Comment couvrir le Désengagement ? Par Jonathan Cook.

Comment couvrir le Désengagement ?

Par Jonathan Cook

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Jonathan Cook fait ses reportages depuis Israel. Il vient de constribuer à deux livres qui vont prochainement sortir : The Other Side of Israel (édité par Doubleday, 6 septembre) et Catastrophe Remembered (édité par Zed Books, 7 octobre). Son site internet peut être trouvé à www.jkcook.net.

Lettre qu’un journaliste en Israel aimerait pouvoir envoyer aux rédacteurs en chef qui lui demandent de couvrir le désengagement :

Cher éditeur,

Merci beaucoup de votre email me demandant de couvrir le désengagement de Gaza pour votre publication.

J’ai été surpris d’apprendre que vous aviez besoin de quelqu’un "déjà sur le terrain en Israel", comme vous le notiez, et que vous ne serez pas parmi les publications qui envoyent un correspondant pour couvrir le désengagement de Gaza.

Je sais qu’environ 3.000 journalistes étrangers sont attendus à descendre en Israel dans les prochains jours.

Je devrai, cependant, refuser votre offre. La raison en est en partie pratique. Israel ne donne pas aux journalistes étrangers le libre accès à la bande de Gaza, ou même aux colonies, pendant le désengagement.

Apparemment, le seul moyen "d’être témoin" du désengagement sera de faire la demande auprès du service de presse israélien d’une place dans un certain nombre d’autocars de l’armée qui transporteront les journalistes vers différentes colonies. Je suis opposé en principe à l’idée d’être gardé par l’armée pour couvrir cet événement.

N’est-ce pas seulement une autre forme d’"incorporation" ?

Mais de toute façon, on m’a dit que les sièges dans les autocars seront extrêmement limités, peut-être seulement une petite dizaine, et qu’ils seront accaparés par les médias à forte audience. Les journalistes indépendants tels que moi, en particulier ceux qui n’ont pas suscités par le passé la faveur des autorités israéliennes, sont presque sûrs d’être laissés en dehors du coup.

Je suspecte, pourtant, qu’un "journaliste mondain" plus apprécié par Israel sera sûr de trouver un siège et offrira sans aucun doute une copie aux médias non représentés par leur propre correspondant.

Je m’étais interrogé sur une tentative d’éluder ces restrictions au reportage en partant furtivement dans une colonie et en vivant parmi les colons pendant la période précédant le désengagement - si j’arrive à passer au travers de l’armée, qui isole Gaza pour la période.

Pourtant, apparemment, le logement serait un problème important.

Les colons facturent aux organismes d’informations des centaines, voire des milliers de dollars par jour pour louer une chambre à l’intérieur de leurs communautés et je n’ai pas les moyens pour de telles sommes.

À moins que votre publication soit préparée à casquer la note pour des dépenses presque illimitées pendant mon séjour dans Gaza, je pense que ceci justifiera un obstacle insurmontable.

En outre, je dois admettre avoir des scrupules à payer d’importantes sommes d’argent aux colons pour couvrir le désengagement.

Non seulement les colons vivent sur la terre volée de leurs voisins palestiniens, mais bon nombre d’entre eux ont profité de ce vol pendant des décennies, ont fait pousser des cultures pour les marchés européens dans leurs serres fortement subventionnées par l’Etat et ont épuisé l’approvisionnement en eau limité de la Bande.

Leur payer un loyer de dernière minute semble être un peu plus qu’un vol en plein jour.

Est-ce une hyperbole que d’appeler cela du journalisme de carnet de chèques ?

En plus de ces questions, je suis également gêné par la nature des thèmes que vous suggérez.

Selon vos termes, vous voulez que mes reportages se concentrent sur le côté humain des colons, qu’ils décrivent la confrontation traumatisante entre un colon et un soldat - ou "un Juif combattant un Juif" comme vous le notez - et qu’ils aident le lecteur "à comprendre l’immense sentiment de perte des colons qui sont expulsés de leurs maisons".

Bien que j’essaye, je ne peux pas voir cela comme une véritable catastrophe.

Il n’y a aucune signification religieuse ou historique à Gaza pour le peuple Juif.

Au lieu de cela, les colons ont été placés là en tant qu’élément d’une campagne de colonisation organisée par l’Etat dont eux et leurs leaders connaissaient l’illégalité en vertu du droit international.

Leurs maisons et leurs serres n’ont-elles pas déplacé nombreux des plus d’un million de Palestiniens de Gaza, un nombre substantiel de personnes déjà réfugiées suite à l’agression militaire israélienne au cours des guerres de 1948 et de 1967 ?

Et, en prenant 40% de la terre de Gaza, ces quelque milliers de colons n’ont-ils pas également pris la majeure partie de l’eau des Palestiniens ?

N’oublions pas qu’Israel avait parlé de négociations de terre contre paix pendant des décennies. De quelle terre les colons de Gaza imaginaient-ils que l’on parlait si ce n’était de la leur ? Pendant le processus d’Oslo, Israel a également parlé de concessions douloureuses qui devraient être faites dans un accord de statut final. Où auraient pû commencer ces concessions si ce n’est à Gaza ?

Donc, les colons ont toujours su que ce jour viendrait.

Pendant ce temps, les colons s’en sont bien sortis de leurs années à Gaza.

Ils ont tiré bénéfice de la terre et des maisons extrêmement bon marché, des subventions d’état pour leurs grandes entreprises agricoles, de l’eau bon marché et abondante, et du travail de forçat virtuel des Palestiniens et des ouvriers étrangers dans leurs serres.

De l’état, ils ont apprécié des décennies de crédits d’impôts, d’hypothèques réduites, et des privilèges pédagogiques pour leurs enfants.

Et maintenant, quand ils sont ramenés en Israel, ils obtiennent de nouveau tous ces avantages et plus, y compris une compensation financière substantielle et de jolies nouvelles maisons à proximité dans le Negev.

Je ne vois pas ce qu’est leur grande perte.

Suggérer que j’examine la nature du traumatisme des colons ne me semble pas plus raisonnable que lorsqu’un rédacteur m’a demandé il y a 15 ans d’écrire au sujet de la "douleur" des Sud-Africains blancs pendant qu’ils affrontaient la mort imminente de l’Apartheid.

"Ecrivez sur tous ces Sud-Africains désespérés qui devront creuser bien plus profond pour payer le nettoyage de leurs piscines. Trouvez-nous un cadre moyen blanc qui redoute le jour où il devra prendre ses ordres d’un patron noir. Et qu’en sera-t’il de la baisse des valeurs immobilières quand la première famille noire viendra habiter la porte d’à côté ? Parlez-nous de la détresse de ces familles blanches."

Il y a un bon nombre d’autres histoires que je ferais mieux de couvrir, reportages qu’Israel aurait plus de mal à aseptiser.

Je pourrais visiter la nouvelle luxueuse colonie où une partie des familles de Gaza sera déplacée, qui est en train de bétonner l’une des dernières réserves naturelles du Negev.

Je pourrais regarder comment Israel espère employer l’aide de 2 milliards de dollars qu’il compte recevoir d’Amérique en tant que "compensation" pour le désengagement afin de confisquer encore plus de terres aux citoyens arabes dans les centres arabes d’Israel, la Galilee (Jaleel) et le Negev (Naqab) de sorte que les colons armés extrémistes de Gaza puissent y être installés.

Et naturellement, je pourrais regarder la confiscation implacable des terres, la destruction des maisons et la construction du Mur qui continuent bien loin de Gaza en Cisjordanie et à Jérusalem, qui passent inaperçus alors que ces milliers de journalistes sont distraits par le "traumatisme" du désengagement.

J’espère que je ne donne pas l’impression d’être devenu blasé après quatre ans de reportages en Israel et en Palestine.

Un collègue plus âgé m’a dit par le passé que que la plupart des principaux organismes d’informations refusent d’avoir un correspondant en place pendant plus de deux ans parce qu’il est probable qu’il "deviendra autochtone".

Alors que j’écris ceci, je me rends compte que c’est exactement ce à quoi je ressemble.

Peut-être feriez-vous mieux de demander à l’un de ces 3.000 journalistes-visiteurs d’expliquer à vos lecteurs la douleur juive et le désengagement.

Sincères salutations,

Jonathan Cook