Le résultat des élections en Irak : une nation divisée. Par Patrick Cockburn.

Le résultat des élections : une nation divisée

Patrick Cockburn (The Independant)

21 décembre 2005

L’Irak est en voie de désintégration. Les premiers résultats des élections parlementaires de la semaine passée montrent un pays qui se divise entre régions chiite, sunnite et kurde.

Les fondamentalistes religieux ont maintenant pris le dessus. Les candidats nationalistes et séculiers, soutenus par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, ont subi une défaite humiliante.

La coalition chiite a obtenu une victoire totale à Bagdad et dans le sud de l’Irak. Les partis arabes sunnites - qui de manière ouverte ou cachée soutiennent la résistance armée aux Etats-Unis - remporteront, selon toute vraisemblance, une large majorité dans les provinces sunnites. Les Kurdes ont déjà obtenu leur quasi-indépendance et leur vote reflète cette situation.

Les élections indiquent le naufrage des espoirs des Américains et des Britanniques dans l’établissement d’une démocratie séculière et pro-occidentale dans un Irak unifié.

Les mouvements islamistes fondamentalistes sont encore plus forts aussi bien dans les communautés chiite que sunnite. Ghassan Attiyah, un commentateur irakien, faisait remarquer :« En deux ans et demi Bush a réussi à créer deux nouvelles citadelles talibanes en Irak. »

Le succès de l’Alliance irakienne unifiée, la coalition des partis religieux chiites, a été bien plus net que ce que laissaient entrevoir les premiers résultats. Elle a obtenu 58% des votes à Bagdad, alors qu’Iyad Allaoui, l’ancien premier ministre, fortement appuyé par Tony Blair, n’a obtenu que 14% des votes. A Bassora, la deuxième ville d’Irak, 77% des votants ont soutenu l’Alliance et seulement 11% ont voté en faveur d’Allaoui.

Les élections ont été décrites par le président George W. Bush comme un succès de la politique étatsunienne en Irak. Mais, en réalité, elles traduisent la victoire des ennemis des Etats-Unis dans le pays et en dehors.

L’Iran doit être satisfait que les partis religieux chiites qu’il soutenait soient devenus les forces politiques les plus importantes.

On peut constater, avec une certaine ironie, que Bush est de plus en plus dépendant, au sein de l’Irak, de la coopération et de la retenue du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, qui a appelé, de manière répétée, à l’éradication d’Israël. Ce sont les alliés de la théocratie iranienne qui voient leur influence croître actuellement et qui ont triomphé lors des élections. Les Etats-Unis vont craindre fortement ce genre de développement dans la mesure où il leur rappelle le monde des ambitions nucléaires iraniennes.

L’Iran peut être plus heureux face à un Irak affaibli dans lequel il dispose d’une influence prédominante, au lieu d’assister à l’émiettement complet du pays.

Un autre gagnant des élections est l’ardent nationaliste, le mollah Moqtada al-Sadr, dont la milice - l’armée du Medhi - a conduit de chaudes batailles contre les troupes américaines l’année passée. Les militaires étatsuniens déclaraient, alors, qu’ils voulaient « soit le capturer, soit le tuer ».

Le président Bush avait cité la reconquête de la ville sainte [chiite] de Najaf, contre l’armée du Medhi, en août 2004, comme un succès important pour l’armée étatsunienne. M. Sader est maintenant un des membres les plus influents au sein de la coalition.

Tous les partis qui ont obtenu de bons résultats lors des dernières élections ne se sont renforcés qu’au sein de leur propre communauté. La coalition chiite a obtenu un succès parce les chiites représentent quelque 60% du total de la population irakienne. Mais la coalition n’a gagné presque aucun vote parmi les Kurdes et les sunnites, qui regroupent, chacun, quelque 20% de la population. Les partis sunnites et chiites n’ont obtenu aucun appui en dehors de leur communauté.

L’ambassadeur américain à Bagdad, Zilmay Khalizad, semblait être désespéré, le 19 décembre, lorsqu’il passait en revue les résultats des élections. « C’est comme si les gens avaient préféré voter pour leur identité ethnique ou sectaire [religieuse] », disait-il. « Mais pour que l’Irak réussisse, il faut une collaboration inter-ethnique et inter-religieuse. »

L’élection montre aussi un tournant d’un pays séculier à un pays où, en dehors du Kurdistan, la loi religieuse sera la référence suprême. Monsieur Allaoui, qui a conduit une campagne très bien financée, était le principal espoir séculier. Mais cela ne s’est pas traduit en nombre de voix. L’autre candidat non religieux, Ahmed Chalabi, a obtenu moins de 1% des votes à Bagdad et serait heureux s’il gagnait un seul siège dans le nouveau Conseil des représentants, composé de 275 membres.

« Les gens sous-estiment combien l’Irak est devenu religieux », affirmait un observateur irakien. « L’Iran est, en réalité, une société séculière, avec une direction religieuse ; mais l’Irak sera une société religieuse avec une direction religieuse », poursuivait-il. Déjà, la majorité des filles qui quittent l’école à Bagdad portent le voile. Les droits des femmes en cas de divorce et ceux ayant trait à l’héritage sont déjà érodés.

Les dirigeants sunnites étaient atterrés par le triomphe électoral des chiites, criant à la fraude. Adnan al-Dulaimi, de dirigeant de l’Alliance sunnite arabe - le Front de l’accord irakien - déclarait que si la commission électorale ne prenait pas en considération leurs plaintes, ils exigeraient que les « élections soient refaites à Bagdad ».

Monsieur Allaoui, de la Liste nationale irakienne, a aussi protesté. Ibrahim al-Janabi, un dirigeant du parti, a affirmé :« La commission électorale n’est pas indépendante. Elle est influencée par des partis politiques et par le gouvernement. » Mais, bien qu’il y ait eu probablement des fraudes et des intimidations, les résultats des élections traduisent la façon dont la majorité chiite en Irak a systématiquement pris en main les leviers du pouvoir. Les chiites contrôlent déjà le Ministère de l’intérieur avec sa police de 100000 membres et des unités paramilitaires et l’essentiel des forces armées, fortes de 80000 hommes, entraînées par les Etats-Unis, sont chiites.

L’ambassadeur Khalizad a déclaré : « On ne peut avoir quelqu’un qui est considéré comme un sectaire [au sens confessionnel], par exemple, en tant que ministre de l’Intérieur. » Ce n’est pas une critique trop voilée de l’actuel ministre, Bayan Jaber, un membre dirigeant du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak. Il est accusé de diriger des bandes de tueurs et d’avoir ouvert des centres de torture dont les victimes sont des Arabes sunnites.

Il est improbable que les partis religieux chiites acceptent de voir réduire leur pouvoir. Ils sentent que « leur jour est arrivé », affirme G. Attiyah.

Pour six mois, les chiites ont dirigé l’Irak en alliance avec les Kurdes. Les dirigeants kurdes ne sont pas satisfaits de la façon dont le gouvernement a travaillé. Les Kurdes, soutenus par les Etats-Unis, vont maintenant chercher à dissoudre le contrôle chiite sur le gouvernement en y intégrant des ministres sunnites et aussi I. Allaoui. Mais un dirigeant kurde a affirmé : « Nous avons passé une alliance stratégique avec les partis religieux chiites, il ne serait pas sage de la briser. »

Les élections ne vont certainement pas déboucher sur une diminution de la résistance armée contre les Etats-Unis de la part de la communauté sunnite. Les groupes insurgés ont clairement fait savoir que l’obtention de sièges dans le parlement constitue simplement l’ouverture d’un autre front de lutte.

Le démantèlement de l’Irak est plus proche, sous l’effet des élections. La grande majorité du peuple qui s’est rendue aux urnes a voté en tant que chiite, sunnite ou kurde. - elle n’a pas voté en tant qu’Irakienne. Les forces centrifuges sont plus fortes que celles centripètes. Les élections faites et financées par Messieurs Bush et Blair pour marquer la naissance de l’Etat irakien risquent bien, dans les faits, de s’avérer être un moment de ses funérailles.