même. Après le genre de critique dirigée soulevée par le rôle que le New York Times, via les propagandistes de l’État américain et de l’armée comme Judith Miller et Thomas Friedman, a joué dans l’orchestration de la propagande de la guerre en Iran, on s’imaginerait que des journalistes de réputation pourraient faire mieux que d’accepter les révélations médiatiques sponsorisées par les Etats-Unis à propos de l’Irak. Les journalistes de réputation devraient en outre se demander pourquoi le New York Times continue à accepter ce genre de propagande comme s’il s’agissait d’informations, alors que, dans un même temps, il ignore des événements tels ceux au cours desquels les habitants de Fallujah creusent des fosses communes pour enterrer les milliers de morts provoqués par l’attaque américaine contre la ville, en novembre 2004.

Mais le plus gros de tous les détournements est venu le 8 juin 2006, au beau milieu des spasmes médiatiques autour de la mort présumée d’Abou Mousab al-Zarqawi. Nous pouvons déjà être certains de ce qui va figurer à la une cette semaine. La chose ridicule, là-dedans, c’est que Zarkawi lui-même est peut-être davantage un élément de la propagande américaine et une invention des médias qu’une réelle menace pour le peuple irakien, et à plus forte raison pour la sécurité des États-Unis. L’histoire de Zarqawi a servi à simplifier et à mettre un visage « al-Qaïdesque » sur ce qui est réellement une situation bien plus compliquée sur le plan de la résistance et de la montée des tensions entre sectes en Irak. Aujourd’hui, avec la mort présumée de Zarkawi telle qu’elle a été rapportée par le gouvernement américain, les médias avalent la version étatique de toute cette histoire, en dépit de toutes les supercheries dont nous avons déjà été témoins lors d’anciens coups de la propagande américaine, comme la « délivrance » de Jessica Lynch, l’histoire de Pat Tillman, inventée de toutes pièces, le déboulonnage de la statue de Saddam Hussein au square Firdos à Bagdad, et même la capture de Saddam Hussein en personne. La mort de Zarkawi va-t-elle ralentir la violente résistance en Irak ? Bien sûr que non. La mort de Zarkawi va-t-elle améliorer la situation de l’électricité, de l’eau et de l’infrastructure médicale en Irak ? Pas du tout. La mort de Zarqawi va-t-elle amener la stabilité et la sécurité au peuple irakien ? Pas davantage. Mais la mort de Zarkawi constitue-t-elle un parfait détournement du massacre de Haditha, de l’échec total de l’occupation américaine de l’Irak et du siège toujours en cours de l’armée américaine contre la ville de Ramadi ? Absolument. Et sa mort détourne vraiment à propos les médias traditionnels de devoir écrire que lorsque le Premier ministre de l’Irak a désigné le gros de son cabinet le week-end dernier, la position du vide-président Abel Abdul Mahdi, affichée voici plus d’un mois, consistait à re-désigner l’un des supporters les plus agressifs de la politique de l’administration Bush en Irak. Une politique qui inclut la réalisation d’une globalisation privée des lois irakiennes et un contrôle bien plus élevé par les compagnies américaines des livraisons de pétrole au départ de l’Irak.

Le discrédit

Peut-être la campagne de propagande la plus intéressante que nous ayons vue sur le plan du massacre de Haditha fut-elle l’effort massif et bien coordonné de la part de FOX News et des internautes de l’extrême droite de discréditer toutes les allégations de crimes de guerre qui couraient sur la totalité de l’Internet de « gauche ». Cette campagne est venue sous la forme d’un faux témoignage vidéo de Jesse MacBeth. Dans ce « témoignage » vidéo, Jesse MacBeth prétend avoir été soldat en Irak et avoir commis tout une série de crimes de guerre les plus horribles les uns que les autres. La vidéo n’a guère causé d’émoi sur le web du fait que les gens ont tout de suite mis sa véracité en doute, dans les quelques heures qui ont suivi sa publication. Pourtant, le 24 mai 2006, quelques jours à peine après la première apparition de la vidéo sur le web, FOX News y est allé de fausses vérités à propos de la vidéo, disant que c’était une « vidéo contre la guerre » et prétendant « que cette chose postée sur Internet était le numéro deux des blogs les plus cliqués sur Internet au cours des dernières semaines ». Le numéro deux des blogs les plus cliqués ? On devrait se demander où FOX News a été capable de se procurer des données sur les blogs les plus populaires - à moins que les favoris des infos de Dick Cheney ne soient un peu plus proches encore de la NSA qu’on ne le présume. Le trafic de la comparaison de données entre divers sites web n’est certainement pas à la portée de la FOX et ne lui permet par conséquent pas d’avancer de telles affirmations. Mais cette affirmation était fausse, quoi qu’il en soit. Jesse MacBeth n’a jamais eu un blog. La vidéo fut postée sur un site à largeur de bande étroite qui n’aurait jamais pu traiter une quanti de trafic approchant celle requise pour devenir le blog numéro 2. En fait, trois jours avant le show de FOX, le site Internet enregistra publiquement 1500 visiteurs au total et la vidéo n’était pas disponible parce que le site ne pouvait satisfaire cette demande pourtant très faible. À 17 heures, deux jours avant la promotion sauvage par FOX de la vidéo de MacBNeth, une recherche Google sur Jessie MacBeth révélait seulement deux obscures allusions à la vidéo, en tout et pour tout. En fait, la vidéo était extrêmement difficile à trouver où que ce soit sur le web ce jour-là, et que dire, par conséquent, des « quelques semaines » précédant l’émission de FOX. Le promotion trompeuse par FOX de cette vidéo et le discrédit semé en même temps était de la propagande délibéré pour empêcher tout prétention future ou existante de crimes de guerre, tel le massacre de Haditha, de même qu’une tentative de discréditer entièrement toute la sphère blog de la gauche et le mouvement contre la guerre. De loin, les plus grands promoteurs de la vidéo de MacBeth ont été FOX News et les internautes de l’extrême droite.

L’orientation de la mise en vedette

Quand un sujet devient trop important et qu’il fait trop de dégâts pour qu’on puisse le contrôler efficacement, les professionnels lucides des Public Relations s’emploient à concentrer l’attention du public sur un seule aspect du sujet au sens plus large. Le public de cette façon perd sa vision de la forêt - le sujet le plus préjudiciable et le plus important - pour le simple arbre d’un sujet ou événement choisi et se rattachant à la question. Ce simple petit sujet doit être suffisamment susceptible d’alimenter la controverse pour attirer une importante audience mais suffisamment susceptible d’être circonscrit de façon qu’il soit possible d’en discuter les détails et que la chose ne se termine pas par une spirale incontrôlable. Nous avons déjà vu ce modèle de public relations répété à l’envi au cours de cette guerre. Des exemples comprennent les interminables débats sur les 500 prisonniers illégalement détenus à Guantanamo Bay, alors que la réalité de la question au sens plus large implique plus de 14.000 Irakiens détenus sans procès dans les prisons secrètes ou pas de l’Irak, de même que les innombrables personnes détenus dans des chambres de détention secrètes gérées par les États-Unis un peu partout en Europe de l’Est. Un autre exemple est le « scandale » de la torture à Abou Ghraïb, à propos duquel l’attention du public est concentrée sur l’humiliation sexuelle et les ébats saugrenus à propos u recours à des chiens ou à des canalisations d’eau alors qu’en fait il existe des documents sur la torture beaucoup plus violents, systématiques et très largement diffusés par les Américains mêmes.

Le massacre de Haditha devient l’élément phare du problème plus large et plus volatile des crimes de guerre américains en Irak. Il ne faut pas de grands efforts d’imagination pour se rendre compte que Haditha n’a rien d’un incident isolé. Les journalistes devraient œuvrer à intensifier leurs comptes rendus sur Haditha afin d’y incorporer une discussion de la question beaucoup plus vaste de la législation internationale et des crimes de guerre. Il s’agit, après tout, d’une guerre à propos de laquelle le secrétaire d’État américain à la Justice a décrit les Conventions de Genève comme étant obsolètes, une guerre où l’on a utilisé des armes chimiques contre une population civile, celle de Fallujah, où des tortures bestiales se poursuivent des mains des Américains ou de leurs marionnettes, où des détentions arbitraires d’Irakiens ont encore et toujours lieu au mépris total des lois internationales, où des hôpitaux ont été détruits et occupés intentionnellement, où l’on a utilisé des bombes à fragmentation et des fléchettes sur des populations civiles à forte densité, où des civils sont tués jour après jour, où des journalistes sont sciemment visés par les troupes américaines. Si, à propos du massacre de Haditha, nous perdons de vue la forêt pour ne plus voir que les arbres, nous risquons de participer nous-mêmes à la propagande américaine.

Le bouc émissaire

On tire des parallèles entre ce qui s’est passé à Haditha le 19 novembre 2005 et le massacre de My Lai, en 1968, durant la guerre du Vietnam, une tuerie au cours de laquelle les forces américaines avaient impitoyablement massacré 500 hommes, femmes et enfants désarmés dans un village. Les parallèles les plus directs impliqueront probablement ce qui arrive, par voie légale, aux personnes choisies par l’enquête militaire interne pour porter le blâme de ce qui s’est passé à Haditha. Dans le cas de My Lai, une longue enquête interne avait été lancée et suivie par un procès devant une cour martiale. En dépit de la nature massivement violente du massacre, des tentatives d’étouffement de l’affaire et des nombreuses personnes qui y étaient impliquées, à la fin, un seul homme, le lieutenant William Calley, passa trois années en résidence surveillée.

En voyant les feux de l’actualité branchés sur le massacre de Haditha, nous pouvons nous attendre à des mesures de contrôle des dégâts via des désignations de boucs émissaires comme cela a été fait pour My Lai et Abou Ghraïb. Comme dans le bombardement médiatique des tortures à Abou Ghraïb, l’armée ne s’embarrassera pas de loyauté vis-à-vis des militaires qui engagent leur vie au front chaque jour. L’armée sacrifiera sans sourciller ses Charles Graner et Sabrina Harman alors que ses officiers supérieurs échapperont à la responsabilité et on s’arrangera pour que l’incident semble avoir été un fait isolé. Haditha sera présenté erronément comme le crime de quelques « pommes pourries ». Vu l’étouffement massif de l’affaire par les hautes instances militaires, vu les innombrables autres crimes de guerre qui ont eu lieu en Irak et vu le paysage médiatique américain qui a participé à cette opération camouflage, les journalistes doivent faire davantage que de produire de la propagande autour des divers procès et minutes légales des boucs émissaires désignés pour payer dans le massacre de Haditha. Il y a des histoires bien plus importantes qui attendent qu’on les dévoile au cas où l’hameçon public relations proposé serait rejeté.

Conclusion : Les médias traditionnels américains sont-ils complices de crimes de guerre ?

Selon des principes établis durant les procès de Nuremberg et dans la Charte de l’Unesco, la responsabilité première des journalistes en temps de guerre est de ne pas inciter le public à la violence. Dans le cas de l’étouffement du massacre de Haditha, nous devons poser les questions que voici : Les médias traditionnels américains sont-ils complices dans l’étouffement de ce crime de guerre ? En contribuant à cacher d’innombrables événements comme le massacre de Haditha, les médias traditionnels américains incitent-ils le public à la violence en déformant la vérité à propos de la guerre en Irak ?

Déjà, des histoires émanant des médias traditionnels américains et de « journalistes » comme Judith Miller qui ont fait le jeu de la guerre par leurs mensonges, n’ont pas réussi le test de la responsabilité journalistique tel qu’établi par les procès de Nuremberg et la Charte de l’Unesco. Mais les médias traditionnels américains semblent extrêmement réticents à vouloir appliquer des réformes responsables.

Comment le New York Times peut-il se contenter de publier un compte rendu officiel non vérifié de ce qui s’est passé à Haditha, compte rendu proposé par un militaire qui a été pris à d’innombrables mensonges, telles les histoires de la mise en scène autour de Pat Hillman ou l’histoire inventée de la « libération » de Jessica Lynch ? Les médias traditionnels américains sont-ils disposés à s’inscrire en faux contre les mensonges de la propagande gouvernementale ? Ou ont-ils l’intention de continuer à aider et encourager les crimes de guerre de l’armée américaine et de son commandant en chef ?