Élections et autres mensonges en Irak. Par Dahr Jamail.

Élections et autres mensonges en Irak

Dahr Jamail

18 octobre 2005

Les dépêches irakiennes de Dahr Jamail

http://dahrjamailiraq.com

Juste avant le prétendu référendum constitutionnel de samedi en Irak occupé, l’un de mes proches amis à Bagdad m’écrivait : « J’aimerais faire remarquer que nous sommes à trois jours du référendum et, pourtant, d’importantes sections de la population irakienne n’ont toujours pas reçu une partie des cinq millions d’exemplaires [de la constitution] de la part des Nations unies. Autrement dit, ces personnes ignoreront le contenu de la constitution. Par conséquent, elles voteront en fonction de leur contexte ou de leurs préférences religieuses ou politiques. Bien des gens qui voteront ‘oui’ ne savent pas pourquoi ils voteront ‘oui’ (...) Mais quel genre de vote est-ce donc ? »

Le vote présentait de nombreuses similitudes avec la farce qui s’est déroulée le 30 janvier - hormis une répétition des mesures draconiennes destinées à assurer la sécurité et une dose incroyablement massive de propagande. Une fois de plus, nous assistons à ce qui s’avère être une fraude électorale galopante.

Les chiffres fournis par plusieurs gouvernorats ont poussé la commission électorale indépendante de l’Irak (l’IEC) à ordonner (sous une forte pression politique sunnite) « un réexamen, une comparaison et une vérification, du fait qu’ils [les chiffres de la participation électorale] sont relativement élevés comparés aux moyennes internationales concernant les élections » de ce genre, s’il faut en croire une déclaration de l’IEC, ce lundi.

La chose s’est produite de façon plutôt inopportune après que l’affirmation presque instantanée de la secrétaire d’État américaine, Condoleezza Rice, disant que la constitution « avait probablement été adoptée ».

Je doute très peu que la constitution ne passe pas, malgré ce à quoi l’IEC a fait référence dans ses conclusions établissant «  que les chiffres de la plupart des provinces étaient trop élevés », sur le plan de la participation électorale. Il n’est pas surprenant qu’une source proche de la commission ait déclaré : « Les problèmes ne résident pas dans les zones arabes sunnites », comme l’avait rapporté Al-Jazeera.

D’énormes différences ont déjà été rapportées dans le gouvernorat de Nineveh, qui comprend la ville de Mossoul, montrant qu’alors qu’on prétend que des sources proches de l’IEC ont dit que 55 % des électeurs de l’endroit avaient voté contre la constitution, Abd al-Razaq al-Jiburi, le secrétaire général du Front indépendant irakien, a déclaré : « J’ai été informé par un employé de la haute commission électorale de Mossoul que le vote concernant la constitution avait été ‘non’. »

Il ajoutait que ses sources au sein de l’IEC avait dit que le vote « non » à Nineveh était de l’ordre de 75 à 80 %. C’est un vote de gouvernorat d’une très grande importance, avec ceux des gouvernorats de Diyala et de Salahedin, dont il s’avère qu’ils ont nettement rejeté la constitution eux aussi, malgré la répression militaire américaine qui poursuit ses opérations sur place, de même que dans d’autres gouvernorats à majorité sunnite.

Ne perdez pas de vue que ce projet de constitution peut être rejeté par un « non » à 2/3 ou se produisant simultanément dans trois gouvernorats.

Combien de personnes aux États-Unis vont comprendre ce qui se passe réellement en Irak, sur le plan de ce vote par référendum ? Peu, selon toute vraisemblance, quand nous considérons les machinations en cours que l’on retrouve dans la production des médias traditionnels américains. L’un de mes amis à Bagdad qui travaille à rassembler des informations pour l’une de ces sources, m’écrivait dernièrement : « Quoi qu’il en soit, je leur ai demandé de ne pas mentionner mon nom en tant que contributeur à leurs articles parce que les journalistes à qui ils confient leur rédaction ne rapportent pas exactement les points de vie des Irakiens sur la question. »

Il concluait son e-mail en disant : « Tout le monde dans la famille va bien. La vie se poursuit comme d’habitude entre deux explosions. C’est Dieu qui nous sauve. »

Comme d’habitude, il n’y a pas que les Irakiens qui souffrent de l’occupation illégale de leur pays. Un soldat de la Garde nationale qui a passé presque un an en Irak m’écrit : « Je n’ai pas besoin de vous dire (...) à quel point tout a été chamboulé ici. Sans tenir compte des intentions de la plupart des soldats de faire du bon boulot et de faire ce qu’il convient de faire, la structure organisationnelle de notre présence ici rend les choses très difficiles. La nature du conflit - compte tenu de l’insurrection, de l’attitude des gens qui nous dirigent et de ce qu’on exige des soldats en raison de leur nombre et de leurs ressources - requiert une attitude agressive là où compassion et compréhension seraient de mise. Et ceci, sur fond de parasitisme par KBR [Halliburton, NdT] et d’autres entrepreneurs qui sont en train de piller on ne peut plus ‘honnêtement’ le Trésor américain sous le prétexte de ‘fournir des services’. J’étais opposé à cette guerre dès le début ; ce que j’ai vu a encore approfondi cette opposition, la transformant en colère, en colère à propos de l’exploitation, à la fois des soldats américains et des habitants d’un pays tiers et ce, pour des raisons futiles et vénales. »

Un parfait exemple de l’agression à laquelle il fait allusion, c’est ce qui s’est passé hier à Ramadi. Des résidents prétendaient que plusieurs personnes, y compris des enfants, s’étaient rassemblées autour de l’endroit où un véhicule américain avait été détruit et cinq soldats tués par une mine routière, le jour des élections.

Des avions de combat américains ont ouvert le feu sur la foule des deux douzaines de personnes qui s’étaient rassemblées pour examiner l’épave et lui enlever l’un ou l’autre bout de métal. L’armée, de son côté, a prétendu que ces personnes étaient occupées à poser une nouvelle mine routière au même endroit.

Le Dr Bassem al-Dulaimi, à l’hôpital principal, a raconté qu’il avait pris livraison de 25 cadavres de personnes tuées à la suite d’une attaque aérienne américaine. D’autres médecins et des officiers de police irakiens ont rapporté que tous les morts étaient des civils, parmi lesquels plusieurs enfants.

Au moins 14 autres Irakiens ont été tués lors de frappes aériennes américaines dans un village proche.

L’armée américaine a déclaré que les frappes aériennes menées par ses avions et hélicoptères avaient tué 70 « terroristes » durant les bombardements de Ramadi et de localités avoisinantes et elle a également déclaré qu’aucun civil n’avait été tué, grâce à l’utilisation d’armes de précision.

Un autre médecin de l’hôpital général de Ramadi, qui s’occupait des morts et des blessés, déclara aux journalistes : « Ce ne sont pas des terroristes. Ce sont de simples citoyens qui ont été bombardés par des avions. »

Pendant ce temps, lors d’une rencontre récente avec le président de la Bulgarie, c’est un M. Bush en plein délire qui disait ceci à des journalistes : « La voie en avant [en Iraq] est toute tracée. Le processus politique va se poursuivre avec une constitution pour autant, en fin de compte, qu’elle soit ratifiée. Et, ensuite, une élection, associée à un plan sécuritaire qui continuera à entraîner les Irakiens de façon à ce qu’ils puissent assumer le combat. »

Bush « tient le cap » avec sa ligne de propagande prétendant que l’armée irakienne doit être suffisamment entraînée avant que les États-Unis puissent se retirer, en dépit de ce que dit son commandant en chef en Irak, le général George Casey, révélant à la Commission sénatoriale sur les services armés, le 29 septembre dernier, qu’un seul bataillon irakien était capable d’opérer en toute indépendance.

Mais les faits n’ont aucune prise sur notre M. Bush, homme « résolu », qui, dès lors, le 6 octobre, au cours d’un discours adressé au National Endowment for Democracy (Dotation nationale en faveur de la démocratie), déclarait : « Aujourd’hui, il y a plus de 80 bataillons d’armée irakiens qui combattent l’insurrection aux côtés de nos forces. »

Ainsi, plutôt que d’écouter les délires de M. Bush ou les prophéties de Condoleezza Rice, gardons bien les yeux sur les faits. Au cours de cette dernière semaine, nous avons eu, à la frontière syrienne, des escarmouches entre l’armée syrienne et les militaires américains. Le bilan des soldats américains tués est aujourd’hui d’au moins 1 976 morts, avec 23 au moins ces neuf derniers jours et plus de dix fois autant de blessés, mais avec plus de 110 civils irakiens tués durant le même laps de temps. Et, n’oublions pas, il n’y a toujours pas de calendrier de retrait des troupes américaines.

Traduit par Jean-Marie Flémal pour StopUSA