Récits de Fallujah. Par Dahr Jamail

Récits de Fallujah

Dahr Jamail

8-02-2005

Traduction J-M. Flémal

Il y a toutes ces histoires qui continueront à ressurgir des décombres de Fallujah durant des années. Non, durant des générations, plutôt...

Assis à mes côtés, dans une chambre d’hôtel d’Amman, où il est actuellement réfugié, le médecin veut bien me parler, mais à condition de garder l’anonymat. Il a raconté en Angleterre ce qu’il a vu à Fallujah et, maintenant, il est menacé par les militaires américains s’il retourne en Irak.

« J’ai commencé à parler de ce qui s’était passé durant les deux sièges de la ville afin d’éveiller les consciences, et les Américains ont bombardé ma maison à trois reprises », dit-il, s’exprimant si vite que j’ai du mal à le suivre. Il est bien décidé à parler de ce qu’il a vu et, en tant que médecin travaillant à Fallujah même, il a des preuves sur vidéos et sur photos de ce qu’il me raconte.

« Je suis entré dans Fallujah fin décembre avec un convoi médical et humanitaire et nous y sommes restés jusque fin janvier », explique-t-il, « mais j’avais été à Fallujah avant cela pour travailler avec les gens et voir quels étaient leurs besoins, de sorte que j’y avais déjà séjourné début décembre. »

Quand je lui demande d’expliquer ce qu’il a vu quand il est entré à Fallujah la première fois, en décembre, il dit que c’était comme si un tsunami avait frappé la ville.

« Fallujah est entouré de camps de réfugiés où les gens vivent dans des tentes et de vieilles voitures », explique-t-il. « Ca me rappelle les réfugiés palestiniens. J’ai vu des enfants tousser à cause du froid, et il n’y a pas de médicaments. La plupart des gens ont quitté leurs maisons sans rien emporter, ils n’ont pas d’argent, si bien qu’on se demande comment ils peuvent vivre en ne dépendant que de l’aide humanitaire. »

Le docteur me dit que, dans un camp de réfugiés dans la zone nord de Fallujah, 1.200 étudiants vivaient dans sept tentes.

« Le désastre causé par ce siège est incomparablement pire que le premier, sur lequel j’avais des témoignages de première main », dit-il, et il poursuit en disant qu’il va se servir d’une histoire comme exemple.

« Une des histoires est celle d’une jeune fille de 16 ans », dit-il d’un des témoignages qu’il a récemment enregistrés sur vidéo. « Elle est restée durant trois jours avec les corps des membres de sa famille qui avaient été tués chez eux. Quand les soldats sont entrés, elle était dans sa maison, avec son père, sa mère, son frère de 12 ans et ses deux sœurs. Elle a vu les soldats entrer et, tout de suite, sans rien dire, ils ont abattu son père et sa mère. »

La fille s’était arrangée pour se dissimuler derrière le réfrigérateur avec son frère et elle a assisté de tout près à ces crimes de guerre.

« Ils ont tabassé les deux sœurs, puis leur ont tiré une balle dans la tête », ajoute-t-il. Après ça, son frère est devenu littéralement enragé et s’est précipité sur les soldats tout en leur criant dessus, et ils l’ont abattu aussi.

« Elle a continué à se cacher après le départ des soldats et elle est restée avec ses sœurs parce qu’elles saignaient, mais elles vivaient encore. Elle était trop effrayée pour appeler à l’aide parce qu’elle craignait que les soldats ne reviennent et la tuent, elle aussi. Elle est restée là trois jours, sans eau, sans nourriture. Finalement, un des tireurs embusqués américains l’a aperçue et l’a emmenée à l’hôpital », ajoute-t-il avant de me rappeler de nouveau que tout le témoignage de la fille a été pris sur film.

Il me narre brièvement une autre histoire qu’il a recueillie d’une mère restée chez elle durant le siège. « Le cinquième jour du siège, sa maison a été bombardée et le toit s’est écroulé sur son fils, lui coupant les deux jambes », dit-il tout en se servant de ses mains pour simuler l’amputation des deux membres. « Pendant des heures, elle n’a pu sortir parce qu’ils avaient annoncé que toute personne surprise en rue serait abattue. Ainsi donc, tout ce qu’elle a pu faire, c’est lui emmitoufler les jambes et le regarder mourir devant ses yeux. »

Il s’arrête pour respirer profondément plusieurs fois, puis, poursuit : « Tout ce que je puis dire, c’est que Fallujah a l’air d’avoir été frappé par un tsunami. Il n’y restait plus beaucoup de familles, après le siège, mais elles n’avaient absolument plus rien Les souffrances allaient au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Finalement, quand les Américains nous ont laissé entrer, les gens se battaient même pour une couverture. »

« L’un de mes confrères, le Dr Saleh Alsawi, était très fâché quand il parlait d’eux. Il était à l’hôpital principal quand ils l’ont bombardé, au début du siège. Ils sont entrés au bloc opératoire où ils travaillaient sur un patient (...). Il était là parce qu’il est anesthésiste. Ils sont entrés avec leurs bottes, ont tabassé les docteurs et les ont emmenés, laissant le patient mourir sur la table d’opération. »

Cette histoire a déjà été rapportée par les médias arabes.

Le docteur me parle du bombardement de la clinique Hay Nazal au cours de la première semaine du siège.

« Elle contenait toute l’aide étrangère et l’appareillage médical dont nous disposions. Tous les commandants militaires américains le savaient, parce que nous leur en avions parlé afin qu’ils ne nous bombardent pas. Mais ce fut l’une des cliniques bombardées et, au cours de la première semaine du siège, ils l’ont même bombardée à deux reprises. »

Il ajoute alors : « Naturellement, ils visaient toutes nos ambulances et nos médecins. Tout le monde le sait. »

Le docteur me raconte que lui et quelques autres médecins tentent de poursuivre l’armée américaine en justice pour l’incident qui va suivre et pour lequel il dispose de témoignages probants sur bandes.

C’est une histoire que m’ont déjà rapportée également plusieurs réfugiés à Bagdad (...) à la fin de novembre dernier, alors que le siège de Fallujah se poursuivait toujours.

« Durant la deuxième semaine du siège, ils sont entrés et ont annoncé que toutes les familles devaient quitter leurs domiciles et se retrouver à un carrefour en portant des drapeaux blancs. Ils leur ont donné 72 heures pour quitter la ville et, passé ce délai, elles seraient considérées comme étant des ennemis », explique-t-il.

« Nous avons illustré cette histoire par une vidéo - une famille de 12 personnes, y compris un parent et son aîné de 7 ans. Ils ont entendu ces instructions, de sorte qu’ils sont partis avec toute la nourriture et l’argent qu’ils pouvaient emporter, sans oublier des drapeaux blancs. Quand ils sont arrivés au carrefour où les familles se rassemblaient, ils ont entendu quelqu’un crier ‘Maintenant !’ en anglais, et la fusillade a commencé de partout. »

Tous les membres de la famille portaient des drapeaux blancs, selon le jeune homme qui livrait son témoignage. Pourtant, il vit son père et sa mère abattus par des tireurs d’élite - sa mère touchée à la tête et son père au cœur. Ses deux tantes furent abattues, puis son frère reçut lui aussi une balle dans la nuque. L’homme déclara en outre que lorsqu’il s’était relevé du sol pour crier à l’aide, il avait reçu une balle dans le côté.

« Après plusieurs heures, il a levé le bras pour demander de l’aide et ils lui ont tiré dans le bras », poursuit le docteur. «  Et après ça, il a levé la main et ils lui ont tiré dans la main. »

Un garçonnet de six ans, de la même famille, pleurait, debout au milieu des corps de ses parents et lui aussi, alors, fut abattu.

« Tous ceux qui se redressaient étaient abattus », ajoute le médecin, indiquant en outre qu’il a des photos des morts de même que des photos des blessures par balles des survivants.

« Une fois la nuit tombée, certains d’entre eux, ainsi que cet homme qui m’a parlé, avec son gosse et sa sœur et sa belle-sœur, sont parvenus à s’éloigner en rampant. Ils ont ainsi atteint un bâtiment où ils sont restés huit jours. Ils avaient une tasse d’eau et ils l’ont donnée au gosse. Ils utilisaient de l’huile de cuisson pour mettre sur leurs blessures, qui s’étaient infectées, naturellement, et, pour manger, ils avaient trouvé quelques racines et des dattes. »

Il s’arrête ici. Ses yeux font le tour de la pièce quand des voitures passent à proximité, à l’extérieur, dans les rues mouillées (...) et l’eau qui chuinte sous les pneus.

Il a quitté Fallujah fin janvier, si bien que je lui demande à quoi la ville ressemblait quand il l’a quittée. Tout récemment, par conséquent...

« Maintenant, 25% des gens, peut-être, sont retournés, mais il n’y a toujours pas de médecins. La haine qu’éprouvent aujourd’hui les Fallujiens contre tous les Américains est incroyable, et on ne peut certes les en blâmer. Les humiliations aux check-points ont pour seul effet de les rendre encore plus furieux », me dit-il.

« J’y étais, et j’ai vu que toute personne qui ose un tant soit peu remuer la tête se fait menacer et frapper aussi bien par les soldats américains que par les soldats irakiens (...) Un homme l’avait fait, et quand le soldat irakien a tenté de l’humilier, l’homme a attrapé le fusil d’un soldat près de lui et a tué deux ING, avant d’être abattu à son tour, évidemment. »

Le docteur me dit qu’ils gardent les gens dans les files durant plusieurs heures d’affilée, outre le fait que l’armée américaine fait des films de propagande sur la situation.

« Et je les ai vus utiliser les médias et, le 2 janvier, au check-point de la partie nord de Fallujah, ils donnaient 200 dollars à chaque famille pour qu’elle retourne à Fallujah de manière à pouvoir les filmer dans la file (...) alors qu’en fait, à l’époque, personne ne retournait à Fallujah », dit-il. Cela me rappelle une histoire que m’a racontée un collègue à propos de ce qu’il a vu en janvier. A l’époque, une équipe de CNN était escortée par l’armée pour filmer des balayeurs de rues qu’on avait amenés là comme figurants et les soldats qui distribuaient des friandises aux enfants.

« Vous devez comprendre la haine que cela a pu causer (...) Il est devenu plus difficile pour les Irakiens, y compris moi-même, de faire la distinction entre le gouvernement américain et le peuple américain », ajoute-t-il.

Son histoire ressemble à d’innombrables autres.

« Mon cousin était un homme pauvre, à Fallujah », explique-t-il. « Il quittait sa maison pour aller travailler, puis s’en revenait, tout en vivant avec son épouse et leurs cinq filles. En juillet 2003, des soldats américains sont entrés chez lui et les ont tous éveillés. Ils les ont traînés dans la pièce principale de la maison et ont exécuté mon cousin devant sa famille. Puis ils sont partis, tout simplement. »

Il s’arrête un instant, puis lève les mains en l’air et demande : « Maintenant, qu’est-ce que tous ces gens vont éprouver à l’égard des Américains ? »

Dahr Jamail est un journaliste indépendant d’Anchorage, en Alaska. Il a passé sept des douze derniers mois à faire des reportages à partir de l’Irak occupé. Ses articles ont été publiés dans The Sunday Herald, Inter Press Service, sur le website de Nation Magazine, et sur le site d’infos internet de New Standardpour le compte duquel il était correspondant en Irak. Il est également le correspondant spécial en Irak de la radio Flashpoints et on l’a également vu à la BBC dans Democracy Now !, Free Speech Radio News et Radio South Africa.

Copyright 2005 Dahr Jamail