Seconde réponse à Alex Callinicos

Deux figures du mouvement anti-guerre international, Gilbert Achcar et Alex Callinicos, ont échangé plusieurs lettres suite à un article du premier sur les élections en Irak. Ils y débattent de la strétie étatsunienne, de la résistance irakienne et des tâches du mouvement anti-guerre. Nous reproduisons ici l’ensemble des textes du débat.

Remerciements à Jan Malewski et inprecor (www.inprecor.org).

Seconde réponse à Alex Callinicos

Par Gilbert Achcar

Cher Alex, merci de ta réponse à ma réponse. Les questions que nous discutons sont importantes. Malheureusement je pense que tu as eu recours à quelques tours polémiques regrettables. Permets-moi donc de les évoquer brièvement avant d’aborder les questions substantielles.

Tu commences par une tentative de me ridiculiser en déformant ce que j’ai écrit. Si j’avais réellement prétendu vouloir " éduquer " des secteurs du mouvement anti-impérialiste occidental, etc., ton sarcasme au sujet du " but pédagogique " que tu me prêtes aurait pu être justifié. Mais j’ai écrit que je voulais " prévenir " ces secteurs - en tant que camarades de lutte et non comme des enfants ou des élèves - contre ce que j’ai considéré comme une très sérieuse erreur de jugement au sujet de la situation en Irak. N’est-il pas du devoir de toute personne engagée dans la construction du mouvement de le prévenir des pièges qu’on voit se dessiner à l’horizon, en particulier sur des questions et des zones géographiques dont on peut légitimement prétendre avoir une connaissance intime et spécifique ?

Le principal argument de ta réplique, en ce qui concerne les élections, c’est que tu n’as pas écrit qu’elles seront illégitimes, mais seulement qu’elles ne produiront pas un " régime démocratique légitime " - tu soulignes " régime ". Puis tu expliques (je laisse le style de côté) que tu as seulement voulu dire que " Bush et son proconsul John Negroponte [ne] remettront [pas] le pouvoir sur le pays à une assemblée populaire après les élections. "

Si c’était bien ce que tu avais écrit et voulu dire, je n’aurais certainement pas objecté, puisque j’avais moi-même écrit dans mon article original : " Que fera Washington après les élections du 30 janvier ? Il est difficile de le prévoir. L’administration Bush a un objectif stratégique clair : s’assurer le contrôle de l’Irak à long terme. " J’avais ajouté qu’ils pourraient recourir, s’ils étaient confrontés à une assemblée voulant les mettre dehors, à la division du pays selon des lignes confessionnelles et ethniques employant la vieille recette impériale éprouvée " diviser pour régner ".

Mais la vérité, c’est que tu n’as cité qu’une partie de la phrase que tu as écrite dans ta précédente lettre, alors que mes observations concernaient tout ton argument. Tu avais écrit en réalité : " Mais les élections produiront-elles un régime démocratique légitime en Irak ? Non, pas plus qu’en Afghanistan. L’occupation continuera. Le régime fantoche restera en place. " (Je souligne.)

Il n’est pas besoin d’être expert en philologie pour comprendre que ce que tu voulais dire n’était pas (seulement) que l’occupation et le contrôle du pays par les États-Unis allaient se poursuivre, mais aussi que le " régime fantoche " restera en place. L’équivalent irakien de ce qui existe en Afghanistan, c’est le gouvernement d’Allaoui. Mais si la liste d’Allaoui " remportait " les élections comme Karzaï l’a fait en Afghanistan, personne n’aurait de doutes sur le fait que ces élections sont tout à fait illégitimes (truquées, ou quelque chose du même genre) à la lumière de ce que l’on sait de l’état d’esprit de la population arabe irakienne. Juste après cette affirmation péremptoire, tu écris : " Cela signifie que si le vote populaire est relativement authentique en janvier, le mouvement antiguerre devra demander que les États-Unis et leurs alliés se retirent immédiatement, permettant ainsi à la nouvelle assemblée de choisir un gouvernement qui reflète réellement les aspirations du peuple irakien. " (Je souligne.) Alors de quoi s’agit-il ? Du maintien assuré du régime fantoche ou d’un gouvernement qui reflète réellement les aspirations du peuple irakien ? Ne vois-tu pas là une incohérence ?

Je suis heureux de prendre note de ce que tu écris en ce qui concerne la position que vous avez prise en Grande-Bretagne à l’égard de certaines formes de violence condamnables en Irak. Toute argutie de ma part sur cette question serait déplacée, car je suis entièrement solidaire de votre lutte anti-impérialiste contre le gouvernement Blair. Ce qui est essentiel de mon point de vue, c’est que votre position en ce qui concerne la résistance irakienne, qu’elle soit nouvelle ou conforme dès le début, coïncide en substance avec celle que j’ai exprimée. Par conséquent, à la lumière de cela et de ce que tu dis dans ta lettre récente - ou tu reconnais que " la participation (sur la base d’une opposition à l’occupation) est, tout comme la résistance armée, une réponse politique légitime " - la " consternation " que tu as ressentie à la lecture de mon article d’origine et le besoin urgent que tu as conséquemment ressenti d’écrire une lettre le réprouvant, semblent aujourd’hui largement surmontés. Que j’aie contribué ou non à ce résultat est tout à fait secondaire.

Mais permets-moi de poursuivre. Tu crois que les actions armées en Irak sont plus efficaces que le mouvement de masse des chi’ites. Je ne partage pas cet avis. Si Washington faisait seulement face à l’insurrection armée chez les sunnites (20 % de la population) et avait le soutien des chi’ites (60 %) aussi bien que des Kurdes (20 %), crois-tu sérieusement qu’il n’aurait pas été capable d’écraser les insurgés - fut-ce au prix de plusieurs Falloujah et même pire ? D’autre part, même s’il n’y avait aucune forme d’insurrection armée nulle part en Irak, n’est-il pas évident que Washington et Londres auraient le plus grand mal à y maintenir leurs troupes face à des manifestations massives de la population exigeant leur retrait ? Imagine seulement à quel point votre tâche en Grande-Bretagne, et la tâche du mouvement antiguerre aux États-Unis et partout dans le monde, serait plus facile si l’Irak avait connu des manifestations de masse pour le retrait des troupes, à l’image de celles qui ont renversé le Shah d’Iran ou, encore, celles appelées par Sistani en janvier 2004, plutôt que des assassinats et des décapitations aveugles.

Bien sûr, il s’agit là de mes préférences. Tu déclares " qu’il est important de faire la différence entre ce qu’on préfère et la réalité " (pourtant la stratégie de la mobilisation de masse a déjà été utilisée en Irak). Il n’en reste pas moins qu’exprimer ses préférences stratégiques est une composante légitime et nécessaire de ce que nous, militant/es pour la justice sociale, sommes supposés faire, à savoir apprendre de l’expérience historique et promouvoir les meilleures formes de lutte (celles qui dont le coût en vies humaines et en destructions est le plus bas, à condition qu’elles soient efficaces pour atteindre nos buts légitimes) dans les situations qui s’y prêtent.

Pour conclure, je réponds à ta question concernant l’attitude de Sistani. Ce que j’ai écrit dans mon article d’origine à son sujet aurait dû être assez clair. Sistani est un dirigeant islamique socialement rétrograde - une catégorie à propos de laquelle les personnes qui partagent tes opinions sont en général beaucoup plus conciliantes que je ne le suis. Il est évident que je ne peux partager ses buts stratégiques. Il a voulu des élections, et il veut un calendrier de retrait des forces d’occupation, parce qu’il est déterminé à obtenir un gouvernement de la majorité (chi’ite), sous sa tutelle. Je suis résolument en faveur du gouvernement de la majorité - en tant que règle permanente, et non en tant que moyen de parvenir à quelque fin non démocratique - mais avec un programme social et politique radicalement différent. Qui plus est, Sistani n’est certainement pas un " anti-impérialiste résolu " et le genre d’attitude qu’il finira par adopter envers les États-Unis n’est certainement pas clair. C’est pourquoi j’ai écrit dans ma précédente réponse ce passage qui semble t’embarrasser, bien qu’il soit parfaitement compréhensible : " Je te prie de noter que je ne dis pas que le mouvement antiguerre ou la gauche anti-impérialiste devraient soutenir les élections - aussi longtemps du moins que Washington ne tente pas de les annuler - et encore moins que nous devrions soutenir leurs résultats indépendamment des circonstances. Je dis seulement qu’il serait très erroné pour le mouvement et pour la gauche de condamner les élections à l’avance, ce qui nous mettrait probablement en porte-à-faux avec la grande majorité du peuple irakien. "

Il semble que nous soyons maintenant d’accord sur cela, ce dont je suis heureux comme je l’ai déjà dit. L’attitude à adopter envers ce qui sortira des élections est quelque chose que nous définirons en temps utile, selon les circonstances concrètes, et non à l’avance sur la base de conjectures inutiles.

Tu m’interroges sur Sistani : " Il utilisa la crise à Nadjaf en août 2004 pour marginaliser Sadr, son rival politique chi’ite le plus important. Et il resta les bras croisés pendant l’écrasement de Falloujah. Je me demande pourquoi tu ne réponds pas à ce que j’ai dit à ce sujet dans ma première lettre. " Le fait est que j’ai déjà écrit ce qui suit dans mon article d’origine : " La tentative d’écraser le mouvement de Moktada al-Sadr culmina dans la ville chi’ite de Nadjaf. Sistani, après avoir laissé le jeune al-Sadr s’enferrer dans une situation où il était au bord d’une écrasante et sanglante défaite, intervint pour arrêter les États-Unis, confirmant ainsi son leadership absolu sur la communauté chi’ite. "

Quant à Falloujah, je ne peux que condamner la demi-réprobation tardive de l’assaut états-unien par Sistani, si c’est ce que tu veux savoir (et si tu avais un doute à ce sujet !). Il faut cependant tenir compte de la situation dans son ensemble. Il est bien connu que les chi’ites ont été victimes, des décennies durant, d’une oppression spécifique, qui s’additionnait à l’oppression terrible dont toute la population irakienne a souffert sous Saddam Hussein. Très vite après le chute du régime baassiste, ils ont commencé à être visés sans discernement par des attentats mortels revendiqués par des groupes sunnites, utilisant un vocabulaire confessionnel détestable - quasi raciste - pour décrire les chi’ites. On doit reconnaître au moins un fait : les forces chi’ites irakiennes, inspirées par Sistani, ont eu jusqu’à maintenant le grand mérite de n’être pas tombées dans ce piège et de n’avoir pas eu recours, en représaille, au même type de violence et au même type de langage, choisissant de faire une nette distinction entre les groupes fanatiques confessionnels et la majeure partie des sunnites irakiens. Étant donné ce que Sistani savait - ou avait entendu dire - concernant la nature des forces dominantes à Falloujah avant le dernier assaut états-unien, un mélange de baasistes et de fanatiques sunnites selon la plupart des reportages, il n’est pas vraiment étonnant qu’il n’ait pas mobilisé pour cet assaut. Note que Moktada al-Sadr lui même, si sa désapprobation verbale fut plus forte, n’a pas mobilisé non plus.

Tu me demandes encore : " Je me demande aussi ce que tu penses de l’abandon apparent par la liste électorale soutenue par Sistani de la revendication du retrait des forces américaines après les élections. " Ma réponse : je ne pense rien d’un non-événement. Mouwaffak al-Rubaie, qui est cité dans l’article du Financial Times que tu évoques, n’est pas une personnalité dirigeante de la " Coalition irakienne unifiée " (ses dirigeants clés sont al-Hakim et Sistani lui-même dans les coulisses) et ne représente aucune force, mais seulement sa propre personne et quelques connections familiales (bien que les forces véritables pourraient avoir recours à lui à un certain moment, pour cette même raison, en tant que figure de compromis). Il est cependant évident et certain que le gouvernement dominé par les chi’ites ne va pas appeler à un retrait immédiat de toutes les troupes états-uniennes - les principales forces chi’ites n’ont jamais dit qu’elles le feraient. Elles veulent négocier un calendrier de retrait, conçu de façon à leur permettre d’accumuler des forces armées sous leur propre contrôle, capables de contrer les bassistes et les fanatiques sunnites qui ne se soumettront jamais à un gouvernement de la majorité et qui, sans aucun doute, continueront et intensifieront leurs attaques confessionnelles lorsqu’un gouvernement dominé par les chi’ites accédera au pouvoir.

Quoi qu’il en soit, il faut toujours garder les enjeux à l’esprit. Indépendamment de ce que telle ou telle personnalité chi’ite peut dire, il est indiscutable - et tous les témoignages sont unanimes à ce sujet - que la grande majorité, sinon la totalité, des masses chi’ites irakiennes (deux tiers de la population et les plus pauvres des pauvres) aspirent à trois choses : les élections, un gouvernement de la majorité et le retrait des troupes d’occupation. Aucun/e anti-impérialiste ne devrait oublier ce fait décisif en élaborant sa position sur l’Irak.

Finalement, permets-moi d’amender ta phrase de conclusion. Au lieu de : " Quelles que soient nos différences, nous sommes unis face à cet empire américain monstrueux ", je conclurais plutôt ainsi : Quelles que soient nos différences, nous sommes unis face à ce monstrueux système impérialiste et tous ses laquais et alliés, y compris les gouvernements de nos propres pays. Je ne doute pas que tu approuveras entièrement mon amendement.

Meilleures salutations.

23 janvier 2005

Traduit de l’anglais par J.M.