Un peu plus loin dans le bourbier irakien. Par James Cogan.

Un peu plus loin dans le bourbier irakien

James Cogan

World Socialist Web

Traduit de l’Anglais par Julien Salingue. Mes excuses pour les imprécisions éventuelles. JS.

Utiliser le terme « démocratie » en lien avec la situation en Iraq, c’est tourner ce mot en dérision. La réalité de la vie quotidienne des masses irakiennes est une catastrophe économique et sociale, doublée d’un ordre colonial, chaque jour plus brutal, aux mains de l’armée US et de ses forces de sécurité irakiennes locales. Comme les tensions s’accentuent, l’administration Bush et le gouvernement irakien organisent une campagne de répression de plus en plus intense contre la population.

Jeudi dernier [le 18 août ndt], plusieurs centaines de gens ont manifesté contre l’occupation US dans les rues d’Amiriya, une banlieue de Bagdad, transportant les cercueils de trois hommes abattus dans leur maison lors d’un raid de l’armée US.

Khalil Hussein, un homme d’âge moyen que des blessures infligées lors de la guerre Iran-Iraq des années 80 ont rendu infirme et condamné à se déplacer en chaise roulante, a été abattu dans sa salle de bain et laissé gisant à même le sol. Ses deux frères, Khalid et Jamal, ont aussi été tués. Sa belle-sœur a été blessé au bras et au pied.

Un communiqué de l’armée US les désigne comme une « cellule de kidnappeurs » et des « terroristes ». Leur famille et leurs amis ont accusé les troupes US d’assassinats indiscriminés. Le « crime » de Khalil Hussein pourrait bien être de ne pas avoir pu se lever lorsque les troupes US le lui ont ordonné. Un ami de ses frères a déclaré à Reuters : « Ils appellent tout le monde « terroristes » mais eux commettent des actes terroristes quand ils le veulent ».

Chaque semaine en Iraq, des centaines de personnes sont tuées, blessées, emprisonnées ou intimidées lors des fouilles ou aux barrages routiers. L’armée US impose le règne de la terreur, notamment à Bagdad et dans les régions majoritairement sunnites où le soutien aux organisations de résistance à l’occupation est particulièrement fort.

La suspicion et l’hostilité à l’encontre les forces d’occupation ont atteint un degré tel qu’une croyance commune dans les rues irakiennes est que les explosions visant de manière indiscriminée les civils (y compris les attentats-suicides) sont organisées par la Police et l’armée US afin d’encourager les divisions sur des bases religieuses au sein de la population irakienne et de créer un climat de peur permanente. Des histoires se sont répandues, évoquant des personnes découvrant des explosifs dans leur voiture après avoir été détenues plusieurs heures par la Police et sommés de se rendre en voiture dans tel ou tel quartier.

Une autre vague d’explosions visant délibérément des civils de confession chiite s’est produite dans la capitale mercredi dernier [17 août ndt], tuant 43 personnes et en blessant au moins 88. Le gouvernement a immédiatement accusé des groupes d’insurgés extrémistes sunnites.

Le nombre quotidien de victimes en Iraq augmente rapidement. A elle seule, la morgue centrale de Bagdad a reçu 1100 corps en Juillet, dont 676 avaient été abattus. Le directeur de la morgue, Faed Bakr, a déclaré au Los Angeles Times : « Sous Saddam, nous avions environ 16 personnes abattues chaque mois. Maintenant nous en avons un nombre supérieur chaque jour ».

Ces morts, ce sont les personnes abattues par les troupes US, les mercenaires privés et les forces de sécurité irakiennes ; ce sont les policiers irakiens et les officiels tués par les insurgés ; ce sont les multiples victimes de la violence criminelle incontrôlée qui sévit dans le pays. Ce sont aussi les victimes des assassinats extra-judiciaires perpétrés par les commandos de police du Ministère irakien de l’Intérieur. Les cadavres horriblement mutilés de dizaines de personnes qui étaient détenues par la Police ont été trouvés dans des décharges, des rivières ou des immeubles abandonnés.

Les premiers assassinats légaux depuis l’invasion US vont probablement avoir lieu la semaine prochaine [du 22 au 28 août ndt]. Le gouvernement irakien a autorisé la pendaison de 3 hommes condamnés pour plusieurs viols et assassinats. Le procès des 3 hommes, retransmis à la télévision nationale, était une farce. D’après le New York Times, au moins trois des témoins ont identifié les hommes comme étant des meurtriers car ils les ont vus confesser leur crime avant le procès lors d’un émission de télévision (largement condamnée) réalisée par des commandos de la Police. On y voyait des hommes terrifiés, qui avaient de toute évidence été battus et torturés, confesser des crimes horribles.

Les exécutions d’Etat font partie intégrante des préparatifs pour une nouvelle escalade de violence contre le peuple irakien. Loin d’aller vers une réduction des effectifs militaires US en Iraq, ce sont quelques 20000 militaires supplémentaires qui devraient être déployés d’ici la fin de l’année. Cette augmentation permettra une série d’opérations anti-insurrectionnelles et permettra de sécuriser davantage le referendum sur la constitution, prévu le 15 octobre, et les élections programmées pour le 15 décembre.

Autre indication parlante du fait que le Pentagone prépare une offensive majeure dans les mois qui viennent : l’armée US a annoncé mercredi [17 août ndt] qu’elle allait envoyer 700 soldats supplémentaires pour établir une garnison dans sa quatrième prison en Iraq, qui devrait fonctionner en Octobre prochain. Les forces US détiennent au moins 10800 Irakiens, dont un très grand nombre qui n’ont jamais été inculpés. Le nouveau complexe pénitentiaire permettra de faire passer ce nombre à environ 16000.

Ce qui explique ces préparatifs, ce sont les signes grandissants de bouleversements sociaux et politiques prenant pour cible l’occupation et le gouvernement soutenu par les Etats-Unis. Les atrocités commises par les Etats-Unis depuis l’invasion ont engendré une opposition profondément ancrée, tandis que les conditions de vie pour des millions de gens sont insupportables.

Les foyers bénéficient seulement de 4 à 6 heures d’électricité par jour. Presque la moitié de la population de Bagdad n’a plus accès à l’eau courante. Il y a des ruptures régulières de l’approvisionnement en carburant. Un quart des enfants souffre de malnutrition.

L’éditorial du 9 août du journal irakien Azzaman exprime bien la colère populaire. L’article dit : « On dirait bien que ce n’est pas dans l’intérêt de nos gouvernants que la situation soit sous contrôle. La prospérité, la stabilité et la sécurité, si elles étaient obtenues, serait pour eux un coup fatal. En effet s’il n’y a plus de bombes, si tout le monde peut manger, si l’électricité revient, si la criminalité est sous contrôle et si le pays est remis sur pied, tout le peuple irakien se préoccupera de la question la plus urgente : comment mettre dehors les troupes d’occupation. Pas besoin d’être un génie pour comprendre que le gouvernement et les occupants ont besoin l’un de l’autre et prospèrent tous les deux sur nos souffrances ».

La colère a éclaté le 7 août dernier dans la ville de Samawa, où les troupes japonaises et australiennes composent les forces d’occupation. Plus de 1000 personnes ont manifesté en direction du bureau du gouverneur, revendiquant sa démission, du travail, l’eau et l’électricité. La manifestation était dirigée par des partisans du Shiite Moqtada Al-Sadr, dont le mouvement, implanté chez les pauvres des grandes villes, avait pris les armes contre les forces US l’an passé. Le gouverneur et la majorité des membres de la Police locale sont membres du Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Iraq (CSRII), l’une des principales composantes du gouvernement irakien.

Après que la Police a ouvert le feu sur la foule, tuant deux personnes, les miliciens de Moqtada Al-Sadr ont engagé une bataille de longue haleine contre la police du CSRII. A l’heure actuelle on rapporte que la zone est toujours très instable.

L’administration Bush et son régime fantoche à Bagdad n’ont qu’une réponse face aux revendications grandissantes du peuple irakien quant à leurs droits sociaux et démocratiques : la répression. L’une des causes de l’empressement avec lequel Washington demande que le parlement à Bagdad se mette d’accord sur la nouvelle Constitution et organise de nouvelles élections est que cela fournira une façade démocratique [à l’occupation ndt]. Les meurtres à grande échelle seront justifiés par la nécessité de défendre un gouvernement « démocratique » contre des « terroristes » et des « extrémistes », comme ce fut le cas l’an dernier à Fallujah.

Barry Rubin, responsable d’un think tank basé en Israël, a expliqué clairement les conséquences de la détérioration de la situation en Iraq dans l’édition du printemps du Washingtion Quartely. En des termes clairs, il défend l’idée de la consolidation d’un régime irakien s’appuyant sur des courants chiites comme le CSRII et, avec le soutien des Etats-Unis, l’utilisation de leurs milices pour organiser un véritable bain de sang en écrasant en même temps les oppositions chiites et sunnites à l’occupation.

Rubin écrit : «  Il n’est pas possible de vaincre une insurrection composée de partisans de Saddam, de terroristes d’Al-Qaeda et d’extrémistes chiites en employant la manière douce… Il n’est pas possible que des forces armées US ou commandées par les Etats-Unis emploient les méthodes nécessaires pour vaincre l’insurrection irakienne. A chaque fois qu’un Marine tue un civil irakien ou tire sur une mosquée, des dizaines de millions d’Arabes et de nombreux Irakiens s’en saisissent comme d’une preuve que les Etats-Unis ont un programme diabolique dirigé contre les Arabes et les Musulmans. Seule une force irakienne prête à employer les méthodes nécessaires en les acceptant comme « pro-islam » et patriotiques pourra avec succès écraser l’insurrection ».

Ce que Georges Bush et Dick Cheney appellent la « noble cause » en Iraq est en réalité une somme de crimes innommables contre le peuple irakien, et la préparation d’autres, encore plus abominables.