Est-ce de l’apartheid ? Par Moshe Machover.

Est-ce de l’apartheid ?

Moshe Machover

10 novembre 2004

Ces derniers temps il y a une tendance croissante, parmi les opposants à l’oppression israélienne et les défenseurs des droits palestiniens, à parler de la politique israélienne envers les Palestiniens comme d’un « apartheid » Le « mur de séparation » qu’Israël construit sur les terres palestiniennes est souvent dénoncé comme “ mur de l’apartheid ”. Une conférence internationale prévue pour le 5 décembre 2004 à la « School of Oriental and African Studies » de Londres est intitulée par ses organisateurs « Résister à l’Apartheid israélien : stratégies et principes ».

Je voudrais mettre en garde contre un usage irréfléchi de cette analogie trompeuse entre la politique israélienne et le défunt régime d’apartheid d’Afrique du Sud. C’est théoriquement faux et politiquement dommageable. Bien sûr, les deux ont beaucoup en commun. Les deux sont pernicieusement racistes, les deux imposent un certain degré de séparation entre groupes ethniques. Ce n’est pas un hasard : ce sont deux exemples du genre ‘Etat colonial’. De fait, l’état d’Israël et l’état d’Afrique du Sud ont été, jusqu’à la chute du second, les deux derniers exemples en activité du genre [1]. Maintenant Israël est le dernier.

Mais ce qui compte, c’est que ce sont deux espèces différentes du même genre. Toutes les sociétés coloniales se construisent en exploitant les ressources du pays qu’elles colonisent : sa terre d’abord, arrachée au peuple indigène qui en est exproprié. La différence essentielle entre les deux espèces est ce qu’il doit advenir des autochtones déshérités.

Dans un premier modèle de colonisation, leur force de travail devint une des ressources locales – en fait la principale – à exploiter par les colons. Le conflit ethnique entre les deux groupes s’est alors chargé d’un contenu de lutte des classes. Ce modèle a été représenté presque à l’état pur par l’état d’apartheid d’Afrique du Sud.

Dans l’autre modèle, la population d’origine doit être éliminée, exterminée ou bien expulsée plutôt qu’exploitée. Israël est un exemple vivant de ce modèle. Si vous voulez trouver un parallèle instructif, ne cherchez pas en Afrique du Sud. Lisez plutôt Dee Brown : “Bury My Heart at Wounded Knee : An Indian History of the American West”. L’apartheid était un mécanisme pour maintenir les indigènes exploités – la majorité de la population – dans la même économie, et donc pour l’essentiel dans la même société que celle des colons exploiteurs ; mais sans l’admettre, et sans donner aux premiers les droits de la citoyenneté. Officiellement, les autochtones étaient citoyens d’états bidons, les Bantoustans. Mais le départ des Africains noirs, dont la force de travail était vitale pour l’économie, était la dernière chose envisagée par les artisans de l’Etat d’apartheid.

Le sionisme n’a jamais eu l’intention de créer un « Palestinostan » pour les Arabes palestiniens.

Dès le début, il a prévu de s’en débarrasser, pour créer une « terre d’Israël » purement juive. Cette politique préméditée – qu’on appelle « transfert » dans la littérature sioniste – a été largement mise en œuvre lors de la guerre de 1948. La minorité palestinienne que – par manque de temps ou d’occasion – l’Etat naissant d’Israël ne parvint pas à expulser de son territoire ne sembla pas représenter une “ menace démographique ” majeure. En vérité, leurs terres furent expropriées pour la plus grande partie et affectées aux colonies juives, ils furent gravement discriminés et placés sous régime militaire pendant de nombreuses années. Mais, et c’est d’une importance cruciale, on ne leur refusa pas des droits de citoyenneté élémentaires. Ce sont des citoyens israéliens qui peuvent voter pour la Knesset.

Après la guerre de juin 1967 un nouveau problème apparut. Israël se trouva contrôler toute la Palestine de même qu’une partie de la Syrie. Mais du point de vue des sionistes, cette grande conquête territoriale, objet de tant de fantasmes nocturnes, ne vint pas sans quelque embarras : une population arabe nombreuse, dont beaucoup de réfugiés du nettoyage ethnique de 1948 et leurs descendants. Les sionistes réalisèrent que cette population, qui "se cramponna chez elle", " pourrait détruire la fondation même de notre Etat " [2]. Israël imposa le nettoyage ethnique de certains des nouveaux territoires occupés, comme la totalité des Hauts du Golan, le saillant de Latroun à proximité de Jérusalem et certains camps de réfugiés près de Jéricho. Mais le gros de la population de la Cisjordanie et de la bande de Gaza "se cramponna chez elle".

Les sionistes des principaux partis – Travailliste comme Likoud – souhaitaient ardemment "transférer" autant de Palestiniens que possible. Seule différait l’appréciation de ce qui était possible. Les plus pragmatiques, ou les plus prudents parmi eux, pensaient que "le monde" (qui pour Israël veut dire principalement les politiciens et les faiseurs d’opinion américains) ne permettrait pas une épuration ethnique massive. D’un autre côté, il devint évident, particulièrement pendant la première Intifada, qu’Israël ne pouvait pas se permettre de contrôler la population palestinienne directement.

Ces sionistes plus pragmatiques recherchèrent une direction palestinienne pour faire le travail à leur place : contrôler et réprimer des Palestiniens et assurer ainsi la sécurité d’Israël. C’était l’essence des accords d’Oslo, que Peres parvint à vendre à Rabin et, tout aussi important, à Yasser Arafat [3].

Le plan d’Oslo, s’il avait abouti, aurait effectivement mené à quelque chose comme un Bantoustan palestinien, amenant l’Etat colonial sioniste à se rapprocher du modèle de l’apartheid. Mais ceci ne s’est pas produit. Le plan fut vigoureusement combattu par des sionistes plus optimistes ou plus fondamentalistes, tel Ehud Barak du parti travailliste et la plupart des leaders du Likoud. Au bon moment, Rabin fut assassiné. Le gouvernement Netanyahu qui a suivi mit en veilleuse l’application de la part israélienne du marchandage d’Oslo, en bouleversant l’ordonnancement. Le Premier ministre israélien suivant, le travailliste Ehud Barak, continua cette politique à Camp David avec des moyens plus subtils : en dictant à Arafat de nouvelles conditions, sous l’emballage trompeur d’une "offre généreuse", que même lui ne pouvait accepter.

Le Premier Ministre suivant, Ariel "Bulldozer" Sharon, fidèle à sa légendaire brutalité et son goût du sang, a suivi encore une autre tactique : détruire les ressources de l’Autorité Palestinienne et en même temps provoquer délibérément des attentats suicide palestiniens, montrant ainsi l’incapacité d’Arafat à servir d’agent de sécurité d’Israël, le mettant hors jeu et prouvant ainsi son inutilité et sa non-pertinence du point de vue sioniste.

En réalité, ce que Sharon et compagnie planifient n’est pas un régime d’apartheid.

Ils ne sont pas intéressés à conserver en permanence une population palestinienne asservie.

Ils planifient le nettoyage ethnique du plus possible de Palestiniens.

Bien sûr, ceci requiert ce que dans le jargon sioniste on appelle she’at kosher, un "moment opportun."

Un bouleversement général au Moyen Orient pourrait être une occasion favorable.

Si nécessaire, il peut être provoqué. D’ici là, à titre provisoire, la population palestinienne doit être atomisée et séparée – non seulement des Juifs Israéliens mais au sein de leur propre communauté, d’un village à l’autre, d’un quartier à l’autre.

Et ne vous y trompez pas : ce ne sera pas comme un Bantoustan, mais plutôt comme une série de réserves indiennes.

Assimiler ça à de l’apartheid passe à côté du point essentiel. Soit dit en passant, ceci peut être retourné : les défenseurs du sionisme peuvent facilement montrer que les citoyens palestiniens d’Israël, tout en n’ayant pas des droits égaux, sont bien mieux lotis que les Noirs Africains ne l’étaient sous l’apartheid.

Mais il y a bien plus important : parler d’ "apartheid" israélien détourne l’attention de dangers bien plus graves. Car, dans la mesure où la plupart des Palestiniens sont concernés, la politique sioniste est bien pire que l’apartheid. L’apartheid peut être renversé. Un nettoyage ethnique est sans commune mesure plus difficile à annuler, au moins à court ou moyen terme.

Il y a, c’est certain, une grande différence entre le projet de colonisation sioniste et celui des Etats Unis. Quand les USA réalisèrent leur "destinée manifeste" et avancèrent d’un océan à l’autre, réduisant en poussière les peuples indigènes, c’en était fait : plus de "peaux rouges" à chasser et à déraciner.

Dans le cas de l’Israël sioniste, peu importe jusqu’où il peut s’étendre – et il devra certainement encore s’étendre pour protéger et défendre son expansion antérieure – il sera toujours entouré d’Arabes et leur fera face.

Si le monde arabe s’unit un jour, il pourra battre et défaire l’expansionnisme sioniste.

Mais ceci exigera une transformation de grande envergure du monde arabe, le renversement de ses classes dirigeantes actuelles et l’unification de la nation arabe.

Notes

1. Il y a évidemment d’autres Etats qui ont débuté de cette façon, mais ils ont cessé d’être actifs, de la même manière qu’un volcan éteint est toujours une montagne, mais n’est plus un volcan en activité.

2. Joseph Weitz, " Une solution au problème des réfugiés : un Etat d’Israël avec une minorité arabe réduite ”, Davar, 29 septembre 1967. Davar était le quotidien de la Histadrout, en réalité un organe du parti travailliste israélien. Weitz était un membre de ce parti, un apparatchik qui avait joué un rôle clef dans la planification du transfert avant 1948 et dans sa mise en œuvre en 1948/49.

3.J’ai traité ailleurs des motifs qui ont mené Arafat à accepter ce qui n’était guère plus que le boulot, par procuration d’Israël, de chef de la police palestinienne.

Texte diffusé sur le net. original en anglais à http://www.nowar-paix.ca/nowar/forum/5951

Traduction P Y Salingue