La violence ne peut conduire qu’à plus de violence encore. Par Dahr Jamail.

La violence ne peut conduire qu’à plus de violence encore

Dahr Jamail

8 octobre 2005

Les dépêches irakiennes de Dahr Jamail

http://dahrjamailiraq.com

Les opérations militaires en cours se poursuivent sans relâche dans la province d’al-Anbar. Avec des noms comme « Opération Poing de Fer » et « Opération Porte de Fer » (celle-ci, lancée quelques jours à peine après la précédente), des milliers de soldats américains, soutenus par des avions de combat, des chars et des hélicoptères, ont entamé une attaque contre de petites villes et de nombreux villages faisant partie auparavant de la province d’al-Anbar, dans le nord-ouest de l’Irak.

Selon l’armée américaine et les médias traditionnels, le but de ces opérations est d’« éradiquer » les combattants d’al-Qaïda en Irak, en même temps que les prétendus rebelles.

Une journaliste irakienne écrivant sous le nom de Sabah Ali (en raison de soucis de représailles de la part des autorités gouvernementales américano-irakiennes) est récemment revenue de la région d’al-Qaïm, en Irak. Son rapport raconte une histoire tout à fait différente.

S’aventurant dans la zone des combats, fin septembre, début octobre, Sabah a visité la localité d’Aanah, à 360 km à l’ouest de Bagdad, accomplissant ainsi une action qu’aucun journaliste occidental « accrédité » n’aurait osé entreprendre. Les lignes qui suivent constituent le rapport de Sabah qui montre l’effet de ces opérations sur les civils de la zone.

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Il y a 1 500 familles de réfugiés logées aujourd’hui dans cette localité très récente et moderne qu’est Aanah (l’ancienne Aanah a été immergée sous l’Euphrate quand on a construit un barrage, dans les années 1980). L’Aanah Humanitarian Relief Committee (AHRC - Comité d’aide humanitaire d’A.) a déclaré qu’il y a 7 450 familles d’al-Qaïm et des environs dispersées dans diverses villes et villages de l’ouest ainsi que dans le désert. Le rapport de l’AHRC mentionnait également que quelques centaines de familles sont toujours assiégées à al-Qaïm, qu’elles n’ont pu quitter pour diverses raisons. Certaines ont des membres handicapés (il y a beaucoup d’infirmes, aujourd’hui, à al-Qaïm) ou n’ont pas d’argent pour s’en aller ou préfèrent rester sous les bombardements plutôt que de vivre dans un camp de réfugiés.

Bien des familles n’ont pu s’en aller. Abou Alaa’, par exemple, dont la maison a été endommagée plus tôt au cours de cette année et dont l’épouse a perdu la vue au cours de cette attaque, n’a pas pu s’en aller parce que sa femme et son beau-père se sont encore fait tirer dessus la semaine dernière, blessant une nouvelle fois la femme à l’abdomen. Elle est toujours à l’hôpital et il n’a donc pas pu partir. Nous lançons un appel à la société internationale pour demander que ces familles aient au moins la possibilité de s’en aller avant que la ville ne soit complètement dévastée. Les gens qui restent à l’arrière ne sont pas nécessairement des combattants. Ils n’ont tout simplement pas pu partir.

Les familles restant dans la zone se trouvent dans les villes/villages/endroits suivants : la zone des Projets (2 500 familles), Okashat, (950 familles), Fheida (500), l’usine à phosphate (400), la cimenterie (350), Tiwan (400), Aanah (1 500), Raihana (100), Hasa (200), Jbab (125), Nhaiya (100) et Ma’adhid (75).

Les gens campent dans des écoles, des bâtiments publics, des bureaux, des maisons de jeunes. Beaucoup vivent dans des camps de tentes, dont les tentes ont été cédées par divers comités de secours locaux.

Les plus chanceux sont ceux qui ont des amis ou des parents leur permettant de rester dans leur propre maison. La plupart de ces personnes déplacées ont besoin d’aide médicale, les enfants et les jeunes ne vont pas à l’école, ils ont déjà perdu une année l’été dernier et les femmes ont des difficultés incroyables pour essayer de s’occuper de leur famille dans des conditions impossibles. Le centre de jeunesse d’Aanah a été transformé en camp de réfugiés. Ici se trouvent 45 familles vivant dans des tentes et 17 dans le bâtiment même.

Raja Yasin, une veuve originaire de Bassora, mais qui a été mariée et a eu ses dix enfants à al-Qaïm, déclare : « Si nous ne nous étions pas enfuis, nous aurions été tués dans les bombardements. Nous n’avons rien, ici. Nous avons besoin de couvertures et de nourriture. » La famille de Raja est désespérément pauvre. Elle n’a que son fils, un adolescent, pour aider à nourrir la famille. Mais Raja est heureuse d’avoir pu s’enfuir avec sa famille, parce que « l’attaque va débuter demain », dit-elle.

Madame Khamis, mère de huit enfants et épouse d’un professeur de l’enseignement supérieur, n’est pas mieux logée : « Nous avons dû nous enfuir pieds nus, j’ai laissé le repas sur le feu quand l’attaque a commencé. Il y avait de lourds bombardements et des tirs au mortier, nous avons dû courir le long des rues latérales avec des drapeaux blancs ». Mais elle n’a non plus aucun confort dans le camp : « Il n’y a pas d’eau chaude, je dois donner des bains froids aux enfants et le temps est variable. Il n’y a qu’un seul WC pour toutes ces familles, tout le monde, hommes, femmes et enfants. Mon frère a essayé de retourner à al-Qaïm à trois reprises, pour prendre des vêtements et des affaires chez nous, mais il n’a pas pu franchir les check-points. Nous avons besoin de couvertures, de nourriture, de mazout et de médicaments... L’attaque va commencer demain. »

La famille Khamis n’a pas reçu sa ration mensuelle de nourriture ni le salaire des deux mois précédents. Il y a eu ensuite la dernière attaque.

Bien des cas de santé dans le camp nécessitent une aide médicale immédiate, particulièrement les enfants, mais les familles sont coincées dans le camp. Et, après que l’attaque a finalement été déclenchée le samedi 1er octobre, puis la seconde attaque contre Haditha (sous le nom de code «  Opération Porte du Fleuve »), toutes les routes ont été complètement bloquées.

Le Dr Hamdi Al-Aloossy, directeur général de l’hôpital d’al-Qaïm, se trouvait à Aanah pour rencontrer le Dr Walid Jawad, directeur général de l’hôpital d’Aanah, et, manifestement, pour discuter de ce qu’il fallait faire à propos des réfugiés et de l’invasion imminente d’al-Qaïm.

Le Dr Hamdi a déclaré que la majorité de la population d’al-Qaïm (150 000 habitants) avait quitté la ville et que seuls les infirmes et les personnes préférant rester n’étaient pas partis. Il a également confirmé que bien des cas qu’il avait traités étaient des femmes et des enfants. (Il l’avait déjà confirmé sur la chaîne al-Arabia trois jours plus tôt.) Il a expliqué que les familles craignaient moins les bombardements ou les tirs de mortiers que l’invasion américano-irakienne de la ville, un détail que de nombreuses familles ont également confirmé.

Selon le Dr Hamdi : « Après que les familles ont vu à la TV ce qui s’était passé à Tal-Afar, et après la menace du ministre de la Défense d’attaquer al-Qaïm, elles ont été terrifiées. L’immigration a été complètement folle. C’était une déclaration irresponsable de la part du ministre de la Défense. Il n’y a pas eu d’ordres d’évacuation émanant des militaires. Ces milliers d’enfants et de familles vivent dans le désert, dans des conditions extrêmement pénibles. Un enfant de deux mois a reçu sept piqûres de scorpion. Deux autres familles de 14 membres chacune ont été intoxiquées avec de la nourriture en conserves. La sécurité sanitaire dans les camps est nulle. Et, dans les zones bombardées ou assiégées, elle encourt 100 % de risque. J’ai envie de pleurer quand je pense à ces familles. La mortalité infantile due aux maladies ordinaires s’est multipliée par trois parce que nous n’avons pas de vaccins et pas d’électricité pour garder ces derniers. La santé des femmes ne peut être contrôlée puisqu’un grand nombre d’entre elles ont quitté la ville. Nous en recevions 200 par jour, aujourd’hui, entre 15 et 20. Nous n’avons pas de statistiques régulières. Mais nous pouvons dire en gros que le pourcentage de décès parmi les femmes en traitement a été multiplié par deux. »

« Nous réparons l’hôpital tous les deux mois : les vitres, l’eau, l’électricité... après quoi, on le bombarde à nouveau. Le gouvernement doit faire quelque chose, à ce propos. La violence ne conduit qu’à plus de violence encore. »

Le Dr Walid Jawad, d’Aanah, a dit que son hôpital ne pouvait couvrir l’important nombre de réfugiés.

« Nous recevons 5 à 600 patients par jour, nous n’avons pas cette capacité. Nous n’avons ni chirurgien, ni esthéticien, ni médicaments et fournitures d’urgence, ni sirops pour les enfants, ni matériel de labo, etc. », a déclaré le Dr Walid. « Et à Aanah, aujourd’hui, il y a entre 3 et 5 familles dans chaque maison. »

Durant notre visite d’une heure au bureau du Dr Walid, les patients n’ont pas cessé un instant d’entrer et de sortir. La majorité d’entre eux sont d’al-Qaïm ou de Rawa, une autre ville de l’ouest de l’Irak qui a subi une invasion particulièrement sévère voici trois mois. Une jeune fille de 18 ans, Sabreen, qui boite, a besoin d’une opération et de soins naturels. C’est l’une des cinq ouvrières de l’usine textile de Rawa qui se sont fait tirer dessus par les troupes américaines voici trois mois. Le Dr Walid l’a envoyée chez un chirurgien de ses amis, à Ramadi.

À l’école supérieure d’Aanah, nous avons rencontré 14 familles, en majorité originaires de Rawa. Elles ont transformé les classes en locaux d’accueil, salles à manger et cuisines. Les pupitres sont utilisés comme plans de cuisine et on fait la vaisselle et la lessive dans la cour. Inutile de dire que toutes les écoles des zones attaquées sont fermées. Mais, à Aanah, où la situation est relativement calme, les écoles sont ouvertes, mais n’utilisent que deux ou trois classes et cèdent le reste aux familles de réfugiés afin qu’elles les occupent.

Le plus triste, à propos de ces familles, c’est qu’elles ne savent pas pourquoi elles doivent subir un tel sort. Aala’ Ahmad, une fille de 15 ans, ne comprend pas comment les troupes américaines ont pu prendre la maison de sa famille, l’occuper et les en chasser, uniquement parce qu’elle permet de voir toute la ville de Rawa : « Ils ne nous ont pas laissé revenir à la maison, ils ont dit qu’il fallait qu’ils reviennent régulièrement », dit-elle. Aala’ a perdu son année scolaire. Oum Ismael, une mère de six enfants, ne comprend pas pourquoi les soldats américains ont défoncé la porte de sa maison alors qu’elle était ouverte. « Ils ont fouillé la maison, tout détruit et n’ont rien trouvé », dit-elle. « Je n’ai même pas de jeunes hommes pour qu’ils les arrêtent. Qu’allons-nous faire, maintenant ? »

Les familles avec lesquelles nous avons passé notre première nuit à Aanah logeaient dans un chantier de construction non terminé et abandonné. C’est une maison plutôt spacieuse, à deux étages. Son propriétaire est un avocat d’une famille très connue. Il avait prévu d’en faire une résidence d’accueil pour ses invités. Les femmes l’ont nettoyée de ses animaux morts, du désordre dû à la construction, des déchets... ont arrangé l’eau, placé des lampes électriques, des tapis en plastique sur le sol, ont bouché les ouvertures des fenêtres avec de vieux tissus, mais il n’y fait toujours pas confortable, les chauves-souris écument l’endroit la nuit, les ouvertures des fenêtres laissent pénétrer un air froid, les escaliers n’ont pas de rampe, etc.

Afaf, enseignante et mère de quatre enfants, a décrit ce qui s’était passé : « Nous sommes partis il y a trois semaines, quand les bombardements d’al-Qaïm ont commencé. Certaines familles étaient parties plus tôt déjà, quand le ministre de la Défense, Sadoon Al-Duleimi, a menacé la zone d’al-Garbiya d’une attaque massive. Elles ont été malignes, parce qu’elles ont pris le temps d’emporter quelques meubles et vêtements, de la nourriture et des objets avec elle. Quand les bombardements ont commencé, il nous a fallu partir le plus vite possible. Ce fut une journée très triste. Les gens se précipitaient hors de la ville en agitant des drapeaux blancs, ils étaient terrifiés, certains en voiture, d’autres à pied. Certains avaient des camions et ont aidé les vieillards et les familles. »

Toutes ces familles avaient plus ou moins les mêmes raisons de s’enfuir. Mais toutes étaient d’accord sur une chose : elles avaient peur de l’invasion américano-irakienne imminente. « Nous devons nous inquiéter au sujet de nos filles. Tout peut s’arranger, sauf l’honneur », nous a dit Afaf. Les gens avaient peur que les envahisseurs ne violent leurs filles. « Nous avons vu ce qui s’est passé à Tal-Afar. Ils arrêtent tous les hommes, les femmes sont laissées derrière et les routes sont fermées. Nous ne voulons pas nous retrouver dans cette situation », a ajouté Afaf.

D’autres familles vivent dans des conditions horribles dans divers camps de réfugiés disséminés à travers la province d’al-Anbar, dans le nord-ouest du pays.

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Ne perdez pas de vue que cette visite a eu lieu jusque avant le début des actuelles opérations militaires de grande envergure. Des rapports émanant de cette zone confirment aujourd’hui que la situation a considérablement empiré.

Une autre de mes amies est revenue récemment de la région d’al-Qaïm où elle a distribué de l’aide à des familles de réfugiés. Au cours d’un appel téléphonique, elle a déclaré : « Dahr, tu ne peux imaginer la situation que vivent ces personnes. Il y a eu tant de maisons bombardées par les avions, les gens vivent dans des camps, des familles dans le désert ont besoin de couvertures et de vivres. C’est horrible. »

Et, aujourd’hui, selon un rapport récent d’IRIN : « Près de 1 000 familles ont quitté leur foyers à Haditha, dans l’ouest de l’Irak, suite au déclenchement d’une opération militaire dirigée par les Américains afin de chasser les insurgés de la ville et les obliger à descendre vers la vallée de l’Euphrate, ont déclaré des personnes résidant dans cette zone. »

Traduit par J-M. Flémal pour StopUSA