Rencontre avec des parents de soldats américains morts en Irak. Par Geert Van Moorter.

Le cimetière d’Arlington Ouest

Rencontre avec des parents de soldats américains morts en Irak

Dr Geert Van Moorter

ven 16 déc 2005

Aux croix de bois sont fixées des cartes de visite avec, çà et là, une fleur. Cela fait réfléchir les gens. Les cimetières pacifistes de la côte ouest sont les témoins silencieux de l’absurdité de la guerre.

12 novembre, Santa Monica, le Knokke-le-Zoute de la Californie et l’une des plages mondaines les plus populaires du continent. Depuis plus d’un an et demi, c’est ici que, chaque dimanche, on inaugure un "cimetière" afin de commémorer les soldats américains morts en Irak. Pour chaque soldat disparu, une petite croix de bois peinte en blanc est plantée dans le sable, dans un alignement parfait. Ici, face à l’océan Pacifique, ces croix sont les témoins silencieux de l’absurdité de la guerre. Pas de slogans, mais une impression de réserve. Les milliers de personnes qui longent la jetée de Santa Monica ne peuvent pas ne pas voir ces croix.

Au premier rang se trouvent les croix bleues des morts de la semaine écoulée. Au milieu d’un cercle de fleurs, une affiche avec un casque et quelques chaussures militaires : "Nombre de soldats tués en Irak cette semaine : 16". Des gens vont et viennent, calmes et recueillis. Une centaine de croix portent une carte de visite et, ça et là, une fleur déposée dans le sable.

On peut également voir une liste des plus de 2.000 soldats qui ont perdu la vie en Irak. On voit également leur photographie, en petit, sur des panneaux. Présents également, des panneaux d’information avec, entre autres, des photos de soldats blessés qui ont été rapatriés. Certains ont laissé là-bas un bras, une jambe, d’autres sont revenus avec une prothèse oculaire Cela me fait penser à Hiba, la petite victime de guerre irakienne et aux nombreux autres mutilés que j’ai vus en Irak. Un garçonnet d’une dizaine d’années demande à sa mère ce qu’il y a sur ces photos : "Qu’est-ce qu’il a eu, cet homme-là ? Il n’a pas de jambes." Cela me laisse pensif. Ici aussi, aux États-Unis, la guerre et l’occupation ont déjà apporté un lourd poids de souffrances.

Aujourd’hui, les Veterans for Peace et les Gold Star Families for Peace organisent une "parade", un défilé à travers la ville avec 100 "cercueils" couverts des Stars & Stripes, le drapeau américain. Cela aussi, cela fait réfléchir les gens. La chose se passe dans le cadre du 11 novembre, appelé ici le "Veterans Day", la commémoration, tout comme en Europe, de l’armistice de la Première Guerre mondiale. Les États-Unis "honorent" leurs vétérans les vétérans et les victimes américaines de toutes leurs guerres. Et leur "palmarès" en compte déjà quelques-unes.

Au fur et à mesure que le soir tombe, les gens allument des bougies devant chacune des croix. Cela crée une atmosphère féerique. Je bavarde avec plusieurs parents de soldats américains morts. Je sens leur chagrin, leur désolation, leur colère de la même manière que je les ai ressentis chez les familles irakiennes. Tous sont victimes de la même politique américaine.

Berto Figueroa, père de Luis : "Bush est le véritable meurtrier de mon fils"

Berto Figueroa, accablé de chagrin à Arlington West. La vraie sépulture de son fils Luis se trouve dans l’Est, à Arlington, le plus grand cimetière militaire des États-Unis.

"Mon fils a été recruté à 15 ans par l’armée américaine, raconte Berto Figueroa. Ils lui promettaient tout ce que je ne pouvais lui offrir." L’an dernier, Luis a été tué à Fallujah, en Irak.

A Arlington West, je rencontre Berto Figueroa. Il est accroupi près d’une croix et une grande photo de soldat, celle de son fils, Luis. Luis Figueroa avait 21 ans quand, le 18 novembre 2004, il a été tué à Fallujah. Berto Figueroa (50 ans) est originaire du Guatemala et il parle anglais avec l’accent espagnol. En 1978, il a fui son pays et la violence dont étaient responsables, entre autres, les services secrets américains. Avec la perte de son fils, c’est donc la seconde fois que Berto est victime de l’impérialisme américain. Berto est entré illégalement aux États-Unis, où il travaille actuellement comme peintre. Depuis, il a été régularisé, il a obtenu son permis de séjour.

Berto Figueroa. Mon fils a été recruté par l’armée à 15 ans. Ils sont venus à son école et lui ont promis n’importe quoi : plus d’argent, de belles fringues, des chaussures, des congés, l’aventure... Des choses que nous ne pouvions pas lui donner et qui font tourner la tête des jeunes. À son 16e anniversaire, il est entré dans l’armée. Cela ne m’enchantait pas, mais je n’ai pu le retenir.

On peut difficilement leur reprocher quoi que ce soit, à ces jeunes. Ils ne savent encore rien. Mais Bush, lui, il sait de quoi il retourne. Il y a beaucoup de choses à lui reprocher. C’est lui le véritable meurtrier de mon fils. C’est lui qui a déclenché cette guerre stupide et qui y a envoyé mon fils.

Il a été affecté à Fallujah. Les marines de son groupe n’avaient pas le choix. Ils ne voulaient pas, ils avaient peur, mais ça n’a rien changé. Les Irakiens ont beaucoup d’expérience dans les combats. Aujourd’hui encore, l’armée écume les écoles d’East Los Angeles en faisant miroiter toutes sortes de promesses. 90 % des élèves y sont des Latinos, donc pauvres, en général. Ils attirent même les gens avec la perspective de la green card [qui autorise les immigrés à se fixer aux Etats-Unis] s’ils reviennent de la guerre. Mais à quoi elle te servira, cette carte, si tu reviens entre quatre planches ?

Je sais par des militaires qu’ils donnent de la drogue aux soldats pour se battre. Autrement, comment peut-on être enthousiaste après avoir descendu quelqu’un ? Nos enfants sont les victimes des décideurs.

"Je n’ai aucune haine envers les Irakiens"

Je parle à Berto de la résistance en Irak. Et il peut très bien comprendre que son fils se soit fait tuer. "Quand un étranger entre dans ta maison, dit-il, je comprends que tu essaies de le chasser. Je n’ai aucune haine envers les Irakiens. Eux aussi sont les victimes de l’Amérique."

Je sens de temps à autre l’émotion qui m’étreint. Berto est un homme du peuple qui peut exprimer beaucoup de choses en peu de mots. Chaque dimanche, avec sa famille, il assiste fidèlement aux veillées.

L’armée n’apprécie pas. "Mais j’estime que c’est mon devoir de le faire, afin que la mort de mon fils ait quand même un sens. Et, ici, je trouve un peu de paix, je peux parler avec les gens, cur à cur. Après, je me sens mieux."

Je le félicite pour son courage et lui dis que son engagement, ses conversations avec les gens à propos de son affliction, de cette guerre absurde, sont une sorte de thérapie qui l’aide à faire son deuil. Reconnaissant, il opine et nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Des larmes inondent son visage. Je dois avaler plusieurs fois pour refouler les miennes...

Bill Mitchell, le père de Mike : "La mort de mon fils m’a donné une voix"

Bill Mitchell se souvient encore du coup de fil de l’armée comme si c’était hier. "Nous aimerions vous parler", disait la voix. Tout de suite, il a su de quoi il retournait. "Ma vie n’allait plus jamais être la même."

Après la parade des cercueils, je me suis entretenu avec Bill Mitchell, d’Atascadero, en Californie. Il a encore en main la photo de son fils. Une fois qu’il commence à parler, il devient presque intarissable.

Bill Mitchell. La veille du décès de Mike, il avait emballé ses affaires. Tout comme les 80 autres garçons qui avaient été déployés avec lui en Irak en mai 2003, sa mission était arrivée à son terme. Il pouvait retourner en Allemagne. Mais, le 4 avril 2004, 20 toutes nouvelles recrues sont tombées dans une embuscade à Sadr City. Mon fils s’est proposé comme volontaire dans l’opération de sauvetage. Ça lui a été fatal. Le 4 avril allait être son dernier jour. Le 28 août, quatre mois après sa mort, Mike devait se marier. (Il soupire) Tout comme des millions d’autres habitants de cette planète, j’étais déjà opposé à la guerre en Irak avant même qu’elle commence. Je suis toujours opposé à la guerre, mais la mort de mon fils m’a donné une voix. Et c’est pourquoi, infatigablement, je continue à parler de lui, de cette perte. Je peux dire que chaque mort de la guerre, qu’il soit américain ou irakien, me touche. Et m’inflige la même peine que je ressens aujourd’hui en tant que père.

Le président dit que nous devons poursuivre l’affaire afin d’honorer les familles des morts. Cela veut dire que d’autres garçons et filles des États-Unis et d’autres Irakiens innocents vont être tués. Et dans quel but ? Pour une guerre illégale, immorale et inutile ? Pourquoi d’autres encore doivent-ils éprouver la douleur que je ressens chaque jour ? Nous travaillons beaucoup afin de ramener dans leurs foyers "nos garçons et nos filles". Les vrais patriotes, c’est nous !

Une grande partie des États-Unis s’exprime contre la guerre. Notre gouvernement devrait comparaître pour crimes de guerre, pour violation du droit international, pour le martyre infligé aux Irakiens. Les États-Unis, paraît-il, sont le pays le plus grand, le plus riche, le plus puissant au monde. Aussi est-ce en tant que tel que nous devrions nous conduire, en réalisant de bonnes choses sur cette planète. En aidant les sans-toit et les sans-abri, par exemple. Saviez-vous que chaque jour, depuis 1968, dans le monde, 2,3 personnes en moyenne ont été tuées dans des attentats terroristes ? Cette même période a vu mourir chaque jour 24.000 personnes de la famine. Ici, je me demande en fin de compte où se situe le vrai problème.

Comment avez-vous appris le décès de Mike ?

Bill Mitchell. Le 4 avril, j’étais en visite chez ma fille. C’est là que j’ai reçu un coup de fil de l’armée américaine. "Nous aimerions vous parler", a dit la voix. "Pourquoi ?", ai-je demandé à la dame à l’autre bout du fil, mais elle ne voulait rien dire. Je lui ai demandé si c’était pour me féliciter de ce que mon fils avait signé pour l’armée. Mais je savais déjà. "Mon fils est mort ?", ai-je demandé. Elle a répondu : "Monsieur Mitchell, je ne puis rien vous dire. Nous allons vous envoyer des personnes pour parler avec vous." Là, j’ai gueulé : "Est-ce mon fils est mort ?" et, de nouveau, elle a répondu : "Monsieur Mitchell, je ne puis rien vous dire." J’ai continué à crier : "Est-ce que mon fils est mort ?" et, finalement, elle a dit "oui". J’ai balancé le téléphone à travers la pièce. Ma vie n’allait plus jamais être la même.

Comment vivez-vous sa mort ?

Bill Mitchell. Eh bien, entre-temps, 19 mois et 8 jours se sont écoulés. Aujourd’hui, ça va mieux qu’au début, mais je pleure encore chaque jour, ou presque. Je me réveille encore chaque matin comme sous une sorte de choc, car les photos de Mike dans la maison me touchent, alors. (Il se tait.)

Ce travail, avec lequel j’essaie de conscientiser les gens, m’aide à reprendre le dessus, il me tient debout. Il me met en contact avec d’autres personnes. Pas que des Américains, mais des gens du monde entier. Je leur raconte mon histoire, je parle de Mike et de ce que nous faisons aux États-Unis.

Des Américains meurent parce que l’armée américaine occupe l’Irak souverain. Ce serait exactement pareil si des chars irakiens défilaient là, dans Ocean Avenue (la rue la plus huppée de Santa Monica, NdlR). Dans ce cas, les Américains prendraient les armes eux aussi et nous dirions d’eux qu’il s’agit de patriotes, de combattants pour la liberté. Mais je fais comprendre aux gens que les Irakiens diraient de nos patriotes que ce sont des "rebelles", des "terroristes".