L’intégration, les élections israéliennes et le "problème démographique". Par Ilan Pappe.

L’intégration (hitkansut), les élections israéliennes et le « problème démographique  »

Ilan Pappe

London Review of Books

20 avril 2006

Traduit de l’anglais en français par Marcel Charbonnier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft.

Depuis la gauche jusqu’à la droite, les professions de foi de tous les partis sionistes, au cours de la campagne électorale en vue des dernières élections israéliennes, exposaient des politiques qui, prétendaient-elles, apporteraient une solution au soi-disant « problème démographique » (prétendument) posé par la présence de Palestiniens en Israël.

Ariel Sharon proposait le retrait de Gaza comme meilleure solution à ce « problème » ; les dirigeants du parti travailliste endossaient le Mur, parce qu’ils pensaient que c’était la meilleure solution pour limiter le nombre des Palestiniens en Israël. Les groupes extraparlementaires, eux aussi, comme le mouvement de soutien aux Accords de Genève, La Paix maintenant !, le Conseil pour la Paix et la Sécurité, le groupe Census (d’Ami Ayalon) et l ’Arc-en-ciel Démocratique Mizrachi [les Mizrachim sont les juifs orientaux, ndt] : tous affirmaient détenir une recette magique pour régler ce « problème ».

Mis à part les dix représentants des partis palestiniens et deux excentriques juifs ashkénazes ultra-orthodoxes, tous les membres de la nouvelle Knesset (cent vingt, au total) y ont accédé en promettant que leur formule magique résoudrait le « problème démographique  ». Les moyens variaient, allant de la réduction du contrôle des Israéliens sur les territoires occupés - en réalité, les plans proposés par le parti travailliste, Kadima, le Shas [parti séfarade orthodoxe] et le Gil [parti des Papys retraités] impliqueraient un retrait israélien de seulement la moitié de ces territoires - jusqu’à des mesures beaucoup plus drastiques. Les partis de droite, comme Yisrael Beytenu (un parti ethnique russe créé par Avigdor Lieberman) et les partis religieux ont prôné un transfert volontaire des Palestiniens (d’Israël) vers la Cisjordanie. En bref : la réponse sioniste consiste à résoudre le problème, soit en renonçant à certains territoires, soit en réduisant les effectifs de la population « posant problème ».

Rien de nouveau, dans tout ceci. Le problème démographique avait déjà été identifié comme représentant le principal obstacle sur la voie de la béatitude sioniste, déjà à la fin du dix-neuvième siècle et David Ben Gourion disait, en décembre 1947, qu’ «  il ne saurait y avoir d’Etat juif stable et puissant, tant qu’il ne disposerait que d’une majorité juive n’ atteignant que 60 % de la population totale  ». Israël, avertissait-il, à la même occasion, allait devoir traiter ce « grave » problème au moyen d’une « nouvelle approche ». L’année suivante, l’épuration ethnique eut pour effet de faire passer le nombre des Palestiniens au-dessous des 20 % de la population totale de l’Etat juif (dans la zone allouée à Israël par les Nations unies, plus la zone qu’Israël occupa en 1948, les Palestiniens auraient normalement dû représenter environ 60 % de la population [sans cette épuration ethnique]). De manière intéressante, mais absolument pas surprenante, en décembre 2003, Benyamin Netanyahu recycla le chiffre magique de Ben Gourion - les indésirables 60 % [de juifs]. « Si les Arabes représentent en Israël 40 % de la population  », déclara-t-il, « c’est la fin de l’Etat juif. » « Mais 20 % [d’Arabes], c’est déjà problématique », s’ empressa-t-il d’ajouter. « Si nos relations avec ces 20 % [d’Arabes] sont problématiques, l’Etat est fondé à recourir à des mesures extrêmes. » Netanyahu est resté dans le vague, au sujet des « moyens » en question.

Israël a boosté sa population grâce à deux vagues d’immigration massive, d’ un million de personnes à chaque fois, en 1949 et dans les années 1980. Cela eut pour effet de maintenir un taux bas de population palestinienne et, aujourd’hui, les Palestiniens représentent environ 20 % de la population totale d’Israël (hors les territoires occupés). Ehud Olmert, le chef du parti Kadima et Premier ministre par intérim, est d’avis que si Israël reste dans les territoires occupés et si leurs habitants sont inclus dans la population israélienne, les Palestiniens dépasseront les juifs numériquement avant quinze années. Aussi, il préconise la « hitkansut » - ce qui signifie la « convergence », ou plus précisément, l’ « intégration » - une politique qui aurait pour effet de laisser plusieurs zones palestiniennes densément peuplées en-dehors du contrôle direct d’Israël. Mais même si cette consolidation avait lieu, il y aurait toujours une importante population palestinienne à l’intérieur des 88 % de la Palestine sur lesquels Olmert espère bâtir le futur État juif stable. Quelle sera exactement son étendue ? Nul ne le sait : les démographes, en Israël, appartenant au centre ou à la gauche, tendent à gonfler les chiffres. Mais tous semblent d’accord sur le fait que l’équilibre démographique est appelé à bouger, étant donné le taux de natalité plus élevé des Palestiniens, en comparaison avec le taux de natalité constaté chez les juifs. Ainsi, il est fort possible qu’Olmert parvienne à la conclusion que les retraits partiels ne sont pas une solution.

Dès lors que les « Arabes  », en Israël et les Palestiniens, dans les territoires occupés, en vinrent à être perçus comme des « musulmans  », en Occident, il fut très facile pour Israël de se gagner des soutiens à sa politique démographique, tout du moins dans le seul endroit où cela avait une quelconque importance : sur la Colline du Capitole, à Washington ! Mais même en Europe, il ne fut pas nécessaire, après les attentats du 11 septembre, d’expliquer très longtemps pour quelle raison Israël était confronté à un « problème démographique ». Le 2 février 2003, le quotidien populaire Maariv affichait un gros titre typique : « Un quart des enfants, en Israël, sont musulmans. » L’article que cette manchette annonçait qualifiait cette situation de future « bombe à retardement amorcée » d’ Israël. L’augmentation de la population « musulmane » - 2,4 % par an - n’ était désormais plus un simple « problème » : c’était devenu, ni plus ni moins, un « danger  » !

Durant la période préélectorale, des grands pontes débattaient de cette question, recourant à un langage très semblable à celui qu’on emploie en Europe et aux États-Unis dans les débats consacrés à l’immigration. Ici, [en Israël], cependant, c’est la communauté immigrée qui décide du sort de la population indigène, et non le contraire [comme chez vous.] Le 7 février 1948, après avoir parcouru en voiture la route entre Jérusalem et Tel Aviv, et après avoir vu les premiers villages vidés de leurs habitants palestiniens dans les faubourgs Ouest de Jérusalem, c’est un Ben Gourion jubilant qui déclara à une assemblée de dirigeants sionistes : « Quand je viens, aujourd’hui, à Jérusalem, j’ai le sentiment que c’est une ville juive. C’était un sentiment que je n’avais, auparavant, que dans des fermes et à Tel Aviv. Tout Jérusalem n’est pas juif, mais il y a d’ores et déjà un énorme quartier juif, sans aucun Arabe. [Nous aurons] un Jérusalem juif à 100 %. Et si nous savons persévérer », ajouta Ben Gourion, « ce miracle se reproduira ailleurs. »

Mais, en dépit de la persévérance [des sionistes], une importante communauté palestinienne resta sur place. Il peut s’agir notamment de ces étudiants palestiniens, dans mon université, qui doivent assister à des cours magistraux où les profs parlent du « grave problème démographique  ». Ce sont des Palestiniens étudiants en droit - les quelques étudiants vernis qui constituent de facto un quota non déclaré - qui peuvent fort bien croiser, à l’Université Hébraïque de Jérusalem, Ruth Gabison, ancienne présidente de l’ Association des Droits Civiques et candidate à la Cour Suprême, qui a exprimé récemment des opinions très tranchées sur la question - des opinions qui reflétaient vraisemblablement le consensus israélien, déclarant notamment : «  Israël a le droit de contrôler le taux de croissance démographique des Palestiniens ».

Même loin des campus, ces étudiants ne peuvent ignorer qu’ils sont perçus comme un problème. Que cela vienne de la gauche sioniste ou de la droite dure, ils entendent quotidiennement que la société juive aspire à se débarrasser d’eux. Et naturellement, ils sont inquiets - à juste titre - quand ils entendent dire qu’ils sont devenus un « danger ». Tant qu’ils ne sont encore qu’un problème, ils sont protégés par une certaine ostentation de démocratie et de libéralisme. Mais une fois devenus un danger, toutefois, ils risquent d’être confrontés à des politiques d’urgence fondées sur les lois d’exception datant du Mandat britannique sur la Palestine. Des maisons peuvent être démolies, des journaux peuvent être fermés et des personnes peuvent être expulsées, sous l’empire d’un tel régime d’exception.

Les élections de 2006 ont amené à la Knesset une solide coalition, déterminée à traiter le problème démographique : avant tout, en se désengageant de parties supplémentaires de la Cisjordanie ; ensuite, en complétant le réseau de murailles qui encerclent le reste des territoires palestiniens. La frontière entre Israël et la Cisjordanie fait 370 kilomètres, mais le mur zigzagant fera le double de cette longueur et il étranglera d’importantes communautés palestiniennes. Dans les régions palestiniennes à l’intérieur d’Israël, la ségrégation est garantie par des programmes de construction approuvés à l’époque où Sharon était ministre des infrastructures nationales : des colonies juives dominent et encerclent de vastes zones palestiniennes, comme à Wadi Ara et en Basse Galilée.

Le 31 juillet 2003, la Knesset a adopté une loi interdisant aux Palestiniens d’obtenir la citoyenneté israélienne, la résidence permanente et même la résidence temporaire, même s’ils ont épousé des conjoints citoyens israéliens. L’initiateur de cette législation fut un sioniste libéral, Avraham Poraz, du parti centriste Shinui. Il l’a qualifiée de « mesure défensive ». Seuls, vingt-cinq députés de la Knesset s’y sont opposés et Poraz a déclaré que les Palestiniens déjà mariés et chargés de famille « devront aller vivre en Cisjordanie », sans égard pour l’ancienneté de leur résidence en Israël.

Les députés arabes à la Knesset furent au nombre de ceux qui firent appel à la Cour suprême pour demander que cette loi raciste soit cassée. La Cour suprême ayant déclaré leur recours irrecevable, leur énergie explosa. Les députés arabes appartiennent à trois partis : le parti communiste (Hadash), le Parti national de Azmi Bishara (Balad, en arabe) et la Liste Arabe Unie, définie par la branche la plus pragmatique du mouvement islamiste. L’arrêt rendu par la Cour suprême rendit manifeste leur absence totale d’importance, aux yeux tant du système parlementaire que du système judiciaire. On ne cesse de nous raconter que les Palestiniens devraient s’estimer chanceux de vivre dans la seule démocratie dans la région, d’avoir le droit de vote : mais ce vote ne leur confère absolument aucun pouvoir !

Au plus noir de la nuit du 24 janvier, au début de cette année, une unité d’ élite de la police israélienne des frontières a investi le village arabe israélien de Jaljuliya. Les militaires ont fait irruption chez les gens, tirant dehors trente-six femmes, dont finalement huit furent expulsées. On donna aux femmes l’ordre d’aller dans leurs anciennes maisons, en Cisjordanie. Certaines d’entre elles étaient mariées depuis des années à des Palestiniens de ce village, d’autres étaient enceintes, beaucoup avaient des enfants, mais les soldats faisaient la démonstration à l’opinion publique israélienne que, quand un problème démographique devient un danger, l’Etat agit promptement et sans la moindre hésitation. Un député palestinien à la Knesset protesta, mais cette action reçut le complet soutien du gouvernement, des tribunaux et des médias.

Les dix députés de partis palestiniens, dans la nouvelle Knesset, ne seront inclus à aucune coalition et ils seront vraisemblablement marginalisés et oubliés, comme ils l’étaient dans la précédente Knesset (il y a deux autres députés arabes et deux députés druzes, qui appartiennent l’un au parti travailliste, l’autre au parti Kadima). Ha’aretz a envoyé un journaliste vivre quelques jours dans les « zones arabes », afin qu’il y assure la couverture - en tant, en quelque sorte, que touriste anthropologique - des réactions des Palestiniens aux résultats des élections. Mis à part ce reportage, les médias israéliens n’ont rien trouvé à dire au sujet de la manière dont les Palestiniens avaient voté. Après tout, les Palestiniens sont le problème, et non la solution, non ? Et si le désengagement n’ « arrête pas » la croissance de la population palestinienne, l’opération de Jaljuliyah risque fort de nous donner un avant-goût de l’avenir.

Pas étonnant, par conséquent, que beaucoup de Palestiniens veuillent, désormais, que la communauté internationale intervienne. Mais Israël a totalement ignoré les recommandations de la Cour internationale de justice sur la construction du mur, et il est fort peu probable qu’il soit affecté en quoi que ce soit par ce qu’il considérera, à coup sûr, comme une ingérence dans ses affaires intérieures. Un autre appel s’annonce, encore hésitant, mais il prendra de la force : il s’agit d’un appel à la création d ’un parlement autonome, pour les Palestiniens vivant en Israël. Dans un monde qui a marginalisé cette communauté à double titre : à la fois dans la politique palestinienne d’ensemble et à l’intérieur de la société juive - les 1 300 000 Palestiniens citoyens d’Israël ont très peu de choses à perdre en ignorant la Knesset et en optant pour l’autonomie.

Qui sait ? Ils pourraient même finir par convaincre la majorité juive qu’ils sont « seulement » un problème, et non un danger ? ! ?


Parse error: syntax error, unexpected T_STRING in /mnt/104/sda/3/1/agircontrelaguerre/CACHE/e/58-95-id-id-id_auteur%3D.85313c on line 69