Une possibilité pour Bush : intensifier la guerre en Iraq. Par Norman Salomon.

Une possibilité pour Bush : intensifier la guerre en Iraq

Norman Salomon

22 août 2005

www.zmag.org

Traduit de l’Anglais par Julien Salingue. Mes excuses pour les imprécisions éventuelles. JS.

L’administration Bush pourrait intensifier la guerre en Iraq.

Cette idée semble peut-être peu probable, voire tirée par les cheveux. Après tout, le Président fait face à une montée en puissance de l’opposition à la guerre aux Etats-Unis. Dans de telles circonstances, pour quelle raison l’intensifierait-il ?

Il y a d’abord un facteur structurel de taille : Georges Bush et ses proches conseillers semblent croire dans le bien-fondé de la violence rouge-blanc-bleu [couleur du drapeau US ndt] avec une ferveur quasi-religieuse. Pour eux, les capacités de destruction du Pentagone sont une sorte de don de Dieu. Et même si à l’heure actuelle il n’y a pas de troupes supplémentaires à disposition qui pourraient partir en Iraq, il y a largement assez d’avions et de missiles pour augmenter les capacités de destruction depuis les airs.

Si l’on examine la situation aux Etats-Unis, où la montée en puissance du sentiment antiguerre est évidente, on constate que beaucoup des critiques de la guerre (notamment celles qui sont mises en avant par les médias) sont le produit du désarroi causé par le flot interrompu des pertes US sans qu’il y ait pour autant un semblant de victoire. Au fond, de nombreux commentateurs considèrent que le problème est l’incapacité [de l’armée US ndt] à tuer assez des méchants présents en Iraq et à suffisamment intimider le reste de la population.

N’ayant pas recours aux euphémismes que les experts libéraux adorent employer, George Will écrivait dans un article du Washington post le 7 avril 2004 que « pendant un certain temps, chaque fois qu’une porte sera enfoncée par les troupes US, chaque fois qu’un civil sera victime d’un dommage collatéral (et il y en aura beaucoup), les choses ne s’arrangeront pas. Mais malgré tout, la tâche première de l’occupation reste la tâche première de tout gouvernement : acquérir le monopole de la violence ».

Une bonne part de ce qui apparaît comme une opposition à la guerre est en fait une opposition à la perte de la guerre. Regardons par exemple comment Trady Rubin, journaliste au Philadelphia Inquirer, conclut son article du 21 août, qui met en cause Bush et sa façon de mener la guerre. L’article est illustré par les propos éloquents et déchirants de la mère d’un soldat, membre du Corps de réserve des Marines, décédé au début de l’année. Et pourtant, la dernière citation [de cette femme] est la suivante : « Dites-nous, Monsieur Bush, ce qu’il va falloir faire pour gagner ». Le journaliste, en guise de conclusion, affirme que « nous avons tous besoin d’entendre une réponse » à cette question.

Mais certaines questions sont fondées sur des hypothèses qui doivent être rejetées. Et « Que va-t-il falloir faire pour gagner ? » en est une. En Iraq, les forces d’occupation US ne peuvent pas « gagner ». Et, plus important encore, elles n’ont aucune légitimité pour essayer de le faire.

Lorsqu’ils adressent de virulentes critiques à la Maison Blanche, de nombreux analystes en veulent en fait à Bush car la victoire n’est pas à l’horizon. On entend de plus en plus cette complainte : le Président nous a trompés avant l’invasion et, depuis, a saboté la guerre. Une nouvelle direction, qui redressera la situation sur le plan militaire, est absolument nécessaire et aurait dû être mise en place depuis longtemps.

Certains, au Congrès, comme le Démocrate Joseph Biden ou le Républicain John McCain, demandent que davantage de troupes soient envoyées en Iraq. D’autres ont un message différent : « Nous devrions commencer à nous demander comment nous allons sortir de là-bas » déclarait Chuck Hagel le 21 août. Il constatait amèrement : « Quels que soient les critères que l’on prenne, si l’on analyse l’évolution de l’Iraq depuis deux ans et demi, (…) nous ne sommes pas en train de gagner ». Mais une retraite motivée par le fait que « nous ne sommes pas en train de gagner » est en général très lente et sanglante.

Lors de l’allocution radio hebdomadaire du Parti Démocrate, l’ancien Sénateur Max Cleland déclarait : « Il est temps d’élaborer une stratégie pour gagner en Iraq, ou une stratégie pour quitter l’Iraq ».

La formule de Cleland a dû être testée sur un groupe-témoin, mais elle s’apparente en fait à une nouvelle expression de ce que Martin Luther King Jr. appelait « la folie du militarisme ». Tous les discours sur l’impérieuse nécessité d’une stratégie pour gagner en Iraq reviennent à approuver l’idée que les Etats-Unis doivent organiser d’avantage de massacres à grande échelle. Et le gouvernement des Etats-Unis n’a pas plus besoin d’une « stratégie » pour quitter l’Iraq qu’un assassin n’a besoin d’une stratégie pour arrêter d’assassiner.

« Il est temps de prendre du recul et de regarder où nous allons » écrivait le journaliste indépendant I.F. Stone, « et de nous regarder attentivement dans un miroir. La première observation que l’on peut faire, c’est que nous avons une forte capacité à nous faire une trop haute opinion de notre nation. Une raison majeure de l’opposition à la guerre vient du fait que nous sommes en train de la perdre  ». Ces mots ont été écrits au milieu du mois de février 1968. Les troupes US allaient stationner au Viet-Nâm pendant encore 5 années.

Il est important de savoir pourquoi les gens sont critiques vis-à-vis de l’effort de guerre en Iraq. Si les objections principales proviennent de la déception liée au fait que les forces US ne sont pas en train de gagner, alors les fauteurs de guerre de Washington ont toujours la possibilité de créer l’illusion qu’ils vont trouver un moyen de bien mener la guerre.

L’attitude critique vis-à-vis de la guerre au motif que les Etats-Unis ne sont pas en train de la gagner laisse la porte ouverte à l’Administration Bush pour prétendre que, si l’on y met assez de détermination et si l’on adopte une meilleure stratégie militaire, la poursuite de la guerre est justifiée.

Il est grand temps de refermer cette porte.