Palestine : les termes du combat vont changer. Entretien avec P-Y Salingue, par S. Cattori.

PALESTINE :

LES TERMES DU COMBAT VONT CHANGER.

Entretien de Silvia Cattori avec Pierre-Yves Salingue

Décembre 2005.

Cet entretien comporte trois parties :

1 - Les Palestiniens pris au piège des accords d’Oslo

2 - La solidarité : les racines de l’impasse

3 - Les perspectives du combat pour la Palestine.

La première partie de cet entretien - précédée d’une rapide appréciation de la situation actuelle de la lutte des Palestiniens pour leurs droits - livre une analyse concernant la façon dont la direction de l’OLP, en s’engageant dans les accords d’Oslo, a été conduite à détruire le mouvement de libération nationale et à y substituer un organe d’auto gouvernement totalement dépendant des subsides internationaux, structurellement lié à l’Etat sioniste et essentiellement chargé d’assurer la sécurité d’Israël en contenant les aspirations palestiniennes exprimées par la 1ère Intifada. A l’ombre de négociations interminables l’Autorité palestinienne a favorisé le développement d’une élite pendant que la colonisation s’intensifiait, détruisant chaque jour davantage les conditions d’existence des Palestiniens. La deuxième Intifada n’a pas suffi à enrayer cette dérive. Pour Pierre-Yves Salingue le constat d’échec est cinglant, l’hypothèse d’un état palestinien indépendant formé sur une portion de la Palestine historique est définitivement close.

La deuxième partie analyse comment le mouvement de solidarité qui s’est construit depuis la deuxième Intifada a refusé d’être un mouvement de soutien à la lutte de libération nationale des Palestiniens. Encouragé par l’Autorité palestinienne il s’est cantonné à n’être qu’un mouvement « pour la Paix » par la négociation, réduisant la lutte des Palestiniens à la fin de l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza. En acceptant, voire en défendant, l’Etat sioniste d’Israël tel qu’il est, ce mouvement ne pouvait qu’écarter le droit au retour des réfugiés et devait ignorer l’existence des Palestiniens de 1948. La disparition de l’illusion de l’Etat palestinien indépendant aux côtés de l’Etat sioniste plonge ce mouvement dans une crise d’orientation majeure.

La troisième partie confronte le lecteur à deux questions difficiles mais essentielles pour qui veut agir pour soutenir le combat des Palestiniens. En premier lieu, que peut-on faire aujourd’hui dans la durée pour soutenir une lutte dont personne ne peut croire qu’elle serait susceptible de s’achever rapidement ? Pour Pierre-Yves Salingue l’appel lancé le 9 juillet par 171 organisations palestiniennes est une boussole pour le mouvement de solidarité s’il veut sortir de l’impasse dans laquelle il a été fourvoyé par les divers partisans des prétendues initiatives de paix. Loin de s’en tenir à un traitement des symptômes les plus récents de la colonisation sioniste cet appel identifie les exigences d’une paix durable qu’on ne saurait réduire à la fin d’une occupation qui concernerait à peine 20 % de la Palestine. Cet appel inquiète ceux qui avaient accueilli avec soulagement les renoncements des négociateurs de l’Autorité palestinienne. Au sein même du mouvement de solidarité, on assiste à une nouvelle tentative de réduire les exigences palestiniennes à ce qui est jugé conforme au respect des « droits de l’Etat d’Israël ». La fin de l’entretien traite des perspectives d’évolution du combat palestinien compte tenu, d’une part, du renforcement de l’occupation sioniste de la Palestine et, d’autre part, de l’affirmation croissante du projet impérialiste de contrôle de la région du Moyen Orient.

Première partie : Les Palestiniens pris au piège des accords d’Oslo.

Il y a des raisons d’être inquiets. La résistance palestinienne est en butte à la répression de l’occupant israélien mais aussi des forces de sécurité palestiniennes. Vous avez écrit à juste titre : « Jamais les palestiniens n’ont été plus éloignés de ce pourquoi ils ont lutté ». Pouvez-vous faire une sorte d’état des lieux de la situation ?

Pierre-Yves Salingue : Il est assez difficile d’avoir une vision globale. Au sein des territoires occupés de Cisjordanie et Gaza on a atteint un tel degré de fragmentation territoriale, un tel degré de destruction de l’économie et de paralysie de la vie sociale, qu’il est presque impossible de faire une analyse cohérente et surtout de mesurer avec justesse les dynamiques en cours. Il est également difficile d’apprécier les similitudes et les écarts entre la situation en Cisjordanie et celle dans la bande de Gaza. Insécurité et règlements de comptes inter palestiniens sont venus s’ajouter aux contraintes quotidiennes de l’occupation. Il semble qu’aujourd’hui plus personne n’ait de stratégie cohérente à proposer et les gens sont enfermés au quotidien dans la recherche de solutions immédiates de survie.

Les partis politiques ne sont-ils d’aucun secours ?

Pierre-Yves Salingue : Le Fatah est en pleine décomposition ; il est désormais divisé en une multitude de groupes locaux qui échappent à tout contrôle central et qui sont à l’origine de la plupart des accrochages et des enlèvements. Tout cela participe davantage de règlements de compte entre individus qui craignent de perdre des privilèges, que de différends politiques. Ce sont des affrontements à caractère maffieux ; ce qui n’empêche pas qu’il y ait aussi de vraies divergences politiques au sein du Fatah, notamment sur la nécessité de la poursuite de la résistance. La désignation des candidats du Fatah aux élections du Conseil législatif de janvier 2006 s’est transformée en une foire d’empoigne assez indescriptible et les tentatives d’explications en termes d’affrontements de générations n’épuisent pas le sujet.

Le mouvement du Hamas n’est pas épargné par la crise. Il est certes plus apprécié - grâce au soutien matériel qu’il apporte aux déshérités - et plus respecté que le Fatah, parce que non impliqué dans la corruption, mais il semble, lui aussi, démuni d’une stratégie de rechange. Il a incontestablement acquis une légitimité populaire forte, mais sa direction, très affaiblie par les assassinats de nombre de ses dirigeants, ne souhaite pas se retrouver en situation de responsabilité politique face aux Israéliens et aux Américains ; ni se retrouver en première ligne de la confrontation politique, diplomatique et militaire. Il accepte d’assumer des responsabilités au niveau local mais guère plus. La faillite de l’Autorité et l’éclatement du Fatah lui posent donc de sérieux problèmes.

Enfin, une évaluation de la situation en Palestine ne peut se limiter aux « territoires occupés », car l’offensive contre la nation palestinienne frappe également la population arabo-palestinienne du Naqab et de Galilée, à l’intérieur d’Israël, ainsi que les réfugiés entassés dans les camps dans divers pays arabes, au Liban et en Syrie notamment.

Jugez-vous cette situation comme dramatique ?

Pierre-Yves Salingue : Je pense que le Peuple palestinien est aujourd’hui en grand danger et, en tout état de cause, à un tournant majeur de l’histoire de sa lutte de libération nationale. Ce n’est pas une simple page qui se tourne, comme en 1970 après Septembre Noir, ou en 1982 avec le départ de l’OLP du Liban. C’est un chapitre qui s’achève par une nouvelle défaite des Palestiniens à l’issue de la deuxième Intifada. Cet échec est fortement intériorisé par la majeure partie de la population palestinienne qui a vu ses conditions de vie quotidienne se dégrader considérablement et ses espoirs d’indépendance s’éloigner. Cependant, nombre de Palestiniens et d’amis sincères du peuple palestinien n’arrivent pas à admettre ce nouvel échec. C’est un très dur constat. Or, la seule façon de surmonter les défaites est de les reconnaître et d’en tirer les leçons. Cet échec a été largement favorisé par une partie des dirigeants palestiniens. Parmi eux, certains ont soutenu les actions armées dans le seul but de s’en servir pour leur projet politique : la reprise des négociations pour pouvoir continuer par la suite de faire prospérer les affaires commencées sous Oslo. Faire le bilan est indispensable au moment où se pose la question de savoir comment soutenir la lutte des Palestiniens.

Qu’entendez-vous par « un tournant majeur » et, d’après-vous, que risque-t-il de se passer maintenant ?

Pierre-Yves Salingue : J’ai parlé de tournant majeur parce que la perspective d’un état palestinien indépendant sur une portion limitée de la Palestine historique se ferme définitivement. Ce qui veut dire que la fiction des négociations n’est plus nécessaire, que cela provoquera des changements majeurs rapidement visibles dans le paysage auquel nous sommes confrontés depuis quinze ans. Ce ne sera pas seulement une déception cruelle et une défaite supplémentaire. Ce sera un bouleversement total de la conception stratégique dominante acceptée officiellement par l’OLP en 1988 à Alger (dans les faits depuis le milieu des années 1970).

Gaza est maintenant hermétiquement close, sous contrôle militaire israélien « de l’extérieur », sous assistance humanitaire de l’ONU à l’intérieur, sous contrôle policier supervisé par l’Europe. Quant à savoir si on laisse se dérouler un processus de décomposition de type Somalie ou si on va imposer une remise en ordre nécessairement très répressive, les choses ne sont pas encore claires. La deuxième option n’a de sens et ne sera possible que si elle débouche sur la mise en place d’un « ordre » favorable à des activités économiques prometteuses susceptibles d’intéresser les investisseurs extérieurs.

Il est question, en effet, de créer des zones industrielles permettant d’utiliser une main d’œuvre palestinienne à bas prix. Il y a des projets de privatisation d’activités. Le port de Gaza, dont on évoque la construction, serait une composante décisive. Les conditions de passage des Palestiniens de Gaza vers l’Egypte et vers la Cisjordanie ont aussi une dimension économique masquée par des considérations humanitaires. Dahlan, ancien chef de la sécurité préventive à Gaza, qui vient de démissionner de son poste de ministre des affaires civiles de l’Autorité pour se présenter aux élections, dit-il, qui dirige de véritables escadrons de la mort qui sèment la terreur, est le principal atout des Américains. Dahlan inspire confiance aux investisseurs potentiels qui n’ont aucun doute quant à sa détermination à écraser toute aspiration des Palestiniens. Si le patronat israélien suit de près ces négociations, ce n’est pas parce qu’il est soucieux du sort des familles palestiniennes ! Cependant, cette mise au pas des Palestiniens de Gaza ne se réalisera pas sans difficulté, car le Hamas ne se laissera pas facilement écarter.

En Cisjordanie les choses paraissent plus claires. Début 2006, il ne restera plus de la « Cisjordanie » palestinienne que quelques gros cantons, complètement isolés les uns des autres, reliés par quelques tunnels et ponts que l’Etat d’Israël pourra ouvrir ou fermer selon son bon vouloir. Toute continuité territoriale sera donc interdite par l’annexion à Israël des blocs de colonies et les routes à usage exclusif des colons israéliens ; annexions qui représentent au moins 50% de la Cisjordanie.

Quant à Jérusalem, son sort est aujourd’hui scellé : ce sera la capitale d’Israël, point final. Gilo, qui jouxte Bethlehem, est d’ores et déjà un quartier de Jérusalem et, d’ici deux ans, la colonie de Maale Adumim en sera un faubourg. Les « plans » de la Banque mondiale au sujet de la liaison entre Gaza et la Cisjordanie, qui sont ironiquement présentés comme une ouverture, serviront à organiser les passages de convois de Palestiniens sous contrôle militaire israélien, passages qui seront remis en cause chaque fois que la résistance palestinienne répondra aux attaques de l’occupant.

Je pense que le plan est de fédérer les cantons de Cisjordanie avec le royaume de Jordanie qui recevra une sorte de délégation de protectorat. Le but étant de déresponsabiliser totalement Israël de la prise en charge des services nécessaires à la population palestinienne, mais aussi d’éviter toute dynamique de lutte unifiée contre la ségrégation entre populations juives et arabes sur le territoire israélien. Si ces Palestiniens, d’une manière ou d’une autre, sont rattachés à la Jordanie, cela évitera à Israël d’affronter la question de citoyenneté, de droits égaux des citoyens d’un même état. Il y a là un défi majeur pour tous les Palestiniens et aussi pour tout le mouvement de solidarité.

Sur le plan politique la conclusion est, qu’à moyen terme, il n’y aura plus besoin d’Autorité palestinienne, et par conséquent, plus besoin d’Abu Mazen non plus. Son échec est consommé et sa disparition politique programmée. Peut-être pas seulement sa disparition « politique » d’ailleurs ! Bush n’a-t-il pas annoncé sa fin prochaine en disant qu’il n’était pas certain qu’il verrait un Etat palestinien ? Dahlan, en gouverneur secondé et contrôlé par la CIA à Gaza, et quelques chefs de canton en Cisjordanie, devraient suffire. La déclaration de Bush en annonce d’autres qui marqueront probablement, de façon plus ou moins explicite, le décès de la feuille de route qui aura rempli son rôle : répandre un rideau de fumée pour masquer la poursuite des plans sionistes et impérialistes au motif de négociations dans le cadre d’un énième plan de paix bidon, que les dirigeants arabes et palestiniens auront légitimé jusqu’au bout de la catastrophe !

Le terme de cette catastrophe est-il imminent ?

Pierre-Yves Salingue : C’est une question de mois. Il y a un élément qui peut influer sur les rythmes et, peut-être, donner un petit sursis à l’Autorité : c’est l’évolution de la situation politique en Israël. Il y a des élections prochainement et si le Parti travailliste israélien, momentanément dirigé par Peretz, a la volonté et la capacité d’avoir, pendant quelques temps un rôle indépendant de la stratégie de Sharon, cela peut donner à l’Autorité palestinienne un peu de répit, avec l’espoir dérisoire de retrouver un Rabin et de refaire un Oslo bis. Du côté du mouvement pacifiste ce sera la même chose. Avec l’arrivée d’Amir Peretz à la tête du parti travailliste israélien, les espoirs de paix vont refleurir et les mêmes désillusions suivront ! Mais ceci ne sera qu’une parenthèse. L’Autorité palestinienne a épuisé sa mission ; je ne crois même pas qu’il y aura des élections pour renouveler un Conseil législatif unique, commun à Gaza et à la Cisjordanie. Ils vont les reporter une nouvelle fois, en attendant de siffler la fin de la récréation « démocratique » des élections sous occupation et colonisation croissante.

On ne parlera plus de droit au retour des réfugiés palestiniens ?

Pierre-Yves Salingue : La question des réfugiés est une affaire très compliquée à résoudre ; elle me semble être la prochaine priorité des plans régionaux des Etats-Unis et d’Israël. Elle demeure une grosse épine ; surtout les réfugiés du Liban qui, de même que le Hezbollah, sont considérés comme le vrai obstacle aux plans de normalisation avec Israël. Les réfugiés sont sans aucun doute au cœur des prochaines attaques, même l’UNRWA est dans le collimateur et ce n’est pas Peretz qui les protègera !

Pensez-vous que l’on ne peut plus rien changer ?

Pierre-Yves Salingue : Au contraire, tout change ! Nous sommes arrivés à la fin d’un cycle politique. L’Autorité palestinienne, telle qu’issue d’Oslo, va bientôt disparaître, après avoir rempli une partie des fonctions qui lui ont été assignées, et avoir accompli la destruction de l’OLP avec la complicité de dirigeants qu’Israël n’a pas eu besoin d’assassiner. Particulièrement symbolique de cette liquidation est l’issue du récent affrontement qui a opposé Kadoumi et Dahlan à Gaza et dont Moussa Arafat a été une « victime collatérale ». Courant août, Kadoumi - désigné président du Comité central du Fatah après la mort d’Arafat et qui est le chef du département politique de l’OLP - a voulu écarter les membres des services de la sécurité préventive, dont beaucoup ont été formés par les services américains et sont entièrement soumis à Dahlan. Il a aussi appelé à constituer une milice populaire chargée de « protéger la révolution palestinienne », ce qui en dit long sur l’origine de la menace. En tout cas Kadoumi a perdu, tout comme dans le choix des nouveaux représentants diplomatiques de la Palestine. Tout cela n’a d’intérêt que pour illustrer la fin de ce cycle : des gens comme Kadoumi, à l’instar d’Arafat d’ailleurs, sont liés à l’histoire du mouvement de libération. D’une certaine manière, et malgré leurs responsabilités dans les défaites et leurs erreurs, ils pouvaient prétendre à incarner les espoirs constitutifs des débuts de la lutte de libération nationale.

Toute perspective de libération nationale par l’OLP s’est-elle fermée ?

Pierre-Yves Salingue : Les affairistes qui constituent la nouvelle élite palestinienne n’ont que faire des espoirs de libération nationale. A l’ombre de l’occupant israélien ils ont transformé le mouvement national de libération, avec ses difficultés et ses limites, en un outil de négociation au profit d’une petite élite qui occupe les hauts postes dans l’Autorité palestinienne. Ils s’en sont servis pour acquérir des privilèges économiques, d’abord au détriment des classes populaires mais aussi au détriment de la bourgeoisie palestinienne traditionnelle. Ce dont ils ont besoin, c’est d’un environnement politique qui leur permette de trouver leur place, même petite et subordonnée, dans le projet de Grand Moyen-Orient de Bush. L’initiative de Genève, c’est d’abord ça. Du reste, Erekat, l’inamovible « négociateur », apparaît depuis un certain temps sur les télévisions israéliennes dans des spots faisant la promotion de l’accord de Genève. On l’entend dire aux téléspectateurs israéliens : « aidez nous à vaincre les extrémistes palestiniens » ! Ce sont ces personnages là qui veulent tourner la page de l’OLP. Les erreurs d’Arafat ont préparé le terrain à sa marginalisation, et Abu Mazen a été mis à sa place pour liquider ce qui reste de l’héritage de ce mouvement national.

Vous dites que l’Autorité touche à sa fin. Mais qu’en adviendra-t-il de l’OLP ?

Pierre-Yves Salingue : L’OLP demeure une référence historique ; c’est le symbole de la cause nationale palestinienne, même si ce mouvement est politiquement détruit. Je pense que l’OLP ne renaîtra pas de ses cendres mais je sais que de nombreux palestiniens, qui n’ont pas abandonné la lutte de libération, défendent l’idée de « reconstruire » l’OLP. C’est avec eux et contre les collaborateurs et liquidateurs de la lutte de libération qu’un mouvement de soutien à la résistance palestinienne doit se situer.

Comment on en est-on arrivé là ?

Pierre-Yves Salingue : Répondre entièrement à cette question nécessiterait de reprendre toute l’histoire du mouvement national palestinien et même l’histoire de la lutte des peuples arabes de la région. Mais contentons-nous de partir des accords d’Oslo qui, à mon avis, ont un rôle absolument décisif dans la dégradation de la situation des Palestiniens. Les gens pensent souvent, de bonne foi, que l’Autorité palestinienne est « le représentant du Peuple palestinien ». Ils l’associent à l’OLP pensant que c’est une seule et unique chose. Or, ce n’est pas du tout le cas. L’Autorité palestinienne ne peut aucunement prétendre « représenter le Peuple palestinien ». Elle n’est qu’une création des accords d’Oslo dont le texte fondateur, la « Déclaration de principes », a été signé à Washington le 13 septembre 1993. C’est là qu’il s’est décidé de créer une Autorité palestinienne « intérimaire autonome » pour les Palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza. Dite « intérimaire » car un règlement définitif devait être signé dans un délai n’excédant pas cinq ans. Il faut souligner que, contrairement aux illusions entretenues par les dirigeants de l’Autorité Palestinienne, les accords d’Oslo n’étaient pas un acquis de la première Intifada mais une réponse stratégique d’Israël et des Etats-Unis à l’insurrection populaire. Si on étudie cette période on note l’absence totale de la direction extérieure de l’OLP dans le déclenchement de la première Intifada en 1987 et aussi ses difficultés à contenir la radicalisation des éléments issus de cette mobilisation extraordinaire en Cisjordanie et à Gaza.

Tout cela ne faisait-il pas partie de la stratégie qui devait mener à la première guerre du Golfe, guerre présentée alors, par Tel Aviv et Washington, comme un pas conduisant à résoudre la question palestinienne ?

Pierre-Yves Salingue : Après la première guerre du Golfe, les Etats-Unis ont choisi de négocier avec une direction de l’OLP alors considérablement affaiblie par les échecs et les divisions, dont la tête était isolée à Tunis depuis 20 ans et les forces vives, vieillissantes, dispersées dans différents pays arabes. Les accords d’Oslo ont donc permis à cette direction de rentrer dans les territoires occupés par Israël en 1967 et, forts de cette légitimité, de reprendre de l’ascendant sur des structures locales indépendantes issues de l’Intifada. Ils ont aussi permis d’offrir à de nombreux militants de l’intérieur un cadre de reconversion dans les activités de l’Autorité, dans des ONG que l’Autorité a très vite cherché à contrôler et, surtout, dans les multiples services de sécurité créés par Yasser Arafat. La mission principale confiée à l’Autorité était d’assumer la sécurité d’Israël en faisant faire la police aux Palestiniens et en maîtrisant la colère populaire, en échange d’une promesse d’autonomie dans quelques territoires restant à définir ultérieurement par des négociations qui n’ont, en fait, jamais débouché ! L’accord était très clair à ce sujet, et la direction palestinienne l’a signé !

Avez-vous un exemple montrant que ces accords étaient un piège ?

Pierre-Yves Salingue : Dans la Déclaration on lit : « Afin de garantir l’ordre public et la sécurité...le Conseil établira une puissante force de police tandis qu’Israël conservera la responsabilité de la défense contre les menaces de l’extérieur, ainsi que la responsabilité de la sécurité globale des Israéliens de manière à sauvegarder leur sécurité interne et l’ordre public ». Et le premier accord intérimaire, dit de Gaza - Jéricho et signé en mai 1994, précise : « ...la partie palestinienne prendra toutes les mesures nécessaires pour empêcher tout acte d’hostilité à l’encontre des implantations, des infrastructures les desservant et de la zone d’installation militaire... » C’est écrit noir sur blanc que l’Autorité palestinienne devait protéger les colonies (les « implantations » dans le jargon des accords acceptés par les Palestiniens) et Yasser Arafat et Abou Mazen, ont signé ce texte !

Oslo n’a-t-il donc servi qu’à mettre en place un système de répression policière ?

Pierre-Yves Salingue : Non, bien sûr. Oslo pose les bases de la poursuite de la politique sioniste de nettoyage ethnique de la Palestine et contient tous les éléments qui vont permettre à Israël de mener une colonisation à outrance. Ensuite les accords de Paris en 1994 ont organisé la complète subordination de l’économie palestinienne à l’économie israélienne : le contrôle absolu des exportations et des importations, la dépendance monétaire, la régulation sécuritaire des flux de main d’œuvre, le prélèvement et la redistribution des taxes commerciales au bon vouloir des Israéliens. La division des territoires palestiniens occupés en trois zones a été, elle, le résultat d’autres négociations. La zone A, confiée à la gestion de l’Autorité était censée représenter l’embryon de l’état palestinien - qui pourrait exister - à l’issue des négociations du statut définitif. Les zones B, sous gestion de l’Autorité palestinienne, demeurait toutefois sous surveillance israélienne. Les zones C restaient sous autorité israélienne exclusive. Donc, placée sous la surveillance militaire permanente d’Israël, la population a été concentrée dans des zones choisies par les Israéliens. Les négociateurs palestiniens ont tout accepté, et présenté cela en disant : « C’est la stratégie des petits pas ». On a vu en effet l’efficacité des petits pas !

Ce qu’il faut comprendre c’est qu’entre la première Intifada et la mise en place de l’Autorité il y a une rupture : sa mise en place n’est pas le résultat de l’Intifada. C’est une mystification totale de faire passer ce qui n’est qu’un semblant d’autonomie pour une conquête révolutionnaire. On ne peut rien comprendre à ce qui s’est passé au cours des années Oslo si on ne fait pas cette différence. Loin d’être le résultat d’un moment donné de la lutte de libération, avec de possibles compromis provisoires, la mise en place de l’Autorité palestinienne était entièrement tournée vers la défense des positions de l’occupant israélien et conférait à la colonisation un statut légal en institutionnalisant une forme d’autonomie très partielle et sous contrôle.

Si l’Etat d’Israël devait parfaitement savoir ce qu’il escomptait d’Oslo, l’Autorité palestinienne était-t-elle consciente que cela l’engageait dans une voie sans retour ?

Pierre-Yves Salingue : Pour l’Etat israélien c’était une tentative de répondre notamment à une question lancinante : comment contrôler la population arabe sur le plan militaire et économique sans avoir à l’administrer au plan civil ; comment se défaire des contraintes et des coûts de l’organisation de la vie quotidienne de 3 millions de personnes ; comment poursuivre l’annexion et la colonisation ? De leur côté, Yasser Arafat et Abou Mazen, en signant les accords d’Oslo, ont entraîné le mouvement national palestinien dans un piège sans issue. Ils ont dit : « C’est un premier pas vers la libération nationale ». Or, tout au contraire, c’était un pas de plus vers l’abandon des fondements de la lutte historique du Peuple palestinien et de son unité. L’histoire des dix dernières années a montré que c’était un pas qui s’est avéré pour eux, et malheureusement pour l’ensemble des Palestiniens, sans retour possible.

Comment se fait-il que personne, au sein du mouvement national, ne se soit opposé à cette logique de capitulation ?

Pierre-Yves Salingue : Compte tenu de sa nature, et de sa mission, la logique de la direction palestinienne était de se confronter à tous ceux - qu’ils soient forces islamiques ou forces issues du mouvement national traditionnel - qui s’opposeraient à la poursuite de cette politique de capitulation. Au début, très peu de dirigeants de l’OLP ont critiqué les accords d’Oslo. Ceux qui par la suite ont pris des distances, ont été réprimés et marginalisés.

Le Hamas et une partie de la gauche palestinienne ont refusé d’entrer dans le dispositif d’Oslo, mais ils n’ont pas fourni d’alternative ; donc, dans les faits, ils ont accepté de composer avec cette nouvelle réalité. Le Hamas a été très vite réprimé par l’Autorité. Il y a eu des remises en question au sein du Fatah et chez des indépendants, cela s’est exprimé notamment fin 1999 dans « l’Appel des 20 » qui dénonçait l’orientation de l’Autorité palestinienne et ses compromis incessants avec Israël, favorisant une bureaucratie oppressive et totalitaire, qui éloignait les Palestiniens de leurs objectifs de libération nationale. Cet appel était une attaque ouverte contre Yasser Arafat lui-même ; c’est pour cela que l’Autorité palestinienne a réprimé vite et fort, et engagé des procédures pour lever l’immunité des membres du Conseil législatif qui avaient lancé cet Appel. Des signataires ont été tabassés par des membres de la sécurité préventive ou arrêtés, comme Abdelsattar Qassem, un professeur de l’université de Naplouse ; Abdeljawad Saleh, ancien maire d’al-Bireh et ancien ministre de l’agriculture de l’Autorité, Hussam Khader, du camp de Balata. Leur Appel disait qu’il fallait mener de façon simultanée la lutte contre l’occupant et contre la corruption de la direction palestinienne et accusait l’Autorité d’avoir bradé la Palestine en signant Oslo en contrepartie de quelques privilèges personnels. Peu après s’est produite l’explosion qui a marqué le début de la deuxième Intifada.

Ce soulèvement n’était-il pas d’abord dirigé contre la dureté de l’occupation ?

Pierre-Yves Salingue : La logique politique des accords signés s’est très vite révélée impitoyable et désastreuse pour les Palestiniens. La deuxième Intifada est d’abord la résultante de l’intensification de l’occupation israélienne par la construction des colonies, des routes qui les relient, et des bases militaires israéliennes qui les protègent, au détriment des terres palestiniennes. Il faut rappeler qu’avant Oslo les gens pouvaient circuler en Cisjordanie et aussi entre Gaza et la Cisjordanie. Certes, ces déplacements s’effectuaient dans des « territoires occupés », il n’y avait pas de liberté, mais les check points et les « contrôles sécuritaires » israéliens étaient dérisoires en comparaison de ce qu’ils sont devenus sous l’emprise des accords intérimaires d’Oslo. Voilà pourquoi la deuxième Intifada était aussi une réaction contre la situation créée par la mise en place des zones A, B, C.

Seuls les Palestiniens qui vivaient dans les zones A - la seule portion du territoire confiée à l’Autorité d’autonomie palestinienne, soit 13 % de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza - pouvaient circuler dans des aires de quelques kilomètres carrés sans voir de jeeps et des mitrailleuses israéliennes. Evidemment, les réfugiés ont apprécié de ne plus avoir à franchir un tourniquet pour sortir de leur camp, mais ils se sont rapidement rendu compte que les barrages de l’armée israélienne n’étaient pas loin, que leur liberté était « surveillée » et que sortir d’une zone A pour aller dans une autre, c’était courir le risque d’être arrêté.

Quant aux Palestiniens, vivant dans les zones B et C, soit plus de 85% de la Cisjordanie et de Gaza, ils ont vu que ces accords, pourtant vantés comme menant vers la paix et la libération de la Palestine, se traduisaient par des contrôles policiers et militaires croissants pendant que les colonies israéliennes s’élargissaient et que rien de positif n’avait été réalisé pour répondre à leurs besoins les plus immédiats. Et je ne parle pas de la situation créée par les accords d’Hébron où les négociateurs palestiniens ont fait des concessions qui ont transformé le centre de cette ville en un enfer permanent pour ses habitants palestiniens.

C’est tout cela qui a totalement pourri la vie des Palestiniens au lieu de l’améliorer comme le promettaient les partisans des « accords de paix ». La deuxième Intifada fut une tentative désespérée de sortir du piège d’Oslo ; pour preuve, Marwan Barghouti et Hussam Khader, par exemple étaient, au départ, favorables aux accords d’Oslo.

En résumé, ce qui était considéré de l’extérieur comme un « processus de paix », ne fut pour les Palestiniens que désagréments et brimades ?

Pierre-Yves Salingue : Oui. C’est la dégradation de leur vie et la dureté de la répression qui a suivi le processus d’Oslo qui a conduit les Palestiniens au soulèvement. Cela a été aggravé par le fait que les Palestiniens ordinaires ont vu se créer une couche de privilégiés qui, grâce aux cartes VIP autorisées par Israël, échappaient aux dures contraintes auxquelles, eux, étaient soumis. Alors qu’ils se faisaient humilier à attendre des heures aux check points, ils voyaient des Palestiniens privilégiés qui passaient sur le côté sans attendre, et pouvaient circuler d’une zone à l’autre sans se faire refouler. C’est cette dimension sociale qui explique pourquoi il y a eu un fort élan de sympathie avec le soulèvement en 2000, bien que sa militarisation rapide ait empêché qu’il s’élargisse. C’est aussi pour cela que la population ne s’est pas révoltée contre les actions de « martyrs » qui pourtant étaient suivies par des punitions collectives très dures de l’armée israélienne.

Et la corruption ? On en parle beaucoup mais n’est-ce pas finalement quelque chose d’assez banal, voir d’inévitable dans ce type de situation ?

Pierre-Yves Salingue : S’agissant de la corruption de l’Autorité palestinienne je crois que, loin d’être quelque chose de banal et dont on pourrait relativiser la portée, c’est une question tout à fait fondamentale dès lors qu’elle démontre le lien que cette corruption entretient avec les choix politiques. Hussam Khader a dit : « L’autorité palestinienne est une maffia dirigée par des gens qui roulent pour leurs buts et leurs fins personnelles ... les gens obéissent à Arafat non seulement parce qu’il est le symbole de la lutte nationale mais parce qu’il détient toutes les sources du pouvoir : l’argent, les salaires, tout...les dirigeants qui nous conduisent depuis quarante ans ont même détruit nos rêves... »

La corruption dont Hussam Khader parle ici était directement issue des accords politiques d’Oslo, du volet économique finalisé à Paris en 1994. L’Autorité d’autonomie mise en place par ces accords était structurellement liée à l’Etat d’Israël ; elle dépendait donc du bon vouloir d’Israël pour tous les aspects qui auraient dû relever de la décision souveraine d’une structure politiquement responsable.

Pouvez-vous l’illustrer par un cas concret ?

Pierre-Yves Salingue : Je prends l’exemple de la collecte des taxes sur les importations de produits pétroliers dans les zones confiées à l’administration palestinienne. A Paris il a été convenu qu’Israël, qui avait le contrôle de ce qui entrait et sortait des « territoires », collecterait toutes les taxes et les reverserait à l’Autorité. S’agissant des produits pétroliers et donc, au premier chef, du carburant pour les véhicules palestiniens, il a été convenu entre négociateurs israéliens et palestiniens que l’argent de ces taxes serait versé sur un compte personnel dans une banque de Tel Aviv. Je passe ici sur les détails de l’affaire pour ne retenir que ce qui me paraît essentiel : nous avons là un exemple typique du lien corruption -collaboration. Ce n’est pas "seulement" le fait que des dirigeants politiques contrôlent l’argent pour consolider leur pouvoir sur le mouvement qu’ils dirigent ou pour s’enrichir personnellement, ce qui est en effet malheureusement assez banal, mais bien plus grave, c’est le signe de la relation de dépendance structurelle entre l’occupant et le représentant politique du peuple occupé.

Le peuple palestinien a-t-il pris conscience de ce lien structurel noué entre l’occupant israélien et les dirigeants de l’Autorité, qui n’est autre qu’une collaboration ?

Pierre-Yves Salingue : Les Palestiniens ont vu que les colonies et les routes qui les reliaient ont été construites par des entreprises palestiniennes liées à certains de leurs dirigeants ; par exemple par Jamel Tarifi qui était ministre des affaires civiles de l’Autorité pendant "les années Oslo". Ils ont vu des Palestiniens munis de cartes VIP qui n’était pas harassés par les soldats israéliens. Cette corruption-collaboration a sapé les bases sociales et politiques de la mobilisation populaire ; et c’est pour cette raison qu’il est impératif de la dénoncer et la combattre si on prétend défendre la cause des Palestiniens. Et c’est aussi pour cette raison qu’il ne doit y avoir aucune crainte, en la dénonçant, d’être confondu avec ceux qui - suivant les normes édictées par Bush - prétendent vouloir lutter contre la corruption en "réformant" l’Autorité palestinienne. La lutte contre la corruption doit être liée à la lutte contre la colonisation et l’occupation sioniste de la Palestine.

Ceux qui agissent dans ce sens servent la lutte de libération et se distancient de ceux qui soutiennent la colonisation, mais aussi de ceux qui pensent que, pour résoudre le conflit, il faut avant tout "négocier ». La grande majorité des Palestiniens a depuis longtemps compris que les "négociations" n’étaient que le prétexte, pour l’Autorité palestinienne, de continuer à s’enrichir et à asseoir son pouvoir.

Qu’est-ce que vous voulez dire ? Que ceux qui sont pour la cessation de la résistance contre l’occupant sont d’abord motivés par des intérêts personnels ?

Pierre-Yves Salingue : Je veux dire qu’il y a, dans la direction palestinienne, des gens qui ne sont pas pressés d’en finir avec les négociations avec Israël. Parmi ces partisans inconditionnels des négociations beaucoup sont issus de l’OLP, d’autres sont issus des ONG, d’autres encore sont issus de la bourgeoisie traditionnelle palestinienne. Ce qui les rassemble est, qu’avec Oslo, ils ont eu l’opportunité de liquider le mouvement de libération en lui substituant un pseudo appareil d’autonomie.

En échange de quoi ?

Pierre Yves Salingue : S’ils consentaient à mater les Palestiniens et à brader leurs revendications principales, il leur a été promis qu’ils y trouveraient leur intérêt personnel, en participant aux affaires. La Palestine allait devenir "un nouveau Singapour" aimaient-ils à répéter. L’explosion de la deuxième Intifada, et surtout sa durée, les a particulièrement atteints, car la réaction d’Israël a été tellement forte qu’elle a remis en cause tous leurs « petits arrangements » et a abouti à arrêter le processus qui leur permettait de s’enrichir, d’acquérir des petits pouvoirs, d’envoyer leurs fistons faire des études en Europe ou aux Etats-Unis, de se construire des maisons dans le Golfe ou au bord de la plage à Gaza ou en Jordanie, de co-investir avec leurs nouveaux amis israéliens. Pour des motifs « sécuritaires », brutalement, les cartes VIP ne servaient plus à rien ! C’est pourquoi ces gens-là sont pressés de retrouver, par la voie des négociations avec Israël, la situation d’avant l’Intifada.

N’est-ce pas là une politique à courte vue ?

Pierre Yves Salingue : Bien sûr puisque, pendant qu’ils recevaient de petits avantages en échange, les Israéliens en obtenaient de considérables, construisaient les plus importantes colonies et posaient les bases permettant de s’emparer de nouvelles terres, notamment en Cisjordanie. Mais, même s’il s’agissait de petits avantages, ils tiennent à les retrouver ; ils y ont pris goût ! C’est à eux que pensait Hussam Khader quand il disait « On n’a pas fait l’Intifada pour rouvrir le casino de Jéricho. »

Deuxième partie : Les racines de l’impasse de la solidarité.

Dans un article vous avez parlé d’un mouvement de solidarité en désarroi. Les dirigeants de partis et associations ne devaient-ils pas ignorer une autorité, dont les options, participaient, en quelque sorte, de l’oppression des Palestiniens ?

Pierre Yves Salingue : On doit faire la différence entre aujourd’hui et 1993. Nous pouvons admettre les illusions en 1993 sur « la paix possible », parce qu’il n’y avait pas de véritable alternative du coté palestinien ; nous pouvons admettre que ce que l’on appelle « gauche palestinienne » était faible et sans perspectives et qu’il était donc difficile de soutenir autre chose que la voie des négociations. Mais aujourd’hui on n’est plus en 1993. On est dans une situation où tout le monde peut mesurer l’échec de cette stratégie des petits pas. Aujourd’hui tout le monde dit : « Il n’y a jamais eu autant de colonies construites que depuis les accords d’Oslo ». Mais dire cela, sans tirer les leçons de cette stratégie est gravissime.

Personne ne fait son autocritique ?

Pierre-Yves Salingue : On voit ceux qui ce sont trompés hier, prêts à recommencer. « La paix est possible » disaient-ils. Or, si la paix était si proche hier, pourquoi la situation est-elle allée de pire en pire ? La faute à Sharon ? Mais comment et pourquoi Sharon est-il devenu Premier Ministre ? Au sein du mouvement de solidarité presque tout le monde se voit contraint maintenant de constater le désastre mais quasiment personne ne se demande si l’erreur ne se trouvait pas dans l’analyse des racines de ce conflit et dans l’appréciation erronée de ses enjeux véritables. On ne doit pas accepter que les mêmes nous resservent des discours identiques et continuent de véhiculer des illusions sur la paix et de tromper les gens. Je pense qu’un nombre croissant de celles et ceux qui se sont mobilisés sont démoralisés, s’interrogent sur cet échec et se demandent comment en est-on arrivés là ? C’est cela que les dirigeants du mouvement de solidarité craignent, de devoir expliquer et aller au fond des choses, c’est-à-dire, de parler en toute honnêteté de la nature de l’Etat d’Israël et des projets de l’impérialisme.

Ce refus de voir l’inacceptable est difficile à comprendre !

Pierre-Yves Salingue : Ce n’est pas si difficile si l’on sait qu’en France il n’y a pas de « mouvement de défense des palestiniens ». Il y a quelques comités locaux indépendants qui ont des options politiques différentes de celles soutenue par des « grandes organisations ». En faits, le mouvement de solidarité ne s’est jamais affirmé ni construit comme un mouvement de soutien à la lutte du Peuple palestinien, pour sa libération nationale et sa résistance contre le nettoyage ethnique.

Le collectif national qui regroupe toutes ces organisations politiques, comme le PCF, la LCR, la LDH, le MRAP, la FSU, l’AFPS, les Verts, le Mouvement de la Paix, l’UJFP, n’est-il pas clair dans son soutien ?

Pierre-Yves Salingue : Quel nom ont-ils choisi ? Collectif national POUR UNE PAIX JUSTE ET DURABLE ENTRE PALESTINIENS ET ISRAELIENS. Voilà, tout est dit ! Rien que son appellation permet de comprendre où se situe le problème et indique que ce n’est pas un collectif pour soutenir la lutte de libération du peuple palestinien ! Il s’agit d’un mouvement de soutien à la recherche de la paix, animé par la croyance que la paix est possible dans le double respect de l’Etat juif d’Israël et des aspirations des Palestiniens. Mais l’histoire a montré que c’est une équation impossible à résoudre parce que la logique de l’Etat sioniste d’Israël est strictement antagoniste avec la satisfaction des exigences légitimes du peuple palestinien.

Comment font-ils pour masquer la contradiction et éviter de se confronter au vrai problème ?

Pierre-Yves Salingue : Il a fallu imposer l’idée que la synthèse des revendications du peuple palestinien était la création d’un petit Etat établi "dans les frontières de 1967" ; expression qui est en soi une tromperie puisque, d’un côté, Israël ne se reconnaît pas de frontières et que, de l’autre côté, il n’existe pas d’Etat palestinien. Mais, pour eux, l’important est de faire disparaître du débat les réfugiés et les Palestiniens vivant en Israël, puisqu’il s’agit de ne pas toucher à « la légitimité » de l’Etat d’Israël.

C’est ainsi qu’au lieu d’avoir un mouvement de soutien à la lutte de libération des Palestiniens on se retrouve avec un mouvement « pour la Paix » ?

Pierre-Yves Salingue : Il s’agit en fait d’un mouvement de soutien aux pacifistes israéliens et aux « Palestiniens raisonnables », qui ont saisi l’opportunité d’accepter que le point de départ de toute négociation - et encore sous réserve de ne pas être violent - est que la population palestinienne renonce à tout droit sur plus de 80% de la Palestine. Le refus obstiné de se confronter à la question de la nature et de la fonction politique d’Israël - celles d’un état colonial raciste, chien de garde des intérêts de l’Impérialisme au Moyen-Orient - a finalement abouti à un positionnement qui, au prétexte de vouloir contribuer à « l’établissement d’une paix durable entre les deux peuples », a amené le mouvement de solidarité à s’en tenir à une critique des « excès israéliens » et plus particulièrement à la dénonciation de la politique de Sharon.

Les gouvernements précédents ont-ils mené la même politique ?

Pierre-Yves Salingue : Ce que Sharon a pu faire depuis le 11 septembre 2001 a été préparé et rendu possible par tout ce qui a été mis en œuvre durant « la paix d’Oslo ». Ce qui a rendu totalement obsolètes les discours illusoires sur « deux Etats vivant en paix côte à côte » ce ne sont pas « les excès de Sharon » : l’anéantissement de l’idée d’un Etat palestinien indépendant est le résultat de l’accumulation de dizaines d’années de politique coloniale menée par tous les gouvernements israéliens et cela n’est que la matérialisation du projet sioniste de fonder un état juif sur toute la Palestine.

Les Palestiniens ayant repris le chemin de la résistance, après des années de paix illusoire, le mouvement de solidarité avec les Palestiniens - qui est devenu un mouvement « pour la Paix » - n’a plus d’autre possibilité que de se transformer en un mouvement de promotion des pacifistes israéliens « contre l’occupation » et de soutien politique à la petite élite palestinienne produite par Oslo. Une élite qui veut normaliser ses relations avec Israël quel que soit le prix que devra payer l’immense majorité des Palestiniens.

Qu’est-ce qui pourrait faire tomber ces illusions ?

Pierre-Yves Salingue : D’abord le changement de la réalité du terrain, l’éradication des bases matérielles et politiques de l’Etat palestinien indépendant. Ce changement va permettre de clarifier bien des choses pour l’action de solidarité et va induire un bouleversement de l’horizon politique que nous connaissons.

Si la perspective d’un Etat palestinien disparaît, que signifie la revendication « fin de l’occupation » ?

Pierre-Yves Salingue : D’abord de quelle occupation de la Palestine parle-t-on ?

Des 55 % donnés aux sionistes par l’ONU- en les volant aux Palestiniens- pour fonder l’Etat d ‘Israël en 1947 alors que la population juive ne possédait que 7 % des terres ?

Des 78 % occupés et annexés par Israël à l’issue de la guerre de 48, dont Jérusalem ouest, en contradiction avec la décision de l’ONU d’ailleurs.

Des 90 % qui résulteraient de l’annexion des blocs de colonie de Cisjordanie ?

La fin de l’occupation coloniale de la Palestine est la remise en cause de tout ce qui a été imposé aux Palestiniens depuis la décision du partage par l’ONU en 1947, y compris cette décision évidemment.

Dire que le conflit commence avec l’occupation de 1967 est donc une imposture !?

Pierre-Yves Salingue : Considérer que les 19 ans d’occupation qui ont précédé sont légitimes et que seule l’occupation depuis 1967 est l’origine du problème, n’est pas admissible. Il faudra bien que ceux qui sont censés parler en défense des Palestiniens sortent de la fiction qui consiste à croire et faire croire que la paix est possible sans toucher aux fondements de ce qui, justement, la rend tout à fait impossible, à savoir la nature coloniale sioniste d’Israël et le rôle assigné à cet état sioniste par l’impérialisme contre les peuples arabes du Moyen-Orient.

Pensez-vous que les Palestiniens pourront échapper à cette situation où les médias, et malheureusement aussi nombre de responsables agissant au nom de la solidarité, focalisent l’attention publique sur des symptômes, en évitant de donner les explications sur les causes profondes et les remèdes possibles ?

Pierre-Yves Salingue : On assiste, aujourd’hui encore, à quelques tentatives désespérées de maintenir vivante la fiction de la « seule solution » des deux états : je ne parlerais pas ici des manœuvres politiques et diplomatiques des gouvernements américains et européens ni des régimes arabes. Je parle des récentes contributions de gens qui sont une référence dans le mouvement de solidarité. L’Israélien Jeff Halper, par exemple, qui depuis plus d’un an a décrit ce qui se passe sur le terrain, en Cisjordanie notamment. Sa contribution ne laisse place à aucune ambiguïté sur le fait que les bases matérielles/territoriales d’un état indépendant palestinien ont disparu. Pourtant, après avoir constaté que « pour Sharon l’affaire est faite » il laisse ouverte, en conclusion, l’hypothèse qu’il est encore possible de voir l’option des deux Etats prévus par la feuille de route, se réaliser. « Nous le saurons dans 3 à 6 mois » écrit-il.

Mais qu’est-ce que les prochains six mois nous diront de plus que les 10, 38, 57 années qui ont précédé ? De quelle solution miraculeuse les six prochains mois peuvent-ils être porteurs, alors que chaque jour qui passe apporte son lot de manœuvres politiques internationales, de faits accomplis israéliens, de désastres internes palestiniens qui entérinent la liquidation du peuple palestinien en tant qu’entité nationale vivant sur la terre de Palestine ?

Donc parler de « territoires » à se partager, de « deux Etats », est une aberration ? La terre contre la paix, une fiction ?

Pierre-Yves Salingue : Dans son immense majorité, le mouvement de solidarité a été jusqu’à ce jour incapable d’analyser les raisons profondes du « conflit », le réduisant pour l’essentiel à une querelle historique entre deux peuples pour le « partage d’une même terre ». De « deux nationalismes également légitimes », selon la formule d’Uri Avnery. Bref, à les en croire, il s’agit d’une sorte de conflit frontalier qu’il conviendrait de résoudre entre gens raisonnables des deux bords avec la médiation indispensable des diplomates et la présence d’observateurs internationaux !

La solution induite par une telle vision ne peut être que "négocier les termes d’une paix juste et durable", donc on va continuer d’aller de conférences internationales en plans de paix, qui peuvent varier sur des détails mais dont la matrice commune est intangible : affirmer que la lutte des Palestiniens n’est pas une lutte de libération nationale et que l’Etat d’Israël doit être défendu et garanti « tel qu’il existe ». Tout au plus peut-on encore discuter d’où la frontière doit passer et de son apparence matérielle : Un mur ce n’est pas bien, encore que, s’il passe sur la « ligne verte » on peut le juger regrettable mais bon : « Eux chez eux et nous chez nous »

Ce qui veut dire que les racines de l’affrontement ce n’est pas le conflit entre deux nations ou deux nationalismes également légitimes ?

Pierre-Yves Salingue : L’Etat d’Israël est une colonie, point final. Certes, c’est une colonie qui a été « autorisée » en 1947 par le vote de l’ONU. Du même coup l’on a instillé dans le monde arabe le poison qui allait diviser les peuples, les juifs contre les Arabes, au plus grand profit des intérêts pétroliers et des régimes réactionnaires chargés de les protéger. En échange, les dictateurs arabes ont reçu la protection et la garantie de légitimité de la part des « grandes démocraties ».

N’y a-t-il y pas un argument, très prégnant dans la solidarité, consistant à dire que, même si il y a eu des erreurs et des injustices, maintenant on ne peut plus revenir en arrière ?

Pierre-Yves Salingue : C’est l’idée véhiculée par la plupart de ceux qui dirigent les organisations qui structurent le mouvement de solidarité. Selon la formule consacrée : « C’est dommage pour les Palestiniens mais on n’y peut plus rien », et « on ne saurait réparer une injustice par une autre injustice ». Exit donc le droit au retour des réfugiés palestiniens, véritable cauchemar éthique de nos avocats des droits de l’homme qui n’en finissent pas d’inventer la nouvelle arnaque qui permettrait de reconnaître un droit tout en étant certain qu’il ne pourra pas se concrétiser !

La dernière manœuvre en vogue consiste à dire que les Israéliens devraient reconnaître leurs responsabilités, que l’Etat d’Israël devrait participer au paiement des compensations mais que, bien entendu, dans les faits, « un retour massif est exclu ». Il y a aussi une façon particulièrement cynique de dire que, comme Israël est un état de discrimination raciale, les réfugiés n’ont vraiment aucun intérêt à revenir !

L’hypocrisie est totale dans cette affaire. Des organisations comme l’AFPS, la LCR, le PCF, les Missions civiles, proclament qu’elles sont « pour le droit au retour » mais comme certains - dont la LDH et le Mouvement de la Paix - sont contre, et bien, sous prétexte de maintenir un cadre unitaire, on n’en parle pas. Ainsi, cela ne figurera pas sur les tracts ni sur les affiches ni dans les pétitions et on n’abordera pas la question dans les réunions publiques ; tout cela, bien entendu, avec la caution de « la représentante de la Palestine » en France !

Ne pas revendiquer l’application concrète du droit au retour de même que ne pas parler du nettoyage ethnique des Palestiniens vivant au Naqab et en Galilée, n’est-ce pas une manière de défendre le droit d’Israël à exister comme « un Etat juif » ?

Pierre-Yves Salingue : Oui, et avec le moins possible de Palestiniens sur la totalité du territoire de la Palestine du mandat. Et c’est cet Etat là que des gens qui s’affichent comme les défenseurs des droits des Palestiniens veulent protéger !

La réalité c’est que ce qui oppose le Peuple palestinien - et au-delà les peuples arabes du Moyen-Orient - à l’Etat d’Israël n’est pas un conflit pour déterminer si la frontière passe ici ou là, mais un conflit qui oppose un peuple qui a été dépossédé, et qui lutte pour ses droits légitimes à l’autodétermination, à un Etat, Israël, qui s’est imposé par la force, voulu par les puissances occidentales via le partage décidé par l’ONU, et qui s’est construit comme un poste avancé de l’impérialisme au cœur des peuples arabes. Un Etat qui n’a pas du tout l’intention de s’intégrer dans le Moyen-Orient arabe mais au contraire qui entend être une citadelle de la civilisation occidentale blanche et un point d’appui de la mondialisation capitaliste dans la région. Jamais un tel Etat ne permettra aux Palestiniens d’exercer leur droit à l’autodétermination, jamais cet Etat ne fera la paix avec ses voisins arabes. Ceux qui prétendent le contraire aujourd’hui, alors que depuis plus d’un demi-siècle Israël a fait la démonstration de sa nature et de son lien structurel avec l’Impérialisme, sont des menteurs.

Mais comment écarter ces intervenants qui desservent la cause tout en faisant croire qu’ils la servent ?

Pierre-Yves Salingue : C’est très difficile, mais je crois que, paradoxalement, la gravité de l’évolution sur le terrain permet d’avancer. Tant qu’il était acquis que « l’occupation date de 1967 » et que « les Palestiniens auraient eux aussi leur Etat », il était très difficile de dire que cette thèse était erronée et d’en faire entendre une autre.

Il faut ajouter à cela une autre difficulté : la pression exercée en occident de la part de ceux qui, au service de la défense de l’état sioniste, se servent de la souffrance générée par les nazis, et participent de ce que Finkelstein appelle « L’industrie de l’Holocauste ».

Au fil des renoncements beaucoup ont oublié à quoi on reconnaissait, d’une part, une entreprise coloniale et, d’autre part, un mouvement de libération. Jusqu’à en arriver à cette situation incroyable où toute allusion à des faits historiques tel que la NAQBA - le massacre et l’expulsion de plus de 800’000 Palestiniens en 1948 - vous expose au procès de vouloir « jeter les juifs à la mer ».

Ou si vous dites : « Sionistes hors de Palestine », fait de vous un partisan de l’holocauste maquillé en « antisioniste radical » ! Ce qui, concrètement, se traduit par l’affirmation sans cesse réitérée que « l’Etat d’Israël a le droit d’exister dans des frontières sûres et reconnues ».

Il y donc une volonté claire de masquer la vérité historique ?

Pierre-Yves Salingue : Le verrou est là, il s’incarne très précisément dans cette phrase du « droit de l’Etat d’Israël à exister dans des frontières sûres et reconnues », qui ferme toute discussion. Voilà pourquoi dans le mouvement de solidarité certains militants veulent l’inclure impérativement dans tout tract et initiative. La sécurité d’Israël doit être constamment réaffirmée. Quant à la promesse d’un état palestinien elle était bien utile parce que, malgré tout, défendre un Etat qui se dit lui-même Etat juif, fondé sur une base raciale, pratiquant l’expulsion de la population, doté de la bombe nucléaire, lourd d‘un passé d’agressions contre les peuples de la région...cela fait quand même beaucoup pour nos grands défenseurs des valeurs universelles !

C’est ainsi que, au motif de ce qui s’est passé sous le nazisme, on nous oppose que l’on ne peut pas revenir sur la décision de création d’une entité politique totalement artificielle alors que cette entité politique, au lieu de régler le problème, le rouvre en permanence et développe un ensemble d’éléments qui vont à l’encontre de toutes les prétentions de démocratie, d’antiracisme, de laïcité, de liberté de conscience. Or, l’Etat d’Israël n’est nullement une solution à l’antisémitisme mais au contraire un facteur d’affrontement et d’injustices accrues qui ne peuvent mener qu’à de nouvelles catastrophes.

Donc, ceux qui maintiennent ces verrous, ne sont pas des doux naïfs ?

Pierre-Yves Salingue : Ces verrous n’ont pas été posés pour protéger les juifs d’un quelconque danger d’antisémitisme mais pour que l’on ne touche pas à Israël. Combattre tous les racismes doit être une préoccupation constante. Mais qui peut croire qu’il y a aujourd’hui « un danger d’extermination des Juifs ? » Qui ne voit pas que bien d’autres peuples, groupes humains, ethnies et minorités religieuses - les Noirs, les Arabes et les musulmans en particulier - sont aujourd’hui bien plus discriminés et victimes du racisme quotidien ordinaire, ou encore, visés par les partisans du « choc des civilisations » ?

Ceux des dirigeants qui, dans le mouvement de solidarité, ont contribué à mener les Palestiniens dans une pareille impasse, ne devraient-ils pas être écartés ?

Pierre-Yves Salingue : Ce n’est vraiment pas ma principale préoccupation. Quand je parle d’un mouvement en désarroi je ne désigne pas les responsables de cette situation. Je parle des gens, dont je n’ai aucune raison de douter de la sincérité, qui ont participé à des actions, qui ont signé des pétitions, qui, faute de résultats positifs tangibles se sont lassés et se sont souvent repliés sur des gestes humanitaires : gestes qui peuvent peut-être apporter un peu de réconfort à des Palestiniens, notamment aux enfants, à défaut de changer le cours des choses sur lesquelles ils n’ont pas de prise. Ils ne sont pas, eux, responsables de cette impasse. Je suis néanmoins sans concession dans la discussion politique avec eux, car je ne pense pas que l’action humanitaire puisse faire progresser la cause palestinienne. La grande majorité des gens qui participent ou qui ont participé à la défense de cette cause sont découragés.

Et comment ne le seraient-ils pas si leurs dirigeants leur ont fait croire qu’ils apportaient leur pierre à un projet réaliste de construction de la Paix et que, un peu grâce à eux, les Palestiniens auraient leur Etat ?!

Pierre-Yves Salingue : C’est pourquoi il est urgent de leur proposer de participer à d’autres actions que celles où ils se sont, malgré eux, fourvoyés. Nous devons consacrer toute notre énergie à proposer une alternative plutôt que de demander des comptes à ceux qui les ont induits en erreur. Même si je pense que l’on ne pourra pas éviter la confrontation, je souhaite que l’on se confronte avec les responsables politiques de cette orientation désastreuse, non pas sur le mode du règlement de comptes, mais sur le bilan des stratégies développées, sur le bilan du cours politique suivi par ceux qu’ils ont soutenus en Palestine, et sur ce qu’il est advenu des multiples projets pour lesquels ils ont demandé le soutien des gens émus par la situation dramatique des Palestiniens.

Que faire pour apporter un changement ?

Pierre-Yves Salingue : Beaucoup de choses ! Mais il y a une priorité : faire la peau à l’idée que la mission principale d’un mouvement de solidarité serait de contribuer à appuyer des négociations et des initiatives de paix.

Peu à peu une norme a été imposée dans le mouvement de solidarité : l’idée qu’une bonne initiative est une initiative qui affiche sa volonté de contribuer à « la paix » ; une délégation qui va en Palestine doit dire qu’elle veut contribuer à la paix et ne pas oublier dans son agenda l’inévitable « rencontre avec des pacifistes israéliens » ; une réunion d’information sur la situation en Palestine se doit d’inviter un orateur israélien ou de confession juive, sinon il y a doute possible sur la volonté de ses initiateurs de contribuer à la paix.

C’est ainsi que ce qui devrait être un mouvement de solidarité avec la lutte du peuple palestinien - donc avec sa résistance à l’oppression - est devenu un mouvement qui fait la promotion d’individus et d’initiatives qui renforcent les illusions du type : « La paix est possible, c’est une affaire de bonne volonté, il faut mettre les gens autour d’une table et les aider à dialoguer ». La négociation et le dialogue sont devenus des mots magiques alors que le terme de résistance est devenu suspect et allègrement confondu avec celui de « terrorisme ».

Etes-vous contre tout dialogue ? Des voix s’expriment pourtant pour dire que c’est la condition de la réconciliation entre les deux peuples ?

Pierre-Yves Salingue : La condition principale de la réconciliation c’est que les victimes de la colonisation et de l’oppression coloniale retrouvent leurs droits, tous leurs droits, et pas seulement ceux qu’une partie de l’Etat oppresseur est prête à leur concéder par la négociation. Evidemment, si le dialogue dont il est question se fonde sur une reconnaissance de la totalité des droits des Palestiniens, je suis pour, c’est ce que j’appelle de la solidarité. Mais s’il s’agit de « se parler pour mieux se comprendre », comme on le fait, alors que la libération n’est pas acquise et sans la reconnaissance préalable intégrale des droits nationaux palestiniens, j’appelle cela de la « collaboration ». C’est ce que les Palestiniens qui ne capitulent pas, dénoncent quand ils parlent « de normalisation ».

Il y a l’affirmation d’un code d’éthique de portée universelle et distribution gratuite de leçons de morale par des intervenants qui n’ont jamais vu un hélicoptère Apache ailleurs qu’à la télévision. Ainsi on en est arrivé à l’idée que les Palestiniens qui sont victimes de l’oppression israélienne sont « sympathiques », par contre ceux qui combattent les armes à la main contre l’oppression, sont suspects d’être des « ennemis de la paix », ou encore d’être « des terroristes ». L’utilisation de ce qualificatif est devenue banale dans les communiqués des uns et des autres, mais il est vrai que l’exemple est donné par Abu Mazen lui-même, alors pourquoi s’en priveraient-ils ?

Vous parlez de l’attitude à l’égard des attentats palestiniens contre des civils ?

Pierre-Yves Salingue : Je parle d’une position générale de retrait par rapport à l’action de résistance. Il semblerait que les Palestiniens ne soient plus en mesure de choisir leurs méthodes de lutte sans s’exposer, non pas éventuellement à un débat politique légitime sur l’efficacité ou l’opportunité de ces actions aujourd’hui, mais à un jugement politique et moral qui prétend décider des actions que les Palestiniens sont en droit de mener et conditionne tout soutien à leur adhésion aux méthodes labellisées comme correctes par les dirigeants du mouvement de solidarité.

Personnellement, je ne trouve pas que les attentats contre des civils en Israël soient un choix politique très pertinent pour les Palestiniens parce que ça ne renforce pas leur lutte. Je le dis, je l’écris, ici et en Palestine ; mais je ne me permettrais pas de leur contester le droit de résister par tous les moyens, ni de condamner les moyens que les résistants utilisent. D’un point de vue général je ne pense pas que tuer indistinctement des civils soit un signe de développement de la civilisation à même de contribuer au progrès de l’Humanité. Ce n’est pas très original comme remarque, chacune à leur manière les religions chrétiennes et l’Islam disent : « On ne doit pas tuer », ce qui n’a pas empêché l’extermination des autochtones d’Amérique par les Espagnols, ni celle des Indiens d’Amérique du nord, ni les Croisades, ni les expéditions contre les « infidèles ».

Depuis longtemps les guerres tuent surtout des civils. Donc, s’il s’agit de condamner la guerre qui tue des civils, je signe. Mais qu’est-ce que je fais si des bandes armées entrent dans ma maison, assassinent ma famille et mettent le feu en partant ? Et que ces violences contre les miens se reproduisent, mois après mois, années après années, pendant que le monde entier verse des larmes sur mon sort mais ne change rien à son attitude et laisse faire ?

Si des gens dans le mouvement de solidarité veulent avoir le droit de critiquer les moyens utilisés par la résistance, ils doivent d’abord aider les Palestiniens à réunir les conditions du choix des armes. Quand, grâce à notre action, nos gouvernements ne pourront plus se permettre de coopérer à la fabrication d’armes qui tuent les civils palestiniens, quand ils cesseront les relations avec l’Etat d’Israël, quand ils bloqueront tous les échanges économiques, scientifiques et culturels, alors, peut-être, les enfants palestiniens ne verront plus de chars israéliens sur le chemin de l’école, n’auront plus de raison de jeter des pierres contre les soldats et ne risqueront plus de se faire tuer. Et leurs frères et mères ne seront plus incités à les venger.

Beaucoup de gens sont choqués par les attaques suicides. Mais proposent-ils de fournir des chars et des missiles aux Palestiniens pour se défendre ?

Est-ce à dire que vous soutenez l’action du Hamas ?

Pierre-Yves Salingue : Le Hamas, encore un sujet qui fâche ! Je ne soutiens pas le Hamas car j’ai des divergences politiques majeures avec ce courant. Mais je constate que ce mouvement est devenu un vecteur important de la résistance palestinienne. Quand la répression s’abat sur les militants du Hamas, on doit les défendre sans hésitation. Et les inconditionnels de Yasser Arafat feraient bien de s’interroger sur les raisons de la place désormais occupée par le Hamas dans la résistance contre l’occupation.

Pour beaucoup de gens - y compris dans le mouvement de solidarité - le Hamas et le Jihad font partie du « danger islamique ». D’où la timidité des réactions lors des assassinats de Yassine et de Rantissi, à Gaza. De même, aujourd’hui, l’on constate de curieux revirements dans les relations entretenues par des municipalités françaises avec des collectivités palestiniennes. Depuis que des maires du Fatah ont été battus aux dernières élections et remplacés par des maires appartenant au Hamas, bizarrement, des jumelages sont remis en cause par des maires français. On ne peut qu’y voir une confirmation d’un soutien très conditionnel. Tant que les Palestiniens sont des victimes, on les adore, mais s’ils se mettent à voter pour des gens qui disent « On va résister par tous les moyens à notre disposition », là on voit surgir un niveau d’exigences démocratiques inhabituel.

Ce que vous décrivez est-ce également la position des responsables du mouvement en France ?

Pierre-Yves Salingue : C’est l’opinion dominante de ceux qui influencent le mouvement de solidarité. Et cela passe les frontières. Opinion qui n’est pas fondée sur une analyse concrète de ce qu’est le Hamas, des circonstances de son développement, de sa stratégie politique, de la réalité politique et sociologique qu’il recouvre, de ce qui fait sa force et sa faiblesse.

Je ne crois pas - comme on le dit - que l’objectif du Hamas soit l’instauration d’un pouvoir politique islamique en Palestine. Dans les conditions actuelles cela signifierait une confrontation avec les puissances qui défendent Israël et, de cela, la direction du Hamas ne veut pas. Leur objectif principal me paraît être la réislamisation de la société palestinienne. Je suis d’avis que c’est un débat possible et nécessaire. On devrait pouvoir en discuter ouvertement. Or, ce n’est pas ça qui se passe. La peur du Hamas est, pour faire court, la « peur des barbus ». Cette attitude de défiance vis-à-vis des mouvements de résistance islamiques est aussi, en partie, ce qui paralyse les actions de mobilisation contre la guerre en Irak. Il n’y a pas de participation active à une mobilisation en soutien à la résistance irakienne parce que les Irakiens n’ont pas, aux yeux des responsables d’organisations qui devraient être à l’initiative du soutien, un curriculum vitae « propre ». De même presque personne ne s’exprime par rapport à l’éventualité d’une agression contre l’Iran. Et, s’agissant de l’Irak, on a déjà vu l’indifférence de nos professeurs d’éthique, docteurs en droits de l’homme, lors de la 1ère guerre du golfe.

La pression de l’idéologie du « choc des civilisations » n’est donc pas sans conséquences, même auprès de ceux qui prétendent la combattre ?

Pierre-Yves Salingue : On verra ce qui arrivera lors des élections législatives en Cisjordanie et à Gaza, si elles ont lieu un jour. Mais je ne puis m’empêcher de penser à ce qui s’est passé en Algérie quand le FIS a remporté les élections. On pourrait voir le même scénario se répéter pour « sauver » les Palestiniens - contre leur propre volonté - comme ils ont voulu « sauver » les Algériens en soutenant la maffia des généraux liés aux services secrets français ! Depuis nous avons appris que les civils assassinés n’étaient pas tous victimes des islamistes !

Mais l’orientation catastrophique de l’Autorité palestinienne, et le réseau d’amis sur lesquels Israël peut compter, n’expliquerait-il pas la confiscation dans laquelle se trouve le mouvement de solidarité internationale ?

Pierre-Yves Salingue : Quand on a participé à la lutte contre l’apartheid en Afrique du sud il y a un peu de nostalgie. En effet, lorsqu’on affirmait un soutien à la lutte des noirs sud-africains, on ne se sentait pas obligé de rajouter la phrase garantissant aux colons blancs le droit de « vivre en sécurité », tout en restant colons et racistes. On ne se sentait pas obligés de promettre non plus à l’Etat d’apartheid qu’il pourrait conserver intactes ses superstructures politiques, son Etat, ses lois racistes, ses forces de répression. Bref, on ne devait pas garantir à l’apartheid que l’on combattait « des frontières sûres et reconnues » !

Quand on soutenait des déserteurs américains c’était tout simplement parce qu’en agissant ainsi ils choisissaient le bon camp et affaiblissaient l’agresseur, ce n’était pas pour « renouer le dialogue entre les deux communautés » ! On ne se demandait pas non plus si le boycott n’allait pas faire « souffrir des innocents » !

Les forces et les militants individuels qui se réclamaient de l’antiracisme combattaient l’état raciste et les anticolonialistes voulaient détruire l’état colonial, c’était assez simple n’est ce pas ? Même si certains d’entre nous avaient quelques inquiétudes sur le projet politique de l’ANC, il y avait la certitude qu’on se mobilisait pour soutenir la lutte des opprimés et qu’on était sans concession pour les forces racistes et aussi sans état d’âme sur le fait qu’ils perdraient quelques privilèges d’abord par le boycott et finalement pas la défaite.

Pourquoi cette difficulté à mettre Israël dans le même cas de figure ?

Pierre-Yves Salingue : S’agissant de la Palestine on ne peut que constater l’incapacité de l’Autorité palestinienne à donner un cadre stratégique de mobilisation en soutien à la lutte du mouvement de libération. Cette incapacité est évidemment inscrite dans les choix politiques déjà évoqués. En privilégiant la diplomatie au détriment de l’appel à la mobilisation solidaire des peuples, les dirigeants palestiniens ont fait un choix qui condamnait la solidarité à n’être que l’auxiliaire des manœuvres diplomatiques internationales d’Arafat et d’Abu Mazen. A quoi bon un mouvement de soutien, si on table avant tout sur un revirement de la diplomatie américaine qui pourrait considérer que les Palestiniens valent mieux que les sionistes et si on rêve au moment divin où les négociateurs palestiniens vont supplanter les Israéliens dans le cœur du président Etats-Unis ? En clair : la direction palestinienne ne fut pas l’ANC des Palestiniens. C’est ainsi que le mouvement de solidarité est devenu un mouvement d’appoint à la recherche de la paix au prix de « solutions politiques » de plus en plus désastreuses : le soutien inconditionnel à un processus de négociation soumis en réalité à la volonté de Washington, se substituant à un soutien inconditionnel à la lutte de libération.

Pensez-vous que les défenseurs des droits des Palestiniens n’auraient jamais dû suivre les options des représentants de l’OLP à l’extérieur, ni soutenir l’Autorité palestinienne ?

Pierre-Yves Salingue : Un mouvement de soutien à la lutte de libération nationale du peuple palestinien aurait du soutenir inconditionnellement les droits légitimes du peuple palestinien. Un tel mouvement n’est pas concerné par la tactique et les manœuvres diplomatiques de ceux qui le représentent et encore moins de ceux qui ne le représentent pas ; ce qui est le cas de l’Autorité palestinienne dont je rappelle qu’elle a été mise en place pour administrer à peine 40 % du peuple palestinien.

Avec la deuxième Intifada, et la répression qui a suivi, il y avait l’opportunité pour la direction palestinienne de favoriser l’essor d’un mouvement de soutien fort et utile dans la construction d’un rapport de forces contre Israël et ses soutiens extérieurs. Mais cette direction a fait un autre choix : celui de cantonner les militants de la solidarité dans un rôle de supplétifs d’une stratégie de négociation toute entière axée sur l’attente de la rédemption américaine.

Leila Shahid est un exemple particulièrement édifiant de la mission confiée par l’Autorité palestinienne à ces fonctionnaires diplomatiques. Je ne remets pas ici en cause son talent ni sa force de conviction, sa manière de parler de la grande souffrance de son peuple, fort appréciée par ses auditeurs français subjugués par sa retenue, son inaltérable volonté de réconciliation avec les Sionistes et sa condamnation de la violence terroriste, y compris palestinienne. Leila Shahid a incontestablement du talent pour servir à ses auditoires ce qu’ils aiment s’entendre dire et qui renforce leur sentiment de contribuer à une Histoire exceptionnelle : « La France, patrie des Droits de l’Homme ». Il faut bien reconnaître que c’est plus agréable à voir et entendre que ces bombes humaines désespérées qui n’ont même pas la délicatesse de mourir silencieusement dans un coin de leur camp de réfugiés en se disant « qu’une injustice ne saurait en effacer une autre » ou que ces voyous négationnistes de Rafah qui - révoltés parce que l’armée israélienne détruit leurs maisons sans toujours laisser à leur famille le temps de sortir - peignent sur leurs tentes prêtées par l’ONU des signes qui mettent sur le même plan l’étoile de David et la croix gammée.

J’ai ici l’entretien de Leila Shahid avec Bernard Ravenel, président de l’AFPS, publié par le magazine « Pour la Palestine » n° 46. Ce qui vous donne une idée du renoncement de la direction palestinienne à ses responsabilités de mouvement de libération nationale.

Leila Shahid dit : « C’est la difficulté de la situation depuis le début des négociations d’Oslo. La décolonisation et la souveraineté n’ont pas été assurées par l’occupant d’une manière définitive comme en Algérie, au Vietnam ou dans d’autres pays anciennement colonisés. »

C’est absolument sidérant. Leila Shahid nous explique que l’occupant n’a pas assuré la décolonisation et la souveraineté de la Palestine ! Et de citer les contre exemples de l’Algérie et du Vietnam. Ce sont les combattants algériens et vietnamiens qui seraient contents d’apprendre qu’ils n’ont pas gagné leur souveraineté et mis fin à la colonisation par leur lutte, au prix de centaines de milliers de morts, mais que c’est un occupant aimable et respectueux des engagements pris qui leur a « assuré » la libération !

Bref, à son avis, le colonisateur israélien est moins honnête et généreux que les colonisateurs français ou américains ! Et ce n’est pas fini ! Quelques lignes plus loin elle dit : «  ...il est évident que la responsabilité de la communauté internationale va consister à permettre à l’Autorité palestinienne d’assurer la vie sociale, économique et politique de la population palestinienne, en attendant une direction israélienne prête à négocier sérieusement ». C’est fort, non, un mouvement national de libération qui propose à son peuple d’essayer de survivre en attendant que l’adversaire se dote d’une direction qui veuille bien consentir à lâcher du lest !

Ensuite on s’étonne que les Palestiniens enchaînent les défaites et que la colonisation s’intensifie inexorablement ? Et on s’effraie des progrès du Hamas ? Et on s’étonne qu’il y ait des bombes humaines ? Mais qui est responsable de cette déroute ?

Il faut que les gens comprennent que ces représentants de l’Autorité palestinienne ne se pensent plus comme un mouvement de libération. Ils veulent être « un Etat », alors ils ont fait leur mutation. Ce n’est pas moi qui le dis. C’est Leila Shahid, dans le même entretien qui parle de « l’évolution historique du mouvement national, qui passe du stade de la libération nationale au stade de la construction étatique ». Voilà, il semble que la libération de la Palestine est acquise, donc on liquide les vieux outils qui datent de la période de la lutte et on s’occupe de construire l’Etat que l’impérialisme et le gouvernement sioniste veut bien octroyer. Le problème c’est que les Palestiniens n’ont pas et n’auront pas d’Etat ! Dans l’Autorité, certains commencent à s’en rendre compte, alors ils appellent « la communauté internationale » à les aider à survivre, éventuellement en faisant durer indéfiniment des « négociations », et tant pis si leur peuple crève dans la quasi indifférence de l’opinion publique de cette « communauté internationale » qui croit, souvent de bonne foi, que « ça va mieux » puisqu’il y a des négociations de paix !

Troisième partie : Les perspectives du combat pour la Palestine.

Le tableau que vous avez dressé récemment sur la situation en Palestine n’est pas rassurant pour les temps à venir !

Pierre-Yves Salingue : Il me semble que, pour les Palestiniens, l’enjeu immédiat est celui du maintien de l’ensemble de leurs revendications fondamentales qui sont le ciment de leur identité en tant que Nation palestinienne.

La deuxième Intifada n’a pas réussi à enrayer la logique destructrice des accords d’Oslo et, avec le soutien actif du gouvernement américain et de la Communauté européenne, la colonisation de toute la Palestine par Israël va franchir un seuil aussi important qu’en 1967. Ce qui s’est engagé avec le faux retrait de Gaza va se poursuivre avec la judaïsation accrue du Naqab, de la Galilée, l’annexion d’une bonne moitié de la Cisjordanie, dont la totalité de Jérusalem, la fragmentation de ce qui restera de la Cisjordanie et des opérations de grande envergure pour éliminer la question politique des réfugiés, où qu’ils soient.

Israël est-il parvenu à ses fins ?

Pierre-Yves Salingue : Premièrement, je ne dis pas que «  le sionisme a définitivement gagné », ce qui nécessiterait des bouleversements de grande ampleur dans l’ensemble du Moyen-Orient. Je dis que la cause nationale palestinienne est menacée dans son existence par Israël et ceux qui veulent contraindre le Peuple palestinien à renoncer à ses droits nationaux fondamentaux, au premier rang desquels le droit à l’autodétermination et le droit au retour. Je crois que c’est l’enjeu majeur des deux ou trois années à venir.

Deuxièmement, il est essentiel de situer la question palestinienne dans sa dimension globale véritable. C’est-à-dire, non pas sous l’angle d’une lutte pour le partage d’un territoire, mais inscrite dans la lutte des peuples arabes de la région contre l’exploitation et l’occupation coloniale du Moyen-Orient qui s’appuie sur l’état sioniste d’Israël, mais aussi sur des régimes arabes corrompus et dictatoriaux.

Ni la fin de l’occupation, ni la chute du mur, ni le droit au retour, ni le refus de l’apartheid au sein d’Israël, ni l’égalité des droits collectifs et individuels, ni le droit à l’autodétermination, ne peuvent se réaliser dans un Moyen-Orient soumis à la domination d’un Etat fondé sur le nettoyage ethnique des Palestiniens autochtones et qui a la fonction d’être le principal chien de garde de l’Impérialisme américain. Aucune de ces exigences ne peut être satisfaite en dehors d’un bouleversement social et politique de grande ampleur, autrement dit en dehors d’une transformation révolutionnaire des rapports de force dans toute la région. L’issue d’un tel affrontement ne saurait reposer sur les seules épaules des six millions de Palestiniens qui y vivent. C’est pourquoi l’essor des mouvements de résistance à l’occupation militaire de l’Irak, et des mouvements de contestation populaire contre les régimes autoritaires en Arabie Saoudite, en Egypte, en Jordanie, aura une importance décisive dans cet affrontement désormais inévitable. L’évolution de la situation en Syrie et au Liban est aussi un facteur important.

Un mouvement démocratique populaire ne se construira pas en quelques mois, mais il me semble qu’il n’y a pas d’autres voies. Je sais d’avance que l’on on va me reprocher « le caractère utopique » de cette perspective ; mais quand je vois le sort connu par les « petits pas réalistes » de l’Etat palestinien indépendant, je me dis qu’une révolution au Moyen-Orient n’est pas plus utopique qu’un quelconque espoir de paix avec Israël, un Etat qui incarne le projet sioniste dont la réalisation n’est pas encore achevée.

Mais alors, vous nous dites « attendons la révolution au Moyen-Orient ». Ce n’est pas ici qu’on peut la faire avancer, n’est ce pas ?

Pierre-Yves Salingue : Ce n’est pas ce que je veux dire. Certes, c’est aux Palestiniens - et aux autres peuples arabes concernés - qu’il appartient de tirer les leçons de leur lutte et de procéder aux changements stratégiques qu’ils jugeront nécessaires et possibles. Mais ici, en France et ailleurs, nous pouvons aussi servir à quelque chose. Nous pouvons agir dans nos métropoles, dénoncer l’intervention ou la complicité de nos gouvernements dans le maintien de la situation d’oppression et de dépendance des peuples arabes ; dénoncer les politiques qui cautionnent et soutiennent l’état sioniste à bout de bras et protègent les dictateurs, arment les états arabes rentiers comme l’Egypte et la Jordanie. Nous pouvons aider les Palestiniens à desserrer l’étau en mettant l’Etat israélien au cœur de la cible et en organisant des actions de longue haleine pour l’isoler, parce qu’il s’agit d’un état voyou qui ne se comporte pas selon des normes admises.

S’agissant de la politique française, il y a une question. La France n’a-t-elle pas déjà une politique plus équilibrée, voire plus favorable aux peuples arabes que les Etats-Unis ou la Grande Bretagne ?

Pierre-Yves Salingue : Il y a eu beaucoup d’illusions sur le rôle particulier de la France, au moment de la guerre contre l’Irak. Ce qui rendait difficile la construction d’un large mouvement anti-guerre. La situation s’est maintenant un peu clarifiée. La France joue un rôle non négligeable dans la région ; la diplomatie française est en première ligne dans les derniers développements de l’offensive impérialiste au Liban et en Syrie. Aussi, le gouvernement français prête la main aux opérations de police à Gaza et ses relations avec Israël se développent dans de multiples domaines. La France a accueilli Ariel Sharon cet été. Cela en dit assez sur les hypocrisies ! Mais si on veut réellement s’en distancier, on doit en finir avec les illusions. Ce qui doit compter avant tout aujourd’hui, est de sortir de l’impasse des prétendues initiatives de paix et de se situer comme un mouvement de soutien à la lutte des Palestiniens et de comprendre que sur leurs revendications fondamentales il n’y a pas de compromis possible avec Israël et ses alliés.

Pas de compromis possible ? Qu’est ce que vous voulez dire ?

Pierre-Yves Salingue : Que les enjeux sont trop importants pour que l’Etat sioniste d’Israël et ses alliés fassent des concessions sur des points majeurs. C’est pour ça que les affirmations du genre « on peut gagner sur le mur », ou « on peut gagner sur l’évacuation des blocs de colonie », sont des âneries. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas agir sur ces questions mais qu’il ne faut pas répandre d’illusions sur la possibilité de victoires partielles de cette importance. Quand le mur tombera c’est que le sionisme aura perdu ! Il faut donc comprendre que le soutien à la lutte des Palestiniens est d’abord un soutien politique ; que la dimension humanitaire de soutien est marginale dans l’action d’un mouvement de solidarité et qu’on ne doit pas faire de compromis dans le soutien à la résistance des Palestiniens au motif de possibles réalisations humanitaires.

On doit aussi bien intégrer toutes les dimensions de la lutte palestinienne ; donc ne pas négliger telle ou telle composante : la lutte des Palestiniens de 48 et le droit au retour des réfugiés ne sont pas secondaires par rapport à la lutte contre la colonisation en Cisjordanie, contre le mur, ou contre l’étranglement de Gaza.

L’Israélien Ilan Pappe n’a de cesse de répéter, qu’il n’y a pas de mouvement de paix en Israël et, comme vous, il crie que les Palestiniens sont en danger, que l’Autorité palestinienne n’est pas l’ANC et que l’OLP est devenue inexistante. Mais en l’absence d’alternative sur quoi peut-on appuyer un soutien ?

Pierre-Yves Salingue : Tout cela est vrai mais, sans vouloir brûler les étapes, on a aujourd’hui une possibilité d’avancer. L’appel lancé le 9 juillet 2005 par 171 organisations palestiniennes (voir l’appel et les signataires) peut être le vecteur d’une réorientation et d’une remobilisation du mouvement de soutien. Je dirais qu’à défaut d’une perspective stratégique plus élaborée, nous avons là une boussole qui nous indique la direction à prendre. Le point d’arrivée n’est pas connu, la stratégie d’ensemble n’est pas encore affirmée. Les Palestiniens ont besoin de temps pour clarifier et construire leurs propres outils, mais du moins avons-nous une perspective pour aller de l’avant et agir sans être dépendant de plans sur lesquels le mouvement de solidarité n’a aucune prise , ni de manœuvres politiques et diplomatiques qui lui sont totalement étrangères.

La liste des signataires ne vous étonne-t-elle pas un peu : on y trouve des organisations très inféodées à l’Autorité ?

Pierre-Yves Salingue : Cet appel est le résultat d’un compromis auquel certaines ONG proches de l’Autorité ont été contraintes du fait de l’aggravation de la situation sur le terrain. Il s’agissait de ne pas laisser le monopole de l’appel à des forces qui ont pris l’initiative de la mobilisation contre le mur et sont fortement impliquées dans la défense des droits des réfugiés. Mais pour nous, peu en importent les motivations des uns ou des autres ; l’essentiel est d’avoir une demande des Palestiniens qui fixe les bases de l’action internationale.

L’appel :
-  affirme l’échec de toutes les tentatives fondées sur l’appel rituel aux institutions internationales officielles à faire respecter le droit international ;
-  demande la mobilisation internationale des peuples, en référence à la lutte contre l’apartheid sud-africain et propose de choisir les moyens du boycott, du retrait d’investissement et des sanctions pour isoler et contraindre Israël ;
-  demande le soutien des «  Israéliens honnêtes, dans l’intérêt de la justice et de la paix ».

Pour nous ici, qui voulons participer à un mouvement de soutien, il y a là un pas important, car, je le redis, ce qui est décisif pour la suite, et compte avant tout aujourd’hui, est de sortir de l’impasse des prétendues initiatives de paix. Cet appel affirme clairement le droit des Palestiniens à l’autodétermination et pose trois revendications majeures : la fin de l’occupation et de la colonisation des terres arabes et le démantèlement du mur ; l’égalité des droits des Palestiniens de 48 vivant en Israël ; le droit au retour des réfugiés.

Il n’y a pas tout dans cet appel ; il comporte même quelques ambiguïtés ?

Pierre-Yves Salingue : On peut évidemment trouver à redire mais ce qui est important est que cet appel donne des objectifs et des raisons d’action à un mouvement de solidarité qui, si on y répond favorablement, peut affirmer son soutien à la lutte de libération, à la résistance populaire contre l’occupation coloniale d’un Etat raciste qui pratique l’expulsion, la ségrégation et apartheid.

Pensez-vous à la construction d’un nouveau mouvement ?

Pierre-Yves Salingue : Il s’agit de proposer un cadre de campagne unitaire permanent, qui a comme base de référence cet appel des 171, et pour objectif de fédérer des actions de boycott, de désinvestissement et sanctions, d’optimiser les initiatives et utiliser au mieux les compétences des uns et des autres.

Les organisations au sein du collectif national, vont-elles répondre à l’appel ?

Pierre-Yves Salingue : Pour le moment, on ne peut pas dire que ce soit l’enthousiasme. Plusieurs organisations ont publié l’Appel sur leur site, comme l’AFPS et les Missions civiles. D’autres ont publié des documents ou ont adopté des résolutions qui s’y réfèrent, et là ça devient très éclairant.

C’est-à-dire ? Il y a des critiques, des refus ?

Pierre-Yves Salingue : C’est plus adroit que ça. Vu l’état de décomposition de la direction palestinienne, dont on attend en vain un quelconque signe d’appel à la mobilisation, il ne leur est pas possible d’ignorer cet appel des 171.

Pour autant, vu son contenu subversif, au regard des canons habituels du soutien à « la recherche d’une paix juste entre Israéliens et Palestiniens », il semble difficile pour nombre d’entre eux, de le soutenir intégralement. En effet, les ONG palestiniennes appellent au boycott, aux sanctions et aux retraits des investissements. Ils nomment cela des « mesures punitives non violentes » et demandent qu’elles soient développées et maintenues « jusqu’à ce qu’Israël honore son obligation de reconnaître le droit inaliénable des Palestiniens à l’autodétermination et respecte entièrement les préceptes du droit international » en : mettant fin à son occupation et à sa colonisation de toutes les terres arabes ; reconnaissant les droits fondamentaux des citoyens Arabo-palestiniens d’Israël à une égalité absolue ; respectant, protégeant et favorisant les droits des réfugiés palestiniens à revenir dans leurs maisons et propriétés.

Il n’y a pas eu de réaction du Collectif national français. Pas un mot sur les tracts diffusés à l’occasion d’un meeting du collectif à Paris en novembre, pas de proposition de campagne centralisée. On en reste au mur ... Mon opinion est que certains vont choisir ce qui leur plait dans l’appel et éliminer ce qui leur pose problème. De cette manière cela ne sera qu’une activité parmi d’autres.

Par exemple ?

Pierre-Yves Salingue : Le ton a été donné à la Conférence internationale de la société civile à l’appui de la paix au Moyen-Orient, qui s’est tenue à l’UNESCO mi juillet 2005. Dans sa résolution finale il y a l’affirmation d’un engagement à « faire pression sur Israël pour qu’il mette fin à l’occupation » Depuis, les résolutions, déclarations et autres engagements à répondre à l’appel des Palestiniens se sont succédés : réunion de l’ECCP en octobre à Bruxelles, conférence des « Femmes en Noir » à Jérusalem en août, déclaration finale des « Juifs européens pour une paix juste » adoptée en septembre etc.

Il y a bien quelques nuances entre ces différentes structures, notamment sur l’emploi du terme boycott, mais on peut noter une forte convergence : ils veulent limiter l’objectif à la question de l’occupation de 1967 : les formules « depuis 38 ans », « commencée il y a 38 ans » en sont l’indication claire ; en conséquence ces déclarations opèrent une sélection parmi les droits reconnus aux Palestiniens.

Comment ?

Pierre-Yves Salingue : En se limitant à une lutte dont l’objectif est « la fin de l’occupation », cette « sensibilité » écarte les autres revendications pourtant clairement affirmées dans l’appel. D’une part ils substituent « fin de l’occupation » à ce qui est écrit dans l’Appel : « Fin de la colonisation de toutes les terres arabes ». De cette manière ils écartent notamment les questions du Golan, de la Galilée et du Naqab. Quant aux revendications « Egalité absolue pour les citoyens arabo-palestiniens d’Israël » et « respect du droit au retour des réfugiés palestiniens à revenir dans leurs maisons et propriétés », elles disparaissent totalement de ces textes qui prétendent « répondre à l’appel ».

Mais c’est scandaleux, ça dénature totalement le contenu politique de cet appel !

Pierre-Yves Salingue : Oui. Et je fais l’hypothèse que, faute de pouvoir ignorer totalement cet appel, ces « tendances » s’arrogent le droit de ne retenir que ce qui leur convient et qui correspond à leurs références politiques.

Une manière de garder le verrou sans en avoir l’air ? Mais ces intervenants, qui en sommes nuisent la cause des Palestiniens, ont-ils un lien particulier avec Israël ?

Pierre-Yves Salingue : Souvenez-vous de leur règle absolue : « On ne touche pas à l’Etat d’Israël ! » Toutes ces ambiguïtés ne sont ni nouvelles ni exceptionnelles. Cette prétention à écarter du soutien certains droits revendiqués par les Palestiniens s’accompagne souvent d’une autre arrogance de la part de ce « camp de la paix » qui prétend exprimer « ce que les Palestiniens veulent vraiment ».

Un exemple typique qui illustre ces procédés est une récente interview du militant Michel Warshawski au Manifesto. Il dit : « Nous Israéliens nous ne pouvons pas faire autrement que soutenir la volonté de la majorité des Palestiniens de constituer leur Etat sur les territoires de la Cisjordanie et de Gaza ». Extraordinaire, non, de la part de l’auteur d’un livre paru en français sous le titre « Le défi binational » ? On se demande d’où Michel Warshawski sort « la majorité » dont il nous parle, dès lors que « les Palestiniens » n’ont jamais été consultés à ce sujet.

Aussi, on ne peut qu’être surpris de la superbe ignorance qu’il manifeste à l’égard de l’Appel des 171 ONG et associations palestiniennes qui ne mentionnent nullement la revendication de l’état palestinien indépendant. Là où l’Appel parle de droit à l’autodétermination et revendique l’égalité des droits et le droit au retour des réfugiés, Michel Warshawsky interprète : « Ils veulent leur Etat, même petit », écartant ainsi la problématique d’une lutte commune d’Israéliens et Palestiniens pour « l’égalité absolue » des droits et la question des réfugiés et de leur droit au retour.

On a vu ce même tour de passe-passe se répéter à la réunion de l’ECCP à Bruxelles, le 8 octobre 2005, où Pierre Galand a parlé d’unanimité des participants sur le fait que l’objectif final de la solidarité était « Un Etat palestinien indépendant vivant aux côtés d’Israël ... ». De même, dans un récent article publié sur le site de l’AFPS, Michèle Sibony, vice-présidente de l’UJFP, proclame la nécessité pour le mouvement de solidarité d’affirmer son statut « d’acteur politique à part entière », et de ne pas se cantonner à la solidarité. La formule est assez surprenante car, en choisissant d’être un mouvement de soutien à la recherche d’une « paix juste » par la négociation, le mouvement de solidarité a fait un choix très politique : celui de ne pas être un mouvement de soutien à la lutte de libération des Palestiniens. Passons.

Mais ici la revendication de Michèle Sibony d’être reconnu comme « un acteur politique à part entière » prend un sens très particulier. Il ne s’agit pas de soutenir la lutte des Palestiniens pour l’obtention de leurs droits nationaux. Il s’agit pour Michèle Sibony de revendiquer que cette lutte soit menée selon « une véritable stratégie commune, collectivement établie de façon tripartite et appliquée chacun à sa place. » Les choix des outils de cette stratégie sont aussi à déterminer en commun et, ajoute-t-elle, s’il y avait un appel tripartite aux sanctions, « cela n’aurait-il pas plus d’efficacité qu’un appel des Palestiniens enfermés, qui résonne sur les incertitudes et les impuissances de l’Europe et les peurs de la société israélienne ». Michèle Sibony appelle cela « la triangulation stratégique ». Les éléments de cette stratégie politique triangulaire seraient « les Palestiniens, les anticolonialistes israéliens et le mouvement de solidarité extérieure ».

Mais qui sont « les Palestiniens » dans son esprit ? Abu Mazen et Dahlan qui vendent la Palestine ou ceux qui ont signé l’appel au boycott ? Les « anticolonialistes israéliens » ? Lesquels ? Antisionistes, non sionistes, post sionistes, sionistes favorables à l’Etat palestinien, qui aura son mot à dire dans cette « triangulation » ?

Quant au mouvement de solidarité au niveau international on suppose que ses représentants sont déjà désignés. D’ailleurs peut-être les trouve-t-on déjà dans les conférences internationales, européennes ou euro méditerranéennes où ils/elles censurent les appels qui ne leur conviennent pas ? Donc, selon Michèle Sibony, il faut que les Palestiniens partagent l’élaboration de la stratégie ; et le choix des outils et ce « partage » devra s’effectuer dans un cadre prédéterminé qui est « la fin de l’occupation commencée en 67 » et « la lutte contre le gouvernement israélien d’aujourd’hui ».

En somme, ces donneurs de leçons ne veulent-ils pas mettre en tutelle les Palestiniens qui ne seraient plus libres de choisir leurs objectifs et les moyens pour y parvenir ?

Pierre-Yves Salingue : Tout à fait. La déclaration de Michèle Sibony est un exemple achevé du type de soutien dont les Palestiniens qui ont organisé cet appel ne veulent plus. Ces Palestiniens disent « ceux qui veulent être solidaires doivent reconnaître l’ensemble des droits nationaux légitimes du Peuple palestinien, sans marchandages et hors toute logique de bradage ». Et ici ceux qui dictent la ligne à suivre leur répondent : « On vous soutient si on est partie au choix des objectifs et des moyens employés et, en plus, on fait le tri dans vos revendications »

C’est incroyable ! Il faudrait développer davantage la critique de ce type de position, sinon le mouvement de solidarité ne changera jamais et les Palestiniens seront une nouvelle fois abandonnés !

Pierre-Yves Salingue : Il est urgent de le faire en effet. J’ai aussi pris connaissance d’un article au titre prometteur : « Comprendre le sens et tirer les conséquences de l’appel de la société civile palestinienne... ». C’est le texte d’une conférence organisée par « Les Missions civiles » et l’UJFP. L’auteur, José Luis Moragues, pose une question intéressante : « Quel est l’obstacle à s’emparer de cet appel ? »

Je me suis dit « tiens, lui aussi constate que le contenu de cet appel fait peur », mais en fait ce n’est pas du tout ça. Certes, J.L. Morales qualifie l’appel palestinien d’exceptionnel et d’historique, mais lui aussi évacue les revendications et objectifs autres que la fin de l’occupation de 1967.

On a parlé beaucoup du présent, du passé aussi, mais l’avenir, à moyen terme, verra-t-il l’explosion d’une troisième Intifada, comme en l’entend prédire ici ou là ?

Pierre-Yves Salingue : Je suis très réservé à l’égard de cette prédiction, surtout quand elle est faite par des gens qui n’ont pas participé à la première Intifada et qui ont condamné la seconde. Evidemment, on peut supposer que la répression et les humiliations de l’occupant sont tellement insupportables que cela va forcément susciter des réactions d’exaspération, des actes isolés de revanche. De même, on peut prévoir qu’il y ait des actions de révolte contre des agents de l’Autorité palestinienne, de ces « petits chefs » du Fatah, qui se sont permis bien des abus durant ces années de domination sans partage. Mais l’on ne peut appeler cela « Une troisième Intifada ».

Je crois vraiment qu’il y a une tendance à sous-estimer la gravité et l’ampleur des coups reçus par les Palestiniens tout au long des cinq dernières années. Quel serait en France l’état des forces et de combativité si ce qu’on nomme ici « le mouvement social » comptait 50 000 morts et 150 000 prisonniers après cinq ans d’affrontements quotidiens ? Je crois aussi que c’est sous-estimer les Palestiniens que de raisonner exclusivement en termes d’Intifada. Une, deux, trois...

En fait, beaucoup de Palestiniens qui ont participé à la première Intifada et qui ont connu ou participé à, la deuxième, des jeunes qui s’y sont engouffrés avec l’espoir que cette fois ils iraient « jusqu’à la victoire » ne peuvent pas envisager la simple répétition d’une forme de révolte sans tirer les leçons du passé. La première Intifada, qui était une explosion révolutionnaire, a débouché sur les accords d’Oslo, la colonisation galopante, le quadrillage militaire du territoire et la mise en place de tout le lot de corruption et d’arrivistes. La deuxième Intifada n’a pas connu de mobilisation massive, laissant la place à des actions armées réalisées par une minorité militante qui, certes, avait la sympathie de la majorité de la population.

Toutefois, si cette Intifada a eu l’immense mérite de remettre en avant les valeurs de résistance contre la colonisation et contre les dérives de la collaboration de l’Autorité avec l’occupant, elle n’a pas pu empêcher la poursuite de la dégradation de la situation et, au final, ce sont des milliers de morts, de blessés, de prisonniers ainsi que la généralisation de la terreur et des punitions collectives.

Mais « la libération de Gaza » n’est-elle pas une petite victoire ?

Pierre-Yves Salingue : Les militants du Hamas disent, en effet, que les Israéliens ont été chassés de Gaza et que maintenant c’est au tour de la Cisjordanie. Je constate que, quelques semaines à peine après l’évacuation des 8000 colons israéliens de Gaza, l’explosion de joie parfaitement compréhensible de ses habitants passée, le sentiment le plus souvent exprimé est « C’est pire qu’avant ». Il n’y a pas de travail, les ressources s’effondrent, la dépendance à l’égard des différents donateurs s’accroît, ainsi que l’insécurité liée aux rixes inter-palestiniennes. Qu’est ce qu’une victoire qui débouche sur une situation qualifiée par ceux qui la vivent de « pire qu’avant » ?

Y a-t-il un débat politique interne ?

Pierre-Yves Salingue : Le débat entamé chez les Palestiniens sur l’avenir de l’OLP n’est pas une simple discussion sur des formes organisationnelles, c’est un débat politique qui les confronte nécessairement aux questions centrales de leur lutte. Quant à l’avancée des plans sionistes de colonisation de toute la Palestine, la fin de l’Autorité palestinienne, le fait accompli de l’éradication de la possibilité d’un Etat indépendant «  à côté d’Israël », les conséquences sociales de la situation économique désastreuse dans laquelle se débattent les Palestiniens, tous ces constats sont sur leurs lèvres. Les paramètres d’une lutte ne sont pas intangibles, on peut vouloir garder les objectifs et rester fidèle à ses valeurs, mais la stratégie déployée et les moyens mis en œuvre doivent tenir compte des changements de la réalité matérielle.

Vous referez-vous au débat sur une stratégie non violente ?

Pierre-Yves Salingue : Il est évident qu’il y a un débat nécessaire sur l’opportunité de l’action armée qui, dans les circonstances actuelles, ne peut prendre d’autres formes que celle des attaques isolées réalisées par des petits groupes ou « des bombes humaines » avec toutes les conséquences répressives à l’encontre de la population palestinienne. Je ne confonds pas ce débat nécessaire avec celui, que je trouve personnellement très fumeux, sur une opposition de principes entre action violente et action non violente.

Compte tenu des enjeux du pouvoir sioniste, il me paraît évident que même toute action non violente se trouvera confrontée à ses ripostes violentes. Tout est dans le rapport de force. Si on est dix témoins de la destruction d’une maison par un bulldozer, on est impuissant et on est non violent : par contre si on est dix mille, c’est une autre affaire. Face à un pouvoir qui utilise des avions de combat et des chars contre des familles désarmées, la non violence par principe, est une stratégie perdante. Le problème à résoudre est comment construire le rapport de forces qui va vous permettre de paralyser autant que possible l’adversaire surarmé et ainsi réduire ses possibilités de recours à une violence extrême massive ?

Mais, pour construire ce rapport de force, et lors des affrontements finaux, vous ne pouvez pas éluder le problème du recours à un certain degré de violence, y compris parfois le recours aux armes. Si, demain, des centaines de milliers de Palestiniens marchent sur Jérusalem ou si des milliers de villageois prennent d’assaut les terres volées par les colons ça modifiera les termes de la confrontation et aussi ceux du débat sur violence/non violence !

Mais je ne crois pas que ce moment là soit arrivé en Palestine. Je suis donc favorable à des actions qui contribuent à redonner confiance aux gens et à montrer l’intérêt de l’action collective. Et aujourd’hui je ne crois pas que ça se fera principalement par le recours aux armes.

Si ce n’est pas une « troisième Intifada » et si l’heure n’est pas à l’usage des armes, alors quoi ?

Pierre-Yves Salingue : Je devrais répondre que : « C’est aux Palestiniens de décider ». En plus, je le crois vraiment. Aujourd’hui, le peuple palestinien est confronté à un grand défi, sans doute le plus important depuis la NAQBA. Géographiquement, il est plus éclaté que jamais. Il est par ailleurs soumis à un ensemble d’attaques qui visent à détruire les bases de l’existence même de la question nationale palestinienne. La dimension de la libération nationale est niée et on tente d’y substituer une série de questions particulières : celle des réfugiés qu’on voudrait traiter sous un aspect strictement humanitaire, pays d’accueil par pays d’accueil ; celle des « arabes israéliens » qu’on voudrait traiter sous le seul aspect de droits individuels en niant jusqu’à leur identité palestinienne ; celle des habitants de Gaza etc.

Si cette manière de régler les choses l’emportait, si la dimension nationale de la question palestinienne devait disparaître, alors là, plus rien ne pourrait s’opposer à la volonté sioniste de terminer le nettoyage ethnique commencé en 1948. Il suffirait à Israël d’attendre le « moment opportun ». La condition absolue du maintien de cette dimension nationale est la réalisation d’un front autour des revendications qui fondent le combat national palestinien : l’autodétermination et le retour des réfugiés.

N’est-ce pas là une rupture radicale avec la thèse de l’Etat indépendant sur une partie du territoire de la Palestine historique ?!

Pierre-Yves Salingue : Oui, c’est un point fondamental et ça aura beaucoup de conséquences. La disparition de la perspective de l’Etat indépendant permettra d’y voir plus clair. Beaucoup de questions clé étaient relativisées et la recherche de solutions renvoyée à plus tard : « Quand on aura notre Etat ». Désormais la réalité va s’imposer : il n’existe qu’un Etat, l’Etat sioniste qui s’étend de la mer au Jourdain. Sur ce territoire qui se confond avec celui de la Palestine historique, les Palestiniens sont une très forte minorité et ce rapport numérique va évoluer en leur faveur, sauf expulsion massive. Tant que l’Etat sioniste ne peut pas les chasser il va chercher à les isoler, à les enfermer dans des réserves, à discriminer ceux qui vivront encore hors des réserves et à contrôler ceux qui chercheront à en sortir. Tel est désormais le cadre, certes contraint, dans lequel les Palestiniens doivent développer leurs luttes.

Et la lutte sera inévitable sur de nombreux points je suppose ?

Pierre-Yves Salingue : Pas par choix idéologique, par nécessité ! Parce qu’un ouvrier doit pouvoir aller travailler pour nourrir sa famille, parce que le paysan doit pouvoir accéder à son champ et doit pouvoir vendre ses produits pour avoir un revenu, parce qu’il faut que les enfants accèdent à l’éducation, parce qu’il faut que la population accède aux soins etc. La logique de ces aspirations élémentaires ne pourra que heurter de front le projet des « réserves pour Palestiniens » ; elle induit nécessairement des situations qui vont faire surgir des revendications démocratiques comme la liberté de circuler, le refus des discriminations dans l’accès au travail, et à la construction. Dans une telle situation il devient possible de poser différemment la question des colonies, du mur, des prisonniers palestiniens. S’agissant du mur par exemple, dans l’opinion publique internationale la seule justification qui tient à peu près la route est : « Chacun son Etat, chacun chez soi et le mur pour marquer la limite ».

Mais s’il n’y a plus de perspective d’Etat palestinien que veut-il dire « chez soi » pour eux ?

Ces sujets ne pourront plus être renvoyés à la pseudo « négociation finale » mais vont être des questions de vie quotidienne, des questions démocratiques et des exigences sociales immédiates, partagées entre tous les Palestiniens résidant sur le territoire d’un seul état, l’Etat sioniste qui s’est agrandi par annexions successives et qui tente de les rejeter.

Donc les Palestiniens n’ont plus le choix ?

Pierre-Yves Salingue : Ils ont besoin d’un cadre de revendications démocratiques et d’exigences sociales qui convergent dans une lutte globale pour l’égalité absolue de leurs droits, contre toute discrimination fondée sur l’appartenance à un groupe national, nié par l’Etat israélien.

Parlons clair : il ne s’agit pas ici d’avoir la moindre illusion sur le fait que l’égalité pourrait être réalisée dans le cadre de l’état sioniste qui pourrait progressivement se réformer ou se démocratiser. Les revendications démocratiques et les revendications sociales doivent donc être articulées avec les objectifs de libération nationale dans le cadre d’un programme de transformation radicale et non d’aménagement de l’Etat sioniste.

Mais ce n’est qu’au travers de luttes collectives que les Palestiniens retrouveront confiance et reconstruiront les outils dont ils ont besoin. Ce n’est qu’au travers de mobilisations pour leurs droits et la satisfaction de revendications sociales que les déshérités, les plus opprimés des Palestiniens et notamment les femmes palestiniennes, pourront s’extraire des cadres oppressifs dans lesquels la colonisation et la répression les ont renvoyés après que leur mobilisation leur ait permis quelques avancées.

C’est aussi au travers de ces luttes qu’il est possible de faire converger les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza avec les Palestiniens de 48 et de Jérusalem.

Par ailleurs la mise en évidence du système de ségrégation raciale israélienne permettra de mieux mobiliser l’opinion internationale contre la politique raciste d’un état aujourd’hui largement perçu comme un îlot de démocratie au Moyen Orient. La légitimité internationale de ces revendications donnera aux Palestiniens de la diaspora et au mouvement de solidarité une plus grande capacité de les relayer.

Enfin, et là on touche à quelque chose de particulièrement sensible, c’est seulement au travers de la lutte pour la satisfaction de besoins sociaux et pour des exigences démocratiques, que devient envisageable le rapprochement de toutes les victimes de la mondialisation capitaliste, travailleurs palestiniens et travailleurs juifs, notamment les Mizrahim, eux aussi victimes de ségrégation et de surexploitation d’un capitalisme israélien totalement intégré au dispositif impérialiste.

Fonder les bases de la capacité de vivre ensemble n’est-ce pas le rêve de tous les partisans de la réconciliation ?

Pierre-Yves Salingue : J’y crois davantage par la lutte commune des exploités et des opprimés que par le dialogue des élites. Et je crois aussi que c’est seulement par ces luttes convergentes communes que la réalité des choses, masquée depuis la tragique décision de partage de l’ONU en 1947, réapparaîtra : le vrai combat n’est pas entre les juifs et les Arabes. Les intérêts qui s’opposent sont d’un côté ceux des opprimés, juifs et arabes, et de l’autre côté ceux de l’impérialisme et des bourgeoisies locales, qu’elles soient israéliennes ou arabes. Des deux côtés il y a des Juifs et des Arabes. Seule la lutte collective peut amener des millions de gens à cette prise de conscience.

Ce qui veut dire que vous soutenez la perspective d’un Etat unique ?

Pierre-Yves Salingue : L’objectif d’une Palestine laïque et démocratique me paraît être le plus approprié pour éclairer le sens du combat. Malgré tout, il s’agit d’une formulation qui me laisse insatisfait, d’une part parce qu’elle n’indique pas le contenu social de cet « état démocratique » et d’autre part parce qu’elle semble impliquer la possibilité d’une solution dans un cadre « palestino israélien ». Or, je pense que seul un mouvement révolutionnaire massif et démocratique de l’ensemble des peuples de la région peut défaire simultanément l’Impérialisme et la mondialisation capitaliste qu’il veut imposer, l’Etat sioniste qui en est le meilleur chien de garde et les régimes despotiques arabes qui vivent de la rente pétrolière ou des rétributions de l’impérialisme. Aucune solution ne me paraît possible dans le cadre restreint d’un affrontement entre Palestiniens et Israéliens.

J’ai tendance à penser qu’un tel mouvement ouvrira d’autres perspectives politiques que celles limitées à la création d’une Palestine démocratique, d’une Jordanie démocratique, d’un Liban démocratique etc. Pour défaire l’Impérialisme à l’échelle régionale je ne vois pas d’autre issue qu’une révolution socialiste démocratique. Je ne dis pas que c’est pour demain ; j’affirme que je ne vois pas d’autre possibilité d’aboutir à ce à quoi les peuples aspirent : la paix.

Maissi tel était le cas, je crois que la marche des évènements bousculerait rapidement les frontières de petits états, totalement artificielles et héritées des découpages des impérialismes français et britanniques au début du 20ème siècle.

Votre témoignage est sans doute utile pour éclairer le débat. Mais êtes-vous conscient que les journalistes et les militants qui ont eu jusqu’ici une emprise sur cette cause, ont les moyens de faire taire votre voix ? Pourquoi prenez-vous un tel risque ?

Pierre-Yves Salingue : De quoi parlons-nous ? D’un peuple spolié, réprimé et sous la botte. De femmes et d’hommes victimes d’un nettoyage ethnique commencé il y a 57 ans, victimes d’un Etat fondé sur une idéologie réactionnaire raciste et protégé par la communauté de bandits qui dirige le monde et a décidé de mener une guerre totale aux peuples qui résistent. D’enfants qui lancent des pierres à des chars et qui demain lanceront des bombes si les défenseurs de la civilisation qui prétendent vouloir nous protéger des barbares ne les ont pas tués avant, avec les armes que leur fournissent les puissances capitalistes occidentales.

Il y a cinq ans, au tout début de la deuxième Intifada, j’ai décidé de partir en Palestine. Quelques mois après ce premier séjour j’ai décidé d’y retourner, animé d’une volonté que je m’expliquais mal : j’étais certain que l’armée israélienne allait réoccuper les camps de réfugiés et je voulais être avec celles et ceux que j’avais rencontrés fin 2000. J’y suis resté jusqu’en juin 2002, pendant toute l’opération « Rempart » notamment. J’ai partagé avec les Palestiniens « ordinaires » des moments intenses qui ont changé mon regard sur la vie : la fascination exercée par le bruit lancinant des drones survolant les camps la nuit ; les plaisanteries échangées sur les toits des maisons, dans l’attente de l’appel téléphonique qui donnerait le nom des nouvelles victimes ; le surgissement des F16 invisibles dans l’obscurité ; l’approche interminable des hélicoptères Apache et la montée de la tension qui précède le déclenchement des tirs de missiles ; les nuits dans les maisons des camps avec les enfants terrorisés et leurs mères, inquiètes du sort de leurs maris ou de leurs frères arrêtés ou en fuite, craignant l’arrivée des « valeureux soldats de Tsahal » qui perçaient les murs, fracassaient les portes, brisaient les meubles et les jouets...J’ai vu mourir des jeunes sous leurs tirs, j’ai participé à des funérailles de combattants - qui n’avaient que des armes dérisoires pour se défendre des agressions violentes d’Israël, - ou de mères de famille tuées dans leur cuisine.

A Bethlehem comme à Jénine, j’ai longuement discuté avec des militants de toutes les factions palestiniennes et je les ai vus partir à la mort, sans haine et sans illusions. Ils avaient l’âge de certains qui, ici en France, écrivent des poèmes sur « la réconciliation ». J’ai arpenté la Cisjordanie, partageant avec les Palestiniens les « surprises » quotidiennes que leur réservent les soldats israéliens, jamais à court d’imagination pour leur pourrir l’existence, entre deux séances de tir ; c’est dans ces « taxis collectifs », que j’ai entendu proférer des jugements sévères à l’encontre de tel ou tel Palestinien, profiteur ou corrompu. Comparés à la vigueur des termes utilisés par ces paysannes ou ces ouvriers, mes propos à l’égard de l’Autorité palestinienne relèvent du langage diplomatique.

A Rafah, assises sur les ruines de leurs maisons détruites, les femmes que j’ai rencontrées ne m’ont parlé ni de coexistence pacifique ni de la France des droits de l’homme et je dois avouer que je n’ai pas pensé à leur parler du « primat du droit sur la force ». En revenant à Gaza ville, j’ai vu la résidence luxueuse de Dalhan, épargnée, elle, par les missiles israéliens qui ne ratent pourtant que rarement leurs cibles.

Ma communauté de destin avec les Palestiniens a été définitivement scellée par deux évènements. L’un a été, un jour d’octobre 2001, ma rencontre inopportune avec quelques projectiles tirés par un soldat israélien dans le camp de réfugiés d’Aïda. Je puis en parler parce que ce jour là j’ai eu plus de chance qu’Abdelkader, mort aux côtés de mon fils Julien et dont la vie, stoppée à 24 ans, illustre tragiquement le titre du film que celui-ci a réalisé : « Palestine : vivre libre ou mourir ».

Il y a eu une autre rencontre, bien plus opportune pour moi. Je veux parler de la femme palestinienne qui est devenue ma compagne et je n’en dirai ici qu’une chose : j’ai appris d’elle ce qu’est la vraie résistance à l’oppression. Un enfant franco palestinien est né de cette union et son existence est là pour me rappeler chaque jour les horreurs dans lesquelles vivent ses cousins et cousines de Palestine. Un jour, il partagera leur sort commun. Si rien ne change, il ne lui restera que la voie de la lutte.

C’est pour toutes ces raisons que j’ai choisi mon camp, celui de la résistance du peuple palestinien, que je ne confondrai jamais avec le prétendu « camp de la paix », cet ectoplasme qui sert d’alibi aux démissions et aux lâchetés d’élites politiques et intellectuelles qui déploient beaucoup d’efforts pour mettre en scène leur compassion pour les victimes et qui veillent à contenir leur révolte dans des limites qui préservent l’oppresseur d’avoir trop à perdre.

Dans ce combat je ne me sens pas isolé. La pièce n’est pas jouée. Celles et ceux qui résistent vaincront.