Après Bagdad, Téhéran ? Par W. Charara

Après Bagdad, Téhéran ?

Walid Charara

Janvier 2005

Le désastreux bilan de l’occupation américaine de l’Irak ne semble pas affecter, du moins pour l’instant, la détermination de l’administration Bush à poursuivre son « grand dessein » : le remodelage du Proche-Orient (1). Dans ce cadre, le mot d’ordre consiste à désigner l’Iran comme la « nouvelle menace ». Les « actes d’accusation » dressés contre Téhéran ressemblent à s’y méprendre à ceux qui étaient formulés il y a deux ans contre le régime de M. Saddam Hussein : fabrication d’armes de destruction massive, soutien au terrorisme, liens avec Al-Qaida...

A la différence de l’ancien régime irakien, l’Iran a effectivement développé un programme nucléaire, et celui-ci, ainsi que son éventuel usage à des fins militaires sont évoqués comme des preuves des intentions belliqueuses de Téhéran. La conseillère de M. George W. Bush à la sécurité nationale et nouvelle secrétaire d’Etat des Etats-Unis, Mme Condoleezza Rice, a prévenu depuis longtemps que Washington ferait tout pour forcer l’Iran à abandonner son programme nucléaire. Des responsables israéliens ont également mis en garde contre ce programme, qualifié par M. Meïr Dagan, directeur du Mossad, de « plus grande menace sur l’existence d’Israël depuis sa création ». L’état-major israélien avait d’ailleurs insisté, au début de 2003, avant l’invasion de l’Irak, pour que l’Iran soit désigné comme cible prioritaire. Dès juin 2002, la revue britannique Jane’s, spécialisée en questions militaires, avait annoncé qu’Israël avait élaboré un plan d’attaque « préventive » contre les infrastructures de recherche et de développement nucléaires en Iran, dont la mise en oeuvre dépendait d’un feu vert de Washington qui n’a pas été accordé pour le moment.

Le contexte a changé. Si l’endiguement des ambitions nucléaires de Téhéran apparaît comme l’objectif immédiat de Washington, le dessein principal de la stratégie régionale des Etats-Unis demeure à plus longue échéance le même depuis 1979 : renverser la République islamique d’Iran.

L’hostilité à l’égard de Téhéran, plus ou moins exacerbée selon les périodes, est une des constantes de la politique étrangère de Washington depuis un quart de siècle, malgré la sensible modification de l’attitude iranienne. En effet, dès le début de la décennie 1990, l’Iran a accéléré la normalisation de ses relations avec son environnement régional ­ notamment avec l’Arabie saoudite ­ et a renforcé ses liens politiques, économiques et commerciaux avec l’Union européenne, la Russie, la Chine et l’Inde. De nombreux spécialistes ont pu constater ces avancées ; l’un d’eux, par exemple, écrit : « L’Iran, autre cible obsessionnelle, est un pays stratégiquement important mais clairement engagé dans un processus d’apaisement intérieur et extérieur (2). »

Défaire l’alliance avec la Syrie

Fait insolite, la République islamique d’Iran s’est même rapprochée, sur certaines questions de politique étrangère, des positions défendues par les Etats-Unis et n’a pas hésité à transgresser des lignes rouges jadis considérées comme infranchissables. Ainsi, en 2001, Téhéran a soutenu Washington durant la guerre américaine contre l’Afghanistan. D’autre part, l’Iran a eu, en 2003, une attitude qu’on pourrait qualifier de « coopérative » en encourageant certaines organisations chiites irakiennes à appuyer le projet américain d’invasion de l’Irak. Ces ouvertures n’ont pourtant pas modifié de façon significative l’hostilité des Etats-Unis. Les principales personnalités du courant néoconservateur et le secrétaire à la défense, M. Donald Rumsfeld, ont multiplié les déclarations, pendant et après l’invasion de l’Irak, assurant que la « contagion démocratique » allait rapidement gagner l’Iran et y provoquer la chute du régime.

Pour accélérer la réalisation de ce scénario, les Etats-Unis s’emploient actuellement à compléter l’encerclement de l’Iran par un déploiement militaire dans les Etats voisins. Ils s’efforcent aussi d’endiguer l’influence de la République islamique en dehors de ses frontières, travaillent à son isolement politique et diplomatique, et mènent contre Téhéran une stratégie de déstabilisation directe et indirecte.

Au-delà de l’habillage idéologique que constitue le nouveau « messianisme démocratique », deux raisons majeures expliquent cet acharnement de l’administration Bush. La première tient à la position géostratégique de l’Iran qui, grâce à ses potentialités humaines (70 millions d’habitants) et économiques, à son indépendance et à sa coopération militaire avec la Russie et la Chine, renforce son statut de puissance régionale moyenne et apparaît comme le dernier rempart contre une mainmise durable des Etats-Unis sur l’ensemble du Proche-Orient. Si l’Iran accédait à la puissance nucléaire, il deviendrait un partenaire courtisé par de futurs « concurrents de rang égal » des Etats-Unis, selon l’expression en vigueur dans les rapports du Pentagone, soit l’Europe, la Chine, l’Inde ou la Russie.

Par ailleurs, Téhéran constitue le dernier allié régional d’acteurs étatiques et non étatiques toujours en conflit avec Israël, comme le Liban, la Syrie, le Hezbollah et certaines organisations palestiniennes. Sans l’appui iranien, ces acteurs, privés de tout autre soutien régional ou international, seraient affaiblis face à la supériorité militaire d’Israël.

Le contexte actuel de montée des périls, ainsi que la volonté de « sanctuariser » son territoire contre d’éventuelles attaques américaines ou israéliennes, encourage l’Iran à se doter de l’arme atomique. Celle-ci, selon certains analystes, n’aurait qu’une fonction purement dissuasive : « De telles armes, écrit par exemple l’essayiste américain Michael Mann, ne sont pas offensives. Quiconque s’aviserait de lancer ses ogives sur les Etats-Unis provoquerait son propre anéantissement. Aussi est-il absolument impossible que ces armes représentent une menace pour l’Amérique. On ne peut pas non plus, pour justifier leur utilisation contre un Etat voisin, invoquer les motifs qui déclenchent ordinairement les guerres car les retombées radioactives affecteraient également les deux parties en présence. Cependant, tout pays craignant les Etats-Unis, ou un voisin beaucoup plus puissant que lui, désire ardemment acquérir des armes nucléaires au nom de la légitime défense (3). »

Une convergence stratégique entre les Etats-Unis et l’Union européenne contre l’entrée de Téhéran dans le club nucléaire s’est dessinée, qui n’est pas sans rappeler celle qui s’était constituée contre l’Irak après son invasion du Koweït en 1990. Dans les deux cas, il s’agit d’éviter l’ascension d’un pôle de puissance musulman impliqué dans le conflit avec Israël et capable de rééquilibrer partiellement un rapport de forces régional très favorable à ce dernier. Malgré cette convergence, de nettes divergences persistent entre l’Europe et l’Amérique sur les objectifs à atteindre. Les Européens se satisferaient d’un abandon des ambitions nucléaires à caractère militaire et seraient prêts, en échange, à normaliser leurs relations avec Téhéran, alors que les Etats-Unis considèrent qu’un tel recul devrait renforcer la détermination de la « communauté internationale » à agir pour accélérer la chute du régime iranien.

Deux options se dessinent face aux ambitions nucléaires de l’Iran : soit l’usage de la force pour détruire les installations nucléaires, soit l’intensification des pressions diplomatiques pour amener Téhéran à y renoncer. Concernant la première option, Tel-Aviv et Washington n’auraient pas hésité à détruire les installations nucléaires iraniennes (comme l’aviation israélienne bombarda le réacteur nucléaire irakien Osirak en 1980), si une telle initiative ne comportait pas des risques sérieux. Deux obstacles, d’ordre technique et politico-militaire, rendent peu probable le recours à la force.

L’obstacle technique tient au fait que les Iraniens ont dispersé leurs installations, ce qui diminue les chances de succès de toute action visant à les détruire dans leur totalité. Sur le plan politico-militaire, l’Iran n’hésitera sans doute pas à riposter à une agression israélienne ou américaine. Soit à partir de son territoire, avec ses missiles de longue portée qui viseront le territoire israélien. Soit en incitant son allié libanais, le Hezbollah, à faire de même à partir du Sud-Liban, ce qui ouvrirait la voie à une régionalisation de la confrontation impliquant au moins le Liban et la Syrie. De surcroît, Téhéran ripostera par l’intermédiaire de ses nombreux alliés chiites en Irak et en Afghanistan contre les troupes américaines présentes dans ces deux pays.

Ces considérations imposent de privilégier la voie des pressions politico-diplomatiques et économiques. Cependant, achever l’isolement de Téhéran en le privant d’alliés régionaux est une condition indispensable pour le rendre plus vulnérable aux pressions ou pour pouvoir éventuellement recourir à l’option militaire. Les Etats-Unis ont développé, pour ce faire, une stratégie sur trois fronts. D’abord le front libano-syrien où, de concert avec la France, ils multiplient les pressions sur Damas. Celles-ci ont pris un nouveau tournant avec le vote de la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU demandant le retrait de l’armée syrienne du Liban, le désarmement des Hezbollah libanais et palestinien, et le déploiement de l’armée libanaise le long de la frontière avec Israël.

Cette résolution est comme un message codé enjoignant à la Syrie de défaire son alliance avec l’Iran et de prendre ses distances avec le Hezbollah, allié de Téhéran, à défaut de quoi Damas serait contraint de quitter le Liban. La résolution 1559 a d’abord une fonction régionale, ce qui permet de mieux comprendre le positionnement inattendu de la France dans cette affaire. La vivacité des divergences franco-syriennes sur la question libanaise, les relations spéciales entre le président français Jacques Chirac et l’ex-premier ministre libanais Rafic Hariri (désormais hostile à la Syrie), ou les différends commerciaux entre Damas et Paris ne peuvent à eux seuls justifier la position actuelle de Paris, sans cohérence aucune avec la politique de la France au Proche-Orient. Seule sa communauté de vue avec Washington sur la nécessité de défaire l’alliance syro-iranienne permet de donner un sens à ce qu’il faut bien appeler un revirement.

L’autre front sur lequel les Etats-Unis agissent pour endiguer l’influence iranienne est l’Irak. La guerre menée depuis avril 2004 par les forces anglo-américaines contre les partisans de l’imam Moqtada Al-Sadr n’était pas seulement due au refus de ces derniers de s’accommoder de l’occupation. Elle était aussi motivée par la volonté des Etats-Unis de neutraliser un courant ayant de fortes relations avec Téhéran. L’attitude américaine à l’égard des autres formations chiites irakiennes que sont l’Assemblée supérieure de la révolution islamique et le parti Al-Daawa, tous deux participant au gouvernement provisoire de M. Iyad Alaoui, allie une politique de cooptation de certains secteurs en leur sein et de pression contre les éléments considérés comme d’irréductibles pro-iraniens.

Par ailleurs, le statut de réfugié politique en Irak, qui a été accordé aux 4 000 membres des moudjahidins du peuple iraniens ­ classés par les Etats-Unis comme une organisation « terroriste » ­, et les « révélations » de ces derniers sur les programmes nucléaires « secrets » de Téhéran témoignent d’un rapprochement entre Washington et cette organisation, et de sa probable instrumentalisation contre la révolution islamique (comme l’avait été, avant l’invasion de l’Irak, le Congrès national irakien de M. Ahmed Chalabi).

Enfin, en Afghanistan, et sous prétexte de restaurer l’autorité de l’Etat face aux seigneurs de guerre, les Etats-Unis ont encouragé leur allié Hamid Karzaï à tenter d’écarter le chef historique des moudjahidins de la région d’Herat, M. Ismaïl Khan, un homme très proche de l’Iran. Mais Téhéran dispose d’un vaste réseau d’alliés parmi les formations politiques afghanes qui composaient l’Alliance du Nord, et il sera très difficile pour les Etats-Unis de réduire son influence.

Même si la confrontation directe entre Téhéran et Washington a été jusqu’à présent évitée, le projet de remodelage du Proche-Orient que l’administration Bush entend poursuivre va se heurter aux intérêts des Etats pivots de cette région, et finira par atteindre l’Iran. Si les Etats-Unis s’obstinent à rechercher une confrontation avec Téhéran, ils déclencheront un conflit régional qui pourrait embraser tout le Proche-Orient.

Walid Charara

(Journaliste, auteur, avec Frédéric Domont, de Hezbollah. Un mouvement islamo-nationaliste, Fayard, Paris, 2004).

(1) Lire Gilbert Achcar, « Les masques de la politique américaine », Manière de voir, n° 78, décembre 2004-janvier 2005.

(2) Emmanuel Todd, Après l’Empire, Gallimard, Paris, 2002, p. 9.

(3) Michael Mann, L’Empire incohérent, Calmann Lévy, Paris, 2004, p. 51.

© 2005 Le Monde diplomatique.