Des détenus dénudés, souillés et frappés.

Guantanamo : Des détenus dénudés, souillés et frappés

Par Marie-Laure COLSON

jeudi 12 janvier 2006

Libération

« Puis la femme qui menait l’interrogatoire a demandé au soldat qui tenait une paire de ciseaux de découper mes vêtements [...] Elle s’est dévêtue le soldat qui tenait la camera filmait tout », raconte Jumah al-Dossari. Un peu plus tôt, la militaire lui avait promis que s’il ne confessait pas ses liens avec Al-Qaeda, elle lui montrerait quelque chose dont il se souviendrait jusqu’à la fin de sa vie. La militaire l’a maculé de sang menstruel avant de « l’attaquer », affirme Al-Dossari. Violences, coups, isolement et humiliations en tous genres : le témoignage de ce Bahreïni de 32 ans, arrêté au Pakistan fin 2001 avant d’être transporté en Afghanistan puis à Guantanamo, est un condensé des mauvais traitements qu’on soupçonne être le quotidien des quelque 500 hommes détenus sur la base américaine à Cuba.

Amnesty International a rendu public hier son témoignage ainsi que celui de deux autres détenus de Guantanamo. Comme celui de l’homme d’affaires yéménite Abdulsalam al-Hela et celui du journaliste soudanais Sami al-Hajj, le témoignage de Jumah al-Dossari a été transmis par un avocat à l’organisation des droits de l’homme, qui n’a pas accès au camp.

Lampes et musiques.

Abdulsalam al-Hela n’est depuis qu’un an et demi à Guantanamo, mais il a été arrêté en septembre 2002, dans un hôtel et par des civils, alors qu’il se trouvait en Egypte, pour affaires, selon sa famille. Huit jours plus tard, il était transporté en minibus jusqu’à un aéroport et livré à des soldats, qu’il pense être américains. Il est alors embarqué dans un avion d’une vingtaine de places, direction Bakou, en Azerbaïdjan, affirme-t-il, puis en Afghanistan et, enfin, à Guantanamo. L’homme d’affaires serait passé par cinq lieux de détention différents, ce qui confirmerait les accusations d’« enlèvements illégaux » portées contre Washington, avant d’atterrir deux ans plus tard sur la base américaine. Dans chacun de ces lieux, il décrit les mêmes pratiques que les autres détenus : ils sont dénudés pour les interrogatoires, battus, suspendus ou menottés dans des positions douloureuses, insultés, assourdis de musique 24 heures sur 24, plongés dans le noir ou au contraire aveuglés par des lampes. « Beaucoup de détenus ont perdu la raison », affirme-t-il.

Chiens et hangar gelé.

« Pendant plus de trois ans, écrit le journaliste soudanais, la plupart des interrogatoires ont eu pour but de me faire dire qu’il y avait une relation entre Al-Jezira et Al-Qaeda. » Avant d’être arrêté en décembre 2001 au Pakistan alors qu’il se dirigeait vers la frontière afghane avec son équipe de reportage, Sami al-Hajj travaillait pour la chaîne de télévision qatarie. Il passe d’abord seize jours sur la base aérienne de Bagram (Afghanistan), « les pires de ma vie », aux mains des Américains. Il affirme y avoir été torturé, terrorisé à l’aide de chiens et maintenu en cage dans un hangar gelé. A Guantanamo, il est battu, placé en isolement pendant huit mois et privé de médicaments pour traiter son cancer de la gorge. Comme 200 autres détenus, il a fait la grève de la faim en juillet 2005 contre les mauvais traitements. Des promesses ont été faites, non tenues. La grève a repris. « Ce n’est pas que j’en ai envie, mais je n’ai pas le choix. »

Un jour, Jumah al-Dossari a demandé à son avocat : « Comment est-ce que je peux ne pas devenir fou ? » Voilà plus d’un an qu’il est détenu à l’isolement au « camp 5 », conçu sur le modèle des prisons de très haute sécurité aux Etats-Unis. Il a calculé qu’il a été interrogé 600 fois. Il a droit à une heure d’exercice par semaine. Jusqu’à récemment, il ne recevait qu’une bouteille d’eau par mois et buvait de l’eau croupie. Les détenus recevraient aujourd’hui trois bouteilles par jour. Les aliments sont parfois pourris, dit-il. « Le 12 juin 2005, il y avait un scorpion mort dans mon assiette. » Il est malade, vomit du sang. Au moment où il met un point final à son témoignage, le 16 juillet 2005, Jumah al-Dossari en est à sa deuxième semaine de grève de la faim.

Voir sur le site d’Amnesty International