Côte d’Ivoire : une guerre civile... néocoloniale et française. Par J. Nanga.

Côte d’Ivoire

Une guerre civile... néocoloniale et française

Par Jean Nanga*

Inprecor Janvier-Février 2005

Commencée en septembre 2002, ayant entraîné la partition de fait du pays entre un Nord et un centre contrôlés par la rébellion des Forces nouvelles (FN) et le Sud au mains des Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (FANCI), loyales au président Laurent Gbagbo, la guerre civile ivoirienne est entrée dans une nouvelle phase début novembre 2004, lorsque l’armée française a détruit l’aviation des FANCI.

Faisant fi des accords de Linas-Marcoussis (janvier 2003) et d’Accra III (juillet 2004), Laurent Gbagbo a lancé le 4 novembre l’opération " Dignité ", une offensive aérienne et terrestre contre les positions des Forces nouvelles. Malgré une " guerre sans limites " promise par Guillaume Soro, chef des FN, cette offensive n’avait pas rencontré de résistance véritable au cours des deux premiers jours. Mais au cours de l’opération l’aviation des FANCI a bombardé un campement militaire français, à Bouké, au centre du pays et en zone contrôlée par les Forces nouvelles. Déployée dans le pays dans le cadre de l’opération " Licorne ", l’armée française y jouit également d’un mandat de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI), en tant que " force d’interposition ". Le bombardement a fait neuf morts parmi les soldats français, un mort civil états-unien et une trentaine de blessés. En réaction immédiate l’armée française a détruit les avions ayant commis le forfait, puis, sur ordre du chef de l’État français, son aviation a détruit l’ensemble de la flotte aérienne militaire ivoirienne. Cette " riposte " disproportionnée a provoqué à Abidjan une mobilisation des partisans de Gbagbo : violences antifrançaises et anti-opposition, marche vers la base permanente française du 43e Bataillon d’Infanterie de Marine, vers l’aéroport et vers l’Hôtel Ivoire (situé à 500 mètres de la Résidence présidentielle !) occupés par l’armée française. Un face-à-face meurtrier entre l’armée française, qui a ouvert le feu, et les manifestants conduits par les " Jeunes Patriotes ", sous le regard des FANCI. Bilan officiel ivoirien : une soixantaine de morts et plus d’un millier de blessés ivoiriens, victimes des soldats français. Une " guerre franco-ivoirienne ".

Réunis d’urgence à Abuja (Nigeria), les chefs d’États de l’Union africaine ont adopté une résolution condamnant la violation du cessez-le-feu par les FANCI et l’attaque du campement militaire français et confiant au Sud-africain Thabo Mbeki - absent et n’ayant même pas dépêché sur place une représentation - la mission de pourparlers avec les protagonistes... ivoiriens. Le 15 novembre c’est le Conseil de sécurité de l’ONU qui adoptait à l’unanimité la résolution 1572, proposée par la France, par laquelle " il impose un embargo sur les armes à la Côte d’Ivoire et envisage le gel des avoirs financiers et une restriction des déplacements à l’étranger à toute personne menaçant le processus de paix et de réconciliation nationale dans ce pays ". En France, une campagne de propagande était déclenchée par le chef de l’État lui-même, reprise massivement par les médias (1). Des plumes africanistes de la grande presse française en ont profité pour rappeler l’inexistence de la Françafrique, depuis longtemps enterrée, selon elles. Inefficacité de cette invocation face aux faits, réputés têtus. Disparition de la superbe affichée concernant l’invasion états-unienne de l’Irak. Retour des tics de l’ethos impérialiste, des habitus coloniaux, de la supériorité ontologique " blanche " ou française, de la grande presse à la droite gouvernante et à la social-démocratie oppositionnelle, en passant par l’exhibition musculaire de l’un des secteurs de l’avant-garde colonialiste, et encore nostalgique du temps des colonies, la Grande Muette Républicaine : " On ne tue pas impunément des Français ". Doit-on tuer impunément des Africains ? Aucune compassion pour les familles des victimes civiles ivoiriennes de l’Armée française , dont l’existence a eu de la peine à être évoquée. Les biens pillés des familles et entreprises françaises d’Abidjan ont bénéficié de plus d’attention que les Ivoiriens victimes de l’Armée républicaine française. Celle-ci, par la voix de son porte-parole ne se gênant pas (sur RFI le 10 novembre 2004) pour attribuer ces morts aux FANCI, après que leur Chef d’État-major ait fièrement parlé de ses troupes qui avaient pu " blesser ou tuer quelques personnes " en " faisant preuve d’un très grand sang-froid et d’une maîtrise complète de la violence ". Version assumée par la ministre de la Défense, ajoutant que la foule ivoirienne était " armée de kalachnikovs et de pistolets " (2), " Il y a sans doute eu quelques victimes ; nous ne le savons pas avec précision, car lorsque les choses se passent la nuit, il est extrêmement difficile de savoir ce qui se passe ". La nuit noire, avec ces Noirs dont on pouvait néanmoins distinguer les " kalachnikovs " et les " pistolets "... La partie française a pu aussi parler si fièrement de ses " soldats au service de la paix ", sûre que nous vivons une époque d’informations vite passées à l’ardoise magique : l’Armée Française a déjà tiré, sans sommation, sur des manifestants gbagbistes désarmés en novembre 2003 à M’Bahiakro, faisant trois blessés graves. La morgue affichée aux sommets de l’État français n’est pas sans relents coloniaux. Pour le ministère français de la Défense, le soir du 6 novembre " nous étions dans une situation insurrectionnelle "... en Côte d’Ivoire. Les insurgés étant, faut-il le rappeler, les partisans du pouvoir ivoirien ! Propos de nostalgique du temps des colonies, dans lequel s’était aussi embarqué le Chef de l’État français, Jacques Chirac, s’adressant à des étudiants marseillais dans la bonne tradition de l’ethnologie coloniale, version négrophile : " Les Africains sont joyeux par nature. Ils sont enthousiastes. Ils ont le sourire. Ils applaudissent. Ils sont contents... " (3).

Crise " ivoirienne " ? Crise " franco-ivoirienne " ? Crise " françafricaine " ou crise de la domination française en Afrique, comme le laissent entendre des réactions, telles la lettre ouverte à Koffi Annan des intellectuels burkinabé dénonçant la France, ou la lettre ouverte du Comité d’Initiative des Intellectuels Sénégalais à l’Ambassadeur de France au Sénégal (" La France se comporte comme un troisième belligérant ") et autres réactions panafricanistes (4) ?

Le produit de Linas-Marcoussis

Ce qui s’est passé est l’un des effets logiques de la solution apportée à la crise ivoirienne, par l’État français, cautionné par l’Union Africaine, puis l’ONU, à Linas-Marcoussis. Des Accords devenus dogme pour la réconciliation nationale. Alors qu’ils portaient en eux le ver de la conflictualité. Qu’on nous permette de rappeler qu’au lendemain de la signature des dits Accords de Réconciliation nationale, nous les considérions opposés aux intérêts du peuple ivoirien et disions qu’ils risquaient de " rendre la Côte d’Ivoire plus cauchemardesque " (5). Car le but de la manoeuvre était apparent : sous prétexte d’opposition, légitime et nécessaire aux conséquences de l’idéologie de " l’ivoirité ", ces accords étaient un instrument de pression sur la fraction Gbagbo, dont il fallait stopper surtout l’entreprise de restructuration de la dépendance (la " Refondation ", dans la terminologie des gbagbistes) aux dépens de la tradition françafricaine.

La Résolution 1464 (4 février 2004) du Conseil de Sécurité de l’ONU en entérinant l’opération " Licorne " et en lui subordonnant logistiquement, par la suite, la MINUCI, puis l’ONUCI, au lieu de favoriser la mise sur pied d’une force d’intervention non impliquée dans les affaires ivoiriennes, a contribué à la préparation de l’épisode actuel. Forcé ainsi à accepter la présence française, Gbagbo en a profité pour réorganiser son armée. La trêve est un moment classique de réarmement. Après le non-respect de l’Accord de Défense de 1961 - qui dans le cas présent aurait dû conduire l’armée française à prêter main-forte à Gbagbo contre la rébellion - les marchands d’armes français ont fini par livrer le matériel commandé par l’Armée ivoirienne, redoutant les conséquences de la diversification du partenariat militaire entreprise par Gbagbo. La France n’entendant pas pousser les extrémistes de la fraction Gbagbo à demander le démantèlement de la base du 43e BIMA et s’appuyant sur la sympathie de certains officiers des FANCI jouait la réconciliation en envoyant plus d’une fois la Ministre de la Défense, Michelle Alliot-Marie, en Côte d’Ivoire, même pendant les fêtes de fin d’année 2003. En cadeau de nouvel an 2004, Gbagbo l’avait faite Commandeur de l’Ordre National Ivoirien. Le réalisme de Gbagbo pour desserrer la pression a conduit la France à lancer des rappels à l’ordre, médiatisés, à la rébellion. Mais sans aucune pression véritable pour le respect du programme de Désarmement-Démobilisation-Réinsertion. Avec cette surprenante symétrie, de la part d’hommes d’États bourgeois, parfois établie, entre l’armée ivoirienne et la rébellion, en matière de désarmement. Ce changement a produit des frictions entre les Forces nouvelles et l’armée française, avec mort de soldats français (alors " des bavures "...).

La réorganisation des FANCI accomplie, Gbagbo a actionné le retour à la solution militaire. Avec pour première démonstration de force la criminelle répression de la manifestation de mars 2003. Les Forces nouvelles ne pouvaient désarmer, même en cas d’amendement à l’article 35 de la Constitution devant permettre l’éligibilité de Ouattara et de bien d’autres victimes de " l’ivoirité ". Il y a eu ainsi double violation des Accords d’Accra III : d’une part, évocation par le camp Gbagbo d’un référendum sur la révision constitutionnelle, de l’autre, non-respect de la date du 15 octobre, pour le désarmement (6). La mutation politique des Forces Nouvelles n’étant pas effective, elles ne pouvaient se suicider et perdre ainsi leur principal instrument de " légitimité ". De plus, le contrôle du Nord et du Centre du pays est une situation rentière : au-delà des revenus ministériels et du hold-up de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (7), trafics très rentables de diverses matières premières minières, par exemple l’or (8), mais aussi des produits agricoles... L’offensive des FANCI - qui a aussi fait des victimes ivoiriennes et suscité de nouveau le déplacement des populations - ne devait pas surprendre les chancelleries occidentales. Les États-Unis ont installé à Abidjan, dans le quartier du palais présidentiel, le relais africain du système d’écoute des communications Échelon.... Le Canard enchaîné (du 10 novembre 2004) a évoqué l’appel téléphonique de Chirac à Gbagbo, au cours duquel le premier mettait en garde le second sur le respect des intérêts français. Ce qui peut laisser penser que l’attaque du campement est une prophétie auto-réalisée. Dans ce cas, c’est Gbagbo qui aurait négligé cette mise en garde, tout gonflé qu’il était par l’imminence du succès de l’opération dite de reconquête de l’intégrité territoriale, qui le mettrait en position de force jusqu’aux élections d’octobre 2005. De son côté, en ordonnant les représailles, Chirac avait sous-estimé le patriotisme que susciterait cette manifestation de l’arrogance impérialiste - pouvant rappeler la répression coloniale de Dimbokro en 1950 (9), dans une sous-région ayant une partie de l’élite assez panafricaniste, même si les intellectuels tant burkinabé que sénégalais n’ignorent nullement la politique de l’" ivoirier " menée par Gbagbo. Ainsi, à l’Élysée, le réflexe françafricain l’a emporté sur l’ambigu mandat onusien de l’opération " Licorne ". L’Élysée a trouvé son Oussama Ben Laden en la personne de Laurent Gbagbo. Avec cet avantage sur la Maison-Blanche, que Gbagbo est localisable : des chars français du 43e BIMA, peuvent même se tromper de route et se retrouver devant sa porte.

Morte, la Françafrique ?

Le Rapport de la Commission d’enquête internationale sur les allégations de violations des droits de l’Homme en Côte d’Ivoire du 19 septembre au 15 octobre 2004, malgré son origine marcoussiste et onusien, confirme, dans un langage certes prudent, l’enjeu économique de la crise ivoirienne. On peut y lire, par exemple : " La Commission a reçu des témoignages faisant état d’événements qui peuvent faire croire à un certain optimisme quant à l’avenir économique de la Côte d’Ivoire. Il serait notamment question de découvertes de puits de pétrole dont la réserve serait proche de celle du Koweït et qu’ainsi, la Côte d’Ivoire pourrait devenir le deuxième producteur africain de pétrole après le Nigeria. Au surplus il serait question, toujours selon ces témoignages, du pétrole "vert ", très prisé. A côté du pétrole, on aurait également découvert, selon des témoignages, du gaz entre San Pedro et Sassandra : la réserve en permettrait l’exploitation pendant un siècle. D’autres ressources existeraient aussi tels l’or, les diamants, outre des métaux rares actuellement utilisés dans la fabrication des satellites ". Il s’agit là de sources de barbarie capitaliste néocoloniale. Ledit rapport ne l’évoque pas, mais d’après l’Annexe II de l’Accord de Défense entre les Gouvernements de la République Française, de la République de Côte d’Ivoire, de la République du Dahomey et de la République du Niger, du 24 avril 1961, la France serait privilégiée dans l’acquisition de ces " matières premières classées stratégiques ". En effet, selon l’art. 2, " la République Française informe régulièrement la République de Côte d’Ivoire (...) de la politique qu’elle est appelée à suivre en ce qui concerne les matières premières et produits stratégiques, compte tenu des besoins généraux de la défense, de l’évolution des ressources et de la situation du marché mondial .". Selon l’art. 3 " La République de Côte d’Ivoire [et les deux autres] informent la République Française de la politique qu’elles sont appelées à suivre en ce qui concerne les matières premières et produits stratégiques et des mesures qu’elles se proposent de prendre pour l’exécution de cette politique ". Et pour finir, l’art. 5 : " En ce qui concerne ces mêmes produits, la République de Côte d’Ivoire [et les deux autres], pour les besoins de la défense, réservent par priorité leur vente à la République Française après satisfaction des besoins de leur consommation intérieure, et s’approvisionnent par priorité auprès d’elle ". La réciprocité entre les signataires, faut-il le rappeler, est faussée par l’inégalité des rapports réels, de domination, entre la puissance coloniale ayant, dans le cas de ces pays, organisé l’" indépendance " quelques mois auparavant (en août 1960).

Cette posture privilégiée de la France est confirmée par la commission onusienne : " Les témoignages recueillis ont aussi permis de savoir que la loi de 1998 portant code rural et foncier serait liée à la position dominante que la France ou les intérêts français occupent en Côte d’Ivoire. Selon ces sources, les Français posséderaient 45 % de la terre et, curieusement, les sièges où se trouvent la Présidence de la République et l’Assemblée Nationale ivoirienne feraient l’objet d’un bail conclu avec des Français. Ces derniers contrôleraient les secteurs de l’eau et de l’électricité qui représentent une somme de 10 milliards de francs CFA par mois ".

Le rapport ne donne pas de détails sur cette position dominante des intérêts français qu’il n’est pas inutile de rappeler, en ces temps de propagation du mythe injurieux de l’action généreuse du Capital occidental en Afrique. On y trouve de nombreux premiers de la classe capitaliste française :

-  Bolloré (leader des transports maritimes français en 2003), principal opérateur du transport maritime avec Saga, SDV et Delmas, est quasiment maître du port d’Abidjan, le premier port de transit dans la région ouest-africaine et le second port à conteneurs d’Afrique, dont le principal terminal à conteneurs, celui de Vridi, a été récemment acquis par Bolloré de façon scandaleuse d’après les autres opérateurs portuaires français et ivoiriens confondus. Il est aussi maître du chemin de fer ivoiro-burkinabé, Sitarail. S’il s’est récemment replié du cacao, il s’est par contre maintenu en leader dans le tabac et le caoutchouc ...

-  Bouygues (leader du bâtiment et des travaux publics en France, aussi présent comme Vinci, second des Travaux Publics en France), y est depuis l’indépendance le traditionnel n° 1 du BTP (on y rencontre aussi Colas, troisième des travaux routiers en France). Il a aussi, par la privatisation-mise en concession, le contrôle de la distribution de l’eau courante (Société des Eaux de Côte d’Ivoire), de la production et la distribution de l’électricité à travers la Compagnie Ivoirienne d’Électricité et la Compagnie Ivoirienne de Production de l’Électricité. Il est aussi présent dans l’exploitation récente du pétrole ivoirien...

-  Total (première entreprise de France) est détenteur du quart des actions de la Société Ivoirienne de Raffinage (SIR, n°1 des entreprises de Côte d’Ivoire) et propriétaire de 160 stations de distribution des hydrocarbures.

-  France Telecom (septième entreprise de France et leader des télécommunications), est le principal actionnaire de Côte d’Ivoire Telecom et de la Société Ivoirienne des Mobiles (environ 85 % du capital ), depuis leur mise en concession, dans le cadre de la privatisation des entreprises publiques.

-  Dans le secteur des banques et des assurances, sont présents la Société Générale (sixième banque de France, Société Générale des Banques de Côte d’Ivoire, 55 agences), le Crédit Lyonnais, BNP-Paribas, AXA (seconde entreprise de France et leader du secteur des assurances, présente en Côte d’Ivoire depuis la phase coloniale).

-  La doyenne des entreprises françaises est le Groupe Compagnie Française de l’Afrique de l’Ouest de Côte d’Ivoire (CFAO-CI, principale entreprise " françafricaine " de l’empire colonial français en Afrique subsaharienne, équivalent colonial privé d’ELF), multicarte (automobile, pharmacie, nouvelles technologies... après avoir longtemps monopolisé l’exportation, la grande distribution...) dont la rentabilité (pas une seule année de perte, de sa création en 1887 à 2003) en a fait récemment une propriété du Groupe Pinault-Printemps-La Redoute (10). C’est le n° 9 des entreprises de Côte d’Ivoire, après session de sa filière bois dans laquelle elle a été très présente pendant des décennies.

-  A tout seigneur, tout honneur, nous ne pouvons arrêter cette liste indicative, sans l’évocation de la présence du chef du patronat français, le baron Ernest-Antoine Seillères, à travers Technip (dans l’équipement du secteur pétrolier) et Bivac (attributaire, en mai 2004, du scanner du port d’Abidjan).

Cette présence du Capital français, témoigne de la rentabilité capitaliste de la Côte d’Ivoire. Et bien que les investissements directs français n’y excèdent pas 3,5 milliards d’euros - l’acquisition des ex-entreprises d’État les plus rentables relevant souvent de la braderie - les profits tirés annuellement sont énormes. Comme l’a si clairement rappelé l’ex-sénateur français Jean-Pierre Camoin (du Groupe Bolloré et Président du Cercle d’Amitié et de Soutien au Renouveau Franco-Ivoirien, créé en février 2004) : " les industriels ne sont pas des philanthropes. Une entreprise n’existe que si elle fait des bénéfices, si elle progresse ; sinon elle disparaît " (11).

Derrière " l’ivoirité ", des enjeux capitalistes

Il est paradoxal qu’en ces temps de dénonciation spectaculaire de la marchandisation du monde, la compréhension des crises qui affectent la partie de l’humanité la plus victime du rouleau compresseur néolibéral ait de la peine à échapper au culturalisme, à la sous-estimation de leurs ressorts économiques. Le génocide des Tutsis, couplé au massacre des démocrates Hutus au Rwanda en 1994, est régulièrement utilisé (en évacuant souvent le massacre des démocrates Hutus) pour légitimer ce culturalisme. Ainsi, dans la crise ivoirienne, " l’ivoirité " est présentée comme sa cause majeure, au lieu de la comprendre comme une réponse réactionnaire à la crise structurelle du néocolonialisme (au même titre, par exemple, que les résultats électoraux du Front National en France sont l’expression de l’insécurité sociale). La relation entre la progression du néolibéralisme et la poussée de la xénophobie, du chauvinisme et autres formes d’exclusion, d’altérophobie semble pourtant évidente. Ce qui ne signifie nullement l’absence de précédents ni d’autonomie relative de la conscience raciste, xénophobe. Dans le cas de " l’ivoirité " les ingrédients ont été produits par le système colonial, puis par la phase ascendante du néocolonialisme, colonialisme indirect ou réformé dont la Côte d’Ivoire a bien été le " modèle "

La demande publique de distinction entre Ivoiriens et non-Ivoiriens est exprimée en 1990, durant " l’ouverture démocratique ", à la veille des premières élections multipartistes de la Côte d’Ivoire dite indépendante, par le candidat à la présidence Laurent Gbagbo, adversaire de l’autocrate Houphouët-Boigny. Cette " ouverture démocratique " est une réponse à la contestation socio-politique des effets de la crise structurelle du néocolonialisme, caractérisée, entre autres, par les difficultés de trésorerie. La distinction entre Ivoiriens et non-Ivoiriens est l’une des sources possibles de renflouage des caisses de l’État, par l’instauration de la carte de séjour pour les étrangers. Une mesure préconisée aussi par Alassane Dramane Ouattara (alors premier ministre de Houphouët-Boigny), qui va aussi décider de l’instauration de la carte d’identité nationale infalsifiable. Ces mesures ne sont pas une spécificité ivoirienne. Alassane Ouattara, ex-Directeur Afrique du Fonds monétaire International, a sillonné l’Afrique subsaharienne durant les années 1980 pour expliquer aux États surendettés et soumis ou candidats à l’Ajustement Structurel qu’il leur fallait désormais réduire les budgets sociaux et élargir les recettes de l’État. L’instauration (ou le renchérissement) de la carte de séjour pour les résidents africains a été aussi à l’ordre du jour dans d’autres pays africains que la Côte d’Ivoire, du Nigeria à l’Afrique du Sud post-apartheid. C’était tout à fait en phase avec la politique menée en la matière par les États capitalistes développés.

La tentative de théorisation de " l’ivoirité " par l’intelligentsia organique de la fraction Bédié après la victoire de Konan Bédié sur Ouattara, dans la guerre de succession à Houphouët-Boigny, était non seulement une opération de légitimation de l’hégémonie patrimonialiste-capitaliste de cette fraction du Parti démocratique de la Côte d’Ivoire (PDCI, ex-Rassemblement démocratique ivoirien, le parti-État de Houphouët-Boigny) mais aussi une légitimation de la tradition françafricaine houphouétiste, sectoriellement menacée par le néolibéralisme orthodoxe et intéressé de l’ex-Directeur Afrique du FMI. Ses années de Premier ministre chargé d’appliquer le Programme d’ajustement structurel (PAS), sous l’autorité d’Houphouët-Boigny - veillant malgré tout aux intérêts sacro-saints de la Françafrique, par exemple en freinant les ambitions de Cargill, dans la filière cacao - étant considérées comme l’avant-goût de la néolibéralisation sous son éventuelle présidence. L’alliance Gbagbo-Ouattara contre Bédié, sous forme de Front Républicain qui a boycotté l’élection présidentielle de I995 (Ouattara en était exclu pour nationalité considérée douteuse), était aussi basée sur le projet anti-houphouétiste du Front populaire ivoirien (FPI) de Gbagbo. Le recours à " l’ivoirité " ou sa critique, apparaît ainsi plutôt instrumental à la lumière des tragiques épisodes Guéi - auteur du coup d’État en 2000 pour soi-disant mettre un terme à " l’ivoirité " et ayant fini par s’en draper, pour exclure Ouattara de la course à la présidence - et Gbagbo, voire de la rébellion. Car le rapport de la Commission onusienne confirme l’existence de charniers dans la zone sous contrôle des Forces nouvelles, marque d’un chauvinisme à rebours.

Cette " ivoirité " est en fait rythmée par les enjeux capitalistes néolibéraux que représente le contrôle de l’appareil d’État. La première offensive anti-Ouattara, menée par Bédié, avant la mort d’Houphouët-Boigny, fut l’obstruction qu’il a organisée, en tant que Président de l’Assemblée Nationale, à la privatisation de Côte d’Ivoire Telecom (CIT). Bouygues était prêt à cueillir le CIT, après avoir hérité de la Société des Eaux de Côte d’Ivoire, en acquérant la SAUR au début de la privatisation, au milieu des années 1980, et obtenu, en 1990, la concession pour quinze ans de l’Énergie Électrique de Côte d’Ivoire, par un scandaleux gré à gré, sous-évalué, ficelé par Alassane Ouattara. En bon haut fonctionnaire de la Finance internationale, Ouattara est aussi un grand entrepreneur. L’acquisition par son ami Bouygues de CIT (finalement concédé à France Telecom par Bédié devenu Chef de l’État ivoirien) aurait accru sa puissance en Côte d’Ivoire : " En 1991, le continent noir a représenté 7 milliards de francs de volume d’affaires dont 2 milliards pour la seule Côte d’Ivoire... Si l’Europe dépasse légèrement l’Afrique avec 7,7 milliards de francs dans les activités du groupe, l’Amérique et l’Asie arrivent loin derrière avec respectivement 3,4 milliards de francs et 2,1 milliards de francs " (12). Il aurait aussi davantage profité à Alassane Ouattara, qui ne privatisait pas que pour les autres, selon les autres barons du PDCI-RDA, ses rivaux, menacés ou détrônés de leurs fiefs rentiers par la privatisation, menée hors de leur contrôle.

Ce qui est considéré comme un programme de braderie du patrimoine public, passe aussi dans l’opinion, conditionnée, pour " un acte antipatriotique ". De quoi s’interroger sur la nationalité de son responsable. Le Premier ministre, Ouattara, a ainsi servi dans ce cas de fusible à l’intouchable Président Houphouët-Boigny. Ouattara, qui avait de plus étudié et travaillé hors de son pays, qui par ailleurs avait envoyé la troupe contre les étudiants, était dans une situation semblable à celle de Kengo Wa Dondo, Premier ministre de Mobutu, au Zaïre, dont le zèle à appliquer l’ajustement structurel avait induit la remontée en surface, dans l’opinion, de ses filiations polonaise et tutsie. Le conditionnement nationaliste conduisait à croire, qu’un " Zaïrois authentique " ne l’aurait pas fait...

Pour la Françafrique conservatrice, Ouattara était celui qui avait favorisé la pénétration, dans la filière café-cacao, du capital états-unien. L’autocrate ivoirien, francophile, n’en voulait pas, n’ayant historiquement fait exception que pour Nestlé. Et pour cause, au-delà de la francophonie, il avait des biens immobiliers, des comptes et des actions en Suisse. Les multinationales intéressées par le cacao ivoirien - Archer Daniel Midland (ADM) et Cargill - étaient les principales du secteur au niveau mondial. Impossible de leur fermer la porte en période d’ajustement structurel organisé par les institutions de Bretton Woods, dans lesquelles les États-Unis détiennent un veto. La porte leur avait donc été entrebâillée. Ainsi, sous Bédié, ADM s’était retrouvé en partenariat minoritaire avec l’un des majors de la filière, la SIFCOM, dont Bédié détenait près de 12 % des actions. Ce co-actionnariat ne pouvait être dépourvu de quelque attente de soutien politique, pour l’ancien ambassadeur de Côte d’Ivoire aux États-Unis, avant d’être ministre de l’Économie et des Finances, conscient des relations états-uniennes de son rival aux prochaines élections présidentielles de 2000. Est-ce une simple coïncidence si Bédié, qui tout en accentuant " l’ivoirité " avait rendu moins défavorable la concurrence pour ADM et Cargill, ait été renversé par les mutins de décembre 1999, ayant servi dans la Mission des Nations Unies en République centrafricaine sous les ordres de l’Armée française, et que ces derniers aient porté à la tête de l’État Guéi, l’ancien Chef d’État Major de Houphouët-Boigny, qui s’est révélé par la suite très françafricain ?

Bien que le putsch eut été assez bien accueilli pour sa dénonciation, le Gouvernement de transition n’a pu régler le problème de " l’ivoirité ". Car le discours ivoiritaire couvrait l’accumulation particulière réalisée par les " vrais Ivoiriens " de Bédié. La privatisation des entreprises d’État et la libéralisation des marchés est une phase particulière d’accumulation et de mutation de parvenu en capitaliste. Ainsi, dans l’unité nationale retrouvée (sans Bédié, exilé en France), la transition a été en Côte d’Ivoire l’occasion de recadrer le processus de privatisation et de libéralisation des marchés que la fraction Bédié avait manigancé avec ceux qui sont présentés comme des " généreux-investisseurs-volant-au-secours-d’une-Afrique-non-rentable ", les puissants corrupteurs que cache la médiatisation des seuls corrompus. Vu la composition du dit gouvernement de transition, avec pour forces politiques principales le Rassemblement des Républicains (RDR, parti de Ouattara) et le Front Populaire Ivoirien (FPI, de Gbagbo), l’accord sur le sort de ces manigances ne pouvait se limiter qu’à la suspension de leur exécution. Si la part belle faite aux entreprises françaises (Bouygues, France Telecom, Total...) dans ces combines ne pouvait convenir au Ministre du Budget, puis de l’Économie et des Finances, par ailleurs, conseiller économique de Gbagbo, Mamadou Koulibaly (13), l’autre libéral (Ouattara) ne se serait pas opposé aux faveurs préparées, par exemple, pour son ami Bouygues par l’équipe Bédié. Autrement dit, le gouvernement de transition devait " assainir " la gestion de la chose publique malmenée par le régime Bédié et laisser aux vainqueurs des futures élections la relance de la privatisation et de la libéralisation. Les deux candidats provisoirement alliés - Ouattara et Gbagbo - partageant fondamentalement le programme des institutions de Bretton Woods, la course au pouvoir politico-économique n’a pu se passer du discriminant anti-Ouattara, " l’ivoirité ". Les ambitions du Général Guéï lui ayant fait perdre le soutien de certains anciens putschistes, plutôt liés à Ouattara, la bataille de " l’ivoirité " allait désormais se mener aussi par la violence armée. Il est plus d’une fois arrivé dans l’histoire que la crise de légitimité politique s’accompagne d’une perte du monopole de la violence. Ainsi, " l’ivoirité " était devenue aussi paramilitaire, chaque camp se préparant pour la fin de la transition. La bataille constitutionnelle - de père ivoirien " et ", ou bien " ou ", de mère ivoirienne - relative à l’éligibilité, s’est terminée aux dépens de Ouattara, exclu des élections, alors qu’il avait appelé à voter " oui " au référendum constitutionnel, sûr de son " ivoirité " prouvée par l’état-civil. La transition s’est terminée par le charnier de Yopougon, au nom de " l’ivoirité " : des partisan/es de Ouattara, assassinés par des gendarmes partisans de Gbagbo, considéré vainqueur après la tentative de putsch électoral de Guéï enrayée par la manifestation des partisans de Gbagbo, suivie de la répression d’une manifestation des partisan/es de Ouattara en ayant profité pour demander la reprise de l’élection à laquelle ils n’avaient pas participé.

Les opérations de " réconciliation " entreprises par Gbagbo ne pouvaient aboutir tant qu’elles n’étaient pas accompagnées d’une volonté de redistribution équitable, pour ses adversaires, des rentes de situation de la privatisation, de la libéralisation des marchés, de la réforme de la propriété foncière pénalisant les allochtones dans un pays où la part de production de l’agriculture est si dominante. La volonté de réaliser la " refondation ", version néolibérale du nationalisme africain, dans un climat de déchirement du tissu national, symbolisé par l’existence des milices partisanes, principalement celle du pouvoir, ne pouvait que favoriser l’entrée en scène d’une rébellion cristallisant les frustrations de toute une partie de la population, subissant les exactions des sbires du pouvoir et le climat d’insécurité sociale. Si tout laisse penser que la rébellion a été co-organisée par le régime burkinabé (14), devenu le relais militaire de la Françafrique dans la région après la mort d’Houphouët-Boigny, le terreau était fécond.

Au regard des charniers découverts dans la zone sous contrôle des Forces nouvelles, des témoignages recueillies par la Commission onusienne sur leurs rapports avec certains régimes de la sous-région dont celui du tyran togolais Eyadéma (15), il est presque évident que la forme choisie pour combattre " l’ivoirité " - aussi par son manque d’originalité : tentative de putsch, puis rébellion armée, censée conduire le chef politico-militaire des rebelles au pouvoir selon la méthode éprouvée au Liberia (Charles Taylor), au Congo-Brazzaville (Sassou Nguesso), en Centrafrique (Bozizé) - était motivée plus par des intérêts traditionnels que par la passion démocratique. Que les discriminations anti-burkinabé soient importantes, que soient importants leurs transferts financiers (des dizaines milliards de francs CFA par an, pouvant se tarir en cas d’expulsion...) n’aurait sans doute pas suffi pour motiver la déstabilisation de ce pilier de l’économie ouest-africaine et de la zone Franc CFA, qu’est la Côte d’Ivoire. Pour cela il fallait des raisons plus traditionnelles ou au moins l’aval de la métropole françafricaine.

Conservation du " pré carré " français en Afrique

L’implication, sous prétexte humanitaire, de l’État français dans la crise en Côte d’Ivoire, ne déroge pas au principe de la conservation du contrôle de ce qu’elle considère son " pré carré " en Afrique subsaharienne. La fibre humaniste n’est sensible qu’en cas de remise en cause substantielle des intérêts considérés historiques et inébranlables de la France, comme métropole néocoloniale, portés par ses grandes entreprises. Chaque fois qu’un régime a essayé de remettre en question les fondamentaux de cette domination, même sans être porteur d’une alternative révolutionnaire socialiste, il en a, d’une façon ou d’une autre, fait les frais ; le peuple en pâtissant toujours plus que le régime déchu. L’Afrique " indépendante " des coups d’État est un héritage de la politique coloniale avec ses fraudes électorales organisées, ses changements de majorité dans les assemblées territoriales par corruption, aboutissant déjà à des conflits dits ethniques.

Il est symbolique que le premier putschiste meurtrier de la zone CFA - le Togolais Étienne Eyadéma - soit encore au pouvoir et aussi qu’il soutienne le chef de la rébellion en Côte d’Ivoire, Guillaume Soro. A titre de rappel, déjà en 1963, il s’agissait d’une mutinerie des soldats, démobilisés de la guerre d’Algérie, contre le président togolais Sylvanus Olympio. Que reprochait-on à ce dernier ? D’avoir demandé en 1958 l’indépendance du Togo, sous mandat franco-onusien. Puis, une fois l’indépendance acquise en 1960, de vouloir réviser le contrat d’exploitation du phosphate togolais, considéré léonin, en faveur du capital français ; d’avoir entrepris la diversification du partenariat économique avec d’autres États occidentaux, dont l’Allemagne, ex-métropole coloniale qui devait aussi le soutenir dans la création d’une monnaie nationale, en sortant de la Zone Franc... La mutinerie au cours de laquelle Olympio va être assassiné a lieu, comme par hasard, quelques jours avant la sortie officielle du Togo de la Zone Franc. Sylvanus Olympio n’était pas un brin socialisant, mais un bon libéral, qui avait même subordonné la " justice sociale " à l’établissement des " équilibres macro-économiques ", proposant aux soldats togolais de l’armée coloniale en Algérie une reconversion plutôt qu’agrandir les rangs d’une armée togolaise non-productive de quelque trois cents soldats.

D’autres putschs et tentatives de putsch - parfois à l’aide de mercenaires, ces " corsaires de la République ", suivront. Dont celui contre Hamani Diori, activiste avéré de la Francophonie, co-signataire avec Houphouët-Boigny de l’Accord de Défense d’avril 1961, qui dispose, en annexe, de la fourniture prioritaire des matières premières stratégiques à la France ; de l’uranium nigérien, en l’occurrence, exclusivité de la COGEMA, que Diori, au grand dam du général De Gaulle, a voulu mettre à la disposition des autres puissances occidentales aussi préoccupées par la puissance nucléaire (16), afin que le Niger tire plus profit de cette - nocive - ressource naturelle, en période de forte demande sociale de la jeunesse nigérienne. Il avait aussi mis à l’ordre du jour la fin de la base militaire française au Niger. Marien Ngouabi (Congo-Brazzaville) va être assassiné en 1977, quelques heures avant la rencontre franco-congolaise, à Paris, portant sur la révision du contrat pétrolier, également considéré léonin en faveur d’ELF par la partie congolaise. Révision dont il n’a plus été question pendant une décennie.

La liste est longue. Comme le disait Mitterrand, qu’on peut suivre à ce propos, il ne s’agit pas de pratiques passées : " En Afrique le fonctionnement gaulliste demeure aujourd’hui identique. Le personnel a changé mais les méthodes restent. Le RPR est actuellement maître de toutes les représentations d’ELF en Afrique. Les hommes du RPR sont aussi des agents du SDEC (...) Ce genre de pratique continue de nos jours (...) Foccart continue. Il travaille aujourd’hui pour Chirac " (17).

Ainsi, sans être le moins du monde anticapitalistes, voire des anti-impérialistes - Gbagbo, ayant oublié ses convictions socialistes sur le chemin de la " démocratisation " de l’Afrique - ni des démocrates avérés, mais plutôt un capharnaüm oligarchique de " nationalistes " néolibéraux, de manipulateurs de l’ethnicité, de pentecôtistes-affairistes branchés sur leurs frères et sœurs " born again " de la classe dirigeante états-unienne, les " refondateurs " ivoiriens ont eu l’outrecuidance de remettre en question certains intérêts inébranlables de la domination française dans la zone Franc. Ils l’ont fait en surestimant leur légitimité et leur habileté à manœuvrer. Que la France ait choisi de ne pas actionner l’Accord de Défense d’avril 1961, malgré la demande de Gbagbo, ne s’explique nullement par quelque principe de non-ingérence dans une crise faussement présentée ivoiro-ivoirienne. L’implication du régime burkinabé ne pouvait échapper à la surveillance militaire française de la région. L’Accord ne pouvait être actionné parce que dans la conception néocoloniale française, Gbagbo, qui avait choisi de conserver cet accord néocolonial, était coupable de l’avoir violé. La rébellion comme prolongation du putsch avorté devait alors servir de moyen de pression sur Gbagbo, et non d’une grotesque installation au pouvoir d’une équipe de rechange. La France - " troisième belligérant, sinon le belligérant de l’ombre " selon le Comité d’Initiative des Intellectuels Sénégalais - pouvait même jouer le rôle d’obstacle à la marche de la rébellion sur Abidjan. Ainsi, de Lomé à Linas-Marcoussis, il s’agissait de ramener à l’ordre, à travers un Gouvernement de " réconciliation nationale ", les divers intérêts politico-économiques de la puissance métropolitaine et ceux des différentes fractions de la " classe politique ivoirienne " confondue avec le capital ivoirien.

Car la " refondation " gbagbiste néolibérale était coupable d’avoir rouvert les dossiers des privatisations et concessions suspendus pendant la transition, de les soumettre à des appels d’offre en " bonne et due forme ". Avec pour conséquence le fort probable risque pour certaines multinationales françaises - ayant bénéficié des faveurs d’Houphouët-Boigny, Ouattara, Bédié - de ne pas bénéficier d’un renouvellement de juteuses concessions arrivant à terme sous le régime Gbagbo. De ne pas se voir attribuer de gré-à-gré les juteuses entreprises à privatiser. De ne pas bénéficier des plus juteux marchés publics, sur lesquels, contrairement à l’idée d’un retrait irremplaçable des entreprises françaises, il y a la concurrence des entreprises chinoises, sud-africaines, états-uniennes et de bien d’autres dont la présence sur le marché ivoirien n’est pas dépourvue d’ambitions monopolistes (18).Vu qu’en " période de récession, l’Afrique ne peut survivre qu’en situation de monopole " (19).

Le cas d’ADM et de Cargill dans la filière cacao a prouvé la plus grande efficacité des multinationales états-uniennes en matière de " libre concurrence ". De la fin de la décennie 1990 aux premières années de la décennie 2000, elles sont passées de la situation de partenaires minoritaires ou d’entreprises secondaires au leadership, absorbant au passage certaines filières de leurs anciennes partenaires majoritaires, poussées à un déficit astronomique. Comme l’écrivent la Banque Africaine de Développement et l’OCDE : " des évolutions remarquables se sont produites en termes de destination des produits ivoiriens au sein même de l’Union Européenne. Par exemple, alors que la France et les Pays-Bas représentaient respectivement 15,2 % pour cent et 9,8 % des exportations ivoiriennes en 2000, la première ne comptait plus que pour 13.9 % en 2001 contre 14,1 % pour les Pays-Bas. Ceci s’explique par le fait que le cacao domine les exportations ivoiriennes, cacao dont la transformation est dominée par des multinationales qui ont connu de profondes mutations en termes de propriété du capital. Cette mutation s’est opérée en faveur de groupes tels que Cargill, ADM, Callebaut qui ont une tradition de transport en vrac, plus avancée qu’en France, en vue de gagner en efficacité et d’économiser sur les coûts liés à la logistique de transport. De plus les ports disposant d’une meilleure logistique pour la réception en vrac du cacao sont les ports d’Amsterdam et de Hambourg où se situent des filiales industrielles importantes appartenant à ces grands groupes " (20). La percée du capital états-unien dans cette filière a, par exemple, poussé Bolloré à se débarrasser de sa filiale, pourtant l’une des majors...

Impérialisme secondaire, intérêts divergents

La sophistication des tentatives métropolitaines pour ramener à l’ordre le président Gbagbo - un choix imposé à l’Élysée par les rapports de force mondiaux -, tout comme la pression de la concurrence, a mis aussi à jour les divergences au sein du capital colonial français. Pour la préservation de leurs intérêts d’une part et devant l’affaiblissement du soutien français à la rébellion d’autre part, des patrons français ont créé, avec des patrons ivoiriens plutôt proches de Gbagbo, le Cercle d’amitié et de soutien au Renouveau Franco-Ivoirien (CARFI), présidé par l’ex-sénateur UMP Jean-Pierre Camoin (groupe Bolloré) et ayant parmi ses membres bienfaiteurs... Laurent Gbagbo. Le réalisme capitaliste de l’entreprise est exprimé par le président du CARFI : " Tout le monde s’attendait à ce que cette économie s’effondre avec un pays coupé en deux, une circulation entravée. Malgré cela, la Côte d’Ivoire a prouvé qu’elle pouvait vivre toute seule, sans aide, payer des fonctionnaires, faire fonctionner l’électricité, l’eau (...) On peut se poser la question pourquoi cette situation s’est aggravée ? Je crois intimement que les générations passées ont fait un travail immense, ont su construire la Côte d’Ivoire ; mais actuellement, la jeune génération est là avec des jeunes formées dans les grandes écoles, qui ont envie de prouver ce qu’ils savent faire. Cette jeune génération est celle qui nous intéresse. Que veut-elle cette jeune génération ? Elle veut un partenariat basé sur l’égalité, un vrai partenariat où il n’y a plus une France tutélaire qui vient donner des leçons à la Côte d’Ivoire pour développer son industrie, pour développer toutes ses exportations. Il y a de l’autre côté, une Côte d’Ivoire adulte avec des élites formées qui ont besoin de la France pour pouvoir également développer leur pays, ce grâce à un partenariat avec un pays dont on partage la langue, la culture et pour tout dire pour qui on a une certaine affection (...) Notre intérêt c’est l’entreprise. Que ce soit M. Gbagbo ou M. X ça ne nous intéresse pas ! Ce que nous voulons c’est que le candidat et ensuite le Président tienne compte de notre avis. " (21)

Comme par hasard, fin 2003 et premier semestre 2004 sont marqués, en plus de l’achat des armes françaises par Gbagbo, par l’acquisition française de marchés : Alcatel, Technip et Bivac (baron E-A Seillères)... et surtout la scandaleuse concession à Bolloré, pour quinze ans, du Terminal à conteneurs de Vridi, au Port Autonome d’Abidjan dont le directeur général, Marcel Gossio, est le vice-président du CARFI. Une opération publiquement contestée par Jean-Louis Billon, président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Côte d’Ivoire (manutentionnaire comme Bolloré, chargeur de cacao SIFCA, co-actionnaire de Bédié, sous la présidence de celui-ci et non partisan du CARFI). Bolloré a ainsi obtenu une situation de quasi-monopole sur le deuxième port africain, après celui de Durban (Afrique du Sud). Ainsi, " le jeudi 24 juin dernier, Marc Rose, directeur d’exploitation de la SETV [Société d’Exploitation du Terminal à conteneurs de Vridi] a adressé une note à Jacques Remy de la Sivom [entreprise de J-L. Billon] dans laquelle il écrivait ceci : "Nous ne prendrons plus les conteneurs Sivom au terminal à l’exception des lots devant être chargés sur nos navires..." " (22). La Banque Mondiale n’a pas manqué de critiquer cette enfreinte à la liberté des affaires : " La procédure qui a été suivie remet en cause les efforts déployés par la Banque et les autres bailleurs de fonds pour aider la Côte d’Ivoire à créer un environnement propice au développement du secteur privé, entre autres en garantissant une concurrence loyale. Le résultat obtenu est que les intérêts du pays n’ont pas été sauvegardés et que le partage des risques et bénéfices est très inéquitable entre le pays et la SETV en faveur de cette dernière pour une période d’au moins quinze ans. " (23) Ainsi, pour la stabilisation du front " extérieur ", Gbagbo a recouru aux procédés traditionnels de la Françafrique.

Cette scandaleuse attribution, rappelant celle de l’électricité offerte à Bouygues par Ouattara, s’accompagnait d’un partage très inéquitable des directions d’entreprises d’État, considéré comme une des causes du blocage dans l’application de l’Accord de Marcoussis. Parmi les points à l’ordre du jour des rencontres entre Gbagbo et ses opposants figurait pendant cette période la répartition équitable et concertée des postes de direction, c’est-à-dire des situations rentières. Privilège que Gbagbo n’entendait pas céder, soucieux de confier les entreprises les plus rentables et les plus en rapport avec les opérateurs étrangers - source possible de manigances économico-politiques - à ses proches. S’étant ainsi constitué un lobby dans la Françafrique, Gbagbo s’est permis de réprimer dans le sang la manifestation de l’opposition, les 25 et 26 mars 2004, après la sortie du gouvernement des ministres contestant la nouvelle donne économico-rentière. Déboussolés par la réaction française, dans les villes sous contrôle des Forces nouvelles, les partisans de celles-ci ont manifesté leur colère contre les soldats français, en leur criant, à Korhogo par exemple : " Vous êtes des calculateurs comme Gbagbo, quittez notre ville ! " (24). La violation du cessez-le feu de novembre 2004 - dont avaient été prévenues, par Gbagbo, l’ONU et les autorités françaises - s’inscrit bien dans cette dynamique de réconciliation avec des secteurs du capital français. Car la division de la Côte d’Ivoire dessert aussi les entreprises ayant d’importantes activités (canne à sucre, coton...) au Centre et au Nord et ne pouvant aisément acheminer la production vers les marchés du Sud. Le climat de guerre étant aussi favorable à la " concurrence déloyale " des marchandises frauduleusement introduites des pays voisins. Ainsi, par exemple, en fin avril, le " très influent et discret président du groupe Castel-BGI, Pierre Castel, spécialiste du vin et des brasseries, a demandé au président ivoirien, Laurent Gbagbo, une lutte plus sévère contre les fraudes récurrentes et massives constatées dans le domaine sucrier. Chaque année, la branche ivoirienne de son groupe, la BGI-Solibra et ses différentes unités perdent 15 milliards de FCFA selon M. Castel " (25). Mais il s’agissait bien d’une réconciliation sectorielle et non d’un alignement de Gbagbo sur les intérêts français. Et l’écrasement de la rébellion, tenté par Gbagbo en novembre, n’était pas prévu à l’ordre du jour élyséen. D’où la réaction brutale de Chirac et sa décision de bombarder l’aviation de Gbagbo.

Enjeux pétrolier et financier

Du point de vue métropolitain, il y a un enjeu plus important que les affaires de M. Castel. Il s’agit du champ pétrolier. En Côte d’Ivoire, les pétroliers français accusent un retard sur les États-Unis et le Canada. De 2000 à 2003 la production pétrolière a triplé, le pétrole devenant ainsi le second produit d’exportation de la Côte d’Ivoire. Sans Total, se contentant de ses 25 % dans la Société Ivoirienne de Raffinage - dont il n’est pas sûr de remporter la mise en concession suspendue en 1999-2000, pour non-respect de la procédure - et de son parc de stations-service. De surcroît, les réserves se révèlent au fil du temps plus importantes qu’annoncées au départ.

Le régime Gbagbo ne semble pas prêt à dévier de la trajectoire anglo-américaine prise et, fort probablement, asiatique dans le futur. Évitant ainsi d’augmenter l’emprise française sur l’économie et - à la lumière des précédents historiques dans le Golfe de Guinée - sur la politique ivoirienne. Les dispositions annexes de l’Accord de Défense d’avril 1961, citées précédemment, ne sont pas respectées. Ailleurs, où il était question de révision du monopole français dans l’exploitation pétrolière, ont eu lieu putschs et milliers de morts, en période de " démocratisation " néolibérale. Comment le pays " modèle " de la Françafrique échapperait-il à cette " règle " consignée ici par l’Accord de Défense ?

La participation multinationale au capital de Total ne change rien à l’affaire. Ce que prouvent aussi bien la position française sur l’Irak que l’état actuel des relations franco-angolaises, entre autres. N’est-ce pas aussi en rapport avec les intérêts pétroliers qu’a été décidée l’annulation de la procédure judiciaire dite des " disparus du Beach " par la Cour d’appel de Paris, le 22 novembre 2004, concernant la disparition de trois centaines de jeunes Congolais confiés aux autorités congolaises ; " une décision sans précédent " d’après Me Patrick Baudouin, avocat de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme ? Une affaire au cours de laquelle la prétendue " séparation des pouvoirs " caractéristique de " l’État de droit " a été mise à mal par la très vespérale audience de week-end, vers 1 heure du matin, le 4 avril 2004, afin de libérer et renvoyer au Congo le directeur général de la police congolaise mis en examen pendant un séjour d’agrément dans la région parisienne. Avec pour conséquence le déplacement vers un autre tribunal du juge d’instruction de Meaux l’ayant incarcéré. Pratique de république bananière en plein pays de Montesquieu qui ne peut surprendre que ceux et celles qui ne veulent rien entendre des pratiques de corruption réciproque entre dirigeants politiques françafricains de la métropole et des territoires africains. L’association coup d’État/guerre-pétrole/minerais est plus rationnelle que l’association coup d’État/guerre-cacao.

Au nom de la " Refondation " libérale les partisans de Gbagbo, tel Mamadou Koulibaly, n’entendent pas perpétuer la dépendance à l’égard de l’ancienne métropole au travers de la Communauté Financière Africaine et de sa " zone Franc CFA ". La dévaluation du Franc CFA annoncée par la France en 1994, avant convocation des Chefs d’État de la zone CFA, a été vécue comme un humiliant rappel de la facticité de l’" indépendance " ou de la " souveraineté nationale ". Une monnaie nationale, régionale ou continentale est pour bon nombre d’économistes africains un projet à réaliser. Les performances économiques capitalistes de la Côte d’Ivoire, plus importantes que celles d’autres pays africains pourvus d’une monnaie nationale, le permettraient. En 2003 la Côté d’Ivoire a en effet produit 38,5 % du PIB et 45 % de la masse monétaire des huit pays de la sous-région Union Économique et Monétaire de l’Ouest Africain (UEMOA) de la Communauté Financière Africaine. D’où le récent rappel de Gbagbo à ses pairs soutenant la rébellion : sans la Côte d’Ivoire il n’y a pas d’UEMOA. Ce qu’il avait déjà méchamment démontré en retardant sa contribution en 2003, grippant ainsi la Banque Centrale des États de l’Afrique Occidentale (BCEAO, dont Ouattara a été Gouverneur, poste réservé à la Côte d’Ivoire).

Cette importance économico-monétaire de la Côte d’Ivoire est aussi la raison pour laquelle ce projet de " souveraineté " ne peut être accepté par la métropole monétaire qui a conservé, malgré le passage à l’euro, la garantie du Franc CFA par le Trésor français. Cette tutelle monétaire assure le contrôle des économies de la zone et garantit les bénéfices des capitaux français en assurant la convertibilité illimitée, la parité fixe avec l’euro et surtout la liberté des transferts. Le mécanisme de tutelle est assuré par la centralisation des réserves de change. " Elle apparaît à deux niveaux puisque les États centralisent leurs réserves de change dans chacune des deux grandes banques centrales tandis qu’en contrepartie de la convertibilité illimitée garantie par la France, les banques centrales africaines sont tenues de déposer au moins 65 % de leurs réserves de change auprès du Trésor français, sur le compte d’opérations ouvert au nom de chacune d’elles " (26).

Il s’agit d’un instrument de domination que la France n’entend pas céder. Ainsi, le projet piloté par le Nigeria d’une monnaie régionale de tout l’Ouest Africain, programmé en 1992 pour 1994, n’avait pu être réalisé. Les deux banques centrales régionales n’ayant pas par la suite été réceptives aux arguments du courant anti-Zone Franc CFA exprimés lors du colloque sur le Franc CFA organisé par la principale institution panafricaine, non-gouvernementale, le Conseil pour le Développement de la Recherche en Sciences Sociales en Afrique, à Dakar en 1998. L’un des animateurs n’était autre que l’actuel n° 2 de l’État ivoirien, Mamadou Koulibaly, qui en économiste monétariste ne démord pas sur la question. Que Gbagbo, comme Olympio en son temps, ait entrepris la préparation d’une sortie de la Zone Franc ne serait pas surprenant, vu le développement des relations avec l’Angola, l’un des rares États africains dont la monnaie nationale (kwanza) est liée au dollar. Ainsi, ce hasard du calendrier aussi relevé par le Comité d’Initiative des Intellectuels du Sénégal " nous avons du mal à croire que, seulement une semaine après la Conférence Internationale d’Abidjan pour la Réforme de la Zone Franc, l’armée française ouvre le feu sur les symboles visibles de la souveraineté de la Côte d’Ivoire de manière violente et barbare, haineuse et sanguinaire ".

Barbarie ou... ?

Le langage des armes dans une ambiance d’ethno-confessionalisation, relative certes, des clivages, en un temps où l’espérance révolutionnaire active a encore du mal à se relever des décennies d’escroquerie sur le socialisme, rend plus difficile la situation des partisans d’une réponse anticapitaliste à cette crise du néocolonialisme et des organisations radicales du mouvement social. Ainsi, les organisations révolutionnaires ivoiriennes, victimes aussi des milices de Gbagbo, n’ont pas manqué de rappeler la nature réelle de ce conflit, franco-ivoirien dès le départ, dans lequel, comme d’habitude, le peuple est l’herbe sur laquelle se battent les éléphants, pour leurs intérêts oligarchiques.

Par malheur, le sort du peuple ivoirien, comme celui des immigrés ouest-africains, libanais, syriens, français... dépend des co-gestionnaires de l’ordre établi, au niveau international, de ceux quiont co-organisé Linas-Marcoussis et Accra : de Chirac à Mbeki en passant par Eyadéma, de l’ONU à l’Union Africaine en passant par la CEDEAO et la Francophonie.

La paix civile qui pourrait être restaurée ne va pas mettre un terme à la violence économico-sociale de la néolibéralisation (implicitement inscrite dans l’Accord de Marcoussis par la participation des institutions de Bretton Woods au suivi du dit Accord), sur laquelle ne s’opposent pas substantiellement les tenants de " l’ivoirité " et leurs comparses prétendument anti-ivoirité, bien qu’ils aient voté le très " ivoiritaire " Code foncier et se soient montrés aussi habiles en charniers humains. Dans ce pays à l’État si endetté depuis le temps du père de la dépendance néocoloniale risque de s’accentuer la déscolarisation des enfants - les filles surtout -, le travail des enfants, la prostitution, le chômage... Bref, l’insécurité sociale, humus du chauvinisme, de la violence du lumpen-prolétariat... Ainsi, la paix civile, au-delà des élections, choix entre deux maux - maintenir Gbagbo ou le remplacer par l’un de ses rivaux néolibéraux - devrait être mise à profit pour l’unité des luttes des exploités, opprimés de Côte d’Ivoire, au-delà des différences d’appartenance ethnique, régionale, nationale, confessionnelle, ou de genre.

Poumon économique de la région, la Côte d’Ivoire pourrait aussi devenir l’un des pôles de la construction d’une dynamique anticapitaliste régionale, favorisée par la présence dans plus d’un cas des mêmes multinationales dans le voisinage (Ghana, Liberia, Nigeria... " anglophones " compris), par l’existence d’organisations régionales néocoloniales contre lesquelles devrait se construire une dynamique de solidarité régionale des peuples exploités et opprimés. De la région au continent, du continent à l’intercontinental, tous et toutes ensemble contre l’ordre criminel capitaliste.

* Jean Nanga est le correspondant d’Inprecor pour l’Afrique subsaharienne.

1. Ainsi, devant les étudiants marseillais, Jacques Chirac a lâché : " Nous ne voulons pas laisser se développer un système qui ne pourrait conduire qu’à l’anarchie ou à un régime de nature fasciste ". Suscitant cette réponse, bien moins médiatisée, de Laurent Gbagbo : " Le président Chirac a soutenu le parti unique pendant quarante ans. Qu’est-ce qui est plus proche du parti unique que le fascisme ? C’est nous qui étions en prison sous le régime de parti unique soutenu par la France. C’est une insulte. " (interview à Libération du 15 novembre 2004)

2. Gbagbo et ses troupes disaient presque la même chose pour justifier la criminelle répression de la manifestation - sans leaders - de l’opposition, en mars 2004 !

3. Franz Fanon, psychiatre, disait, à juste titre, que celui qui aime les nègres est aussi malade que celui qui les exècre. Cf. Peau noire, masques blancs. Notons que le politologue togolais Comi Toulabor décrit pour sa part une autre réalité : " La francophobie des jeunes patriotes ivoiriens est largement partagée. Les "rentrez chez vous !" qu’ils crient à l’armée française, on les entend dans tous les pays d’Afrique francophones depuis dix ans... Il y a eu le sentiment qu’on n’aurait jamais fait ça dans un autre pays ou sur un autre continent. Pour nombre d’Africains, c’est une atteinte intolérable au sentiment de fierté nationale " (Libération du 10 décembre 2004)

4. De Douala, capitale économique du Cameroun, le journaliste Pius N. Njawé, (habitué aux persécutions du régime françafricain de Paul Biya) a parlé de " Guerre coloniale " (Le Messager, 16 novembre 2004 ).

5. Cf. J. Nanga, " Ajustement meurtrier de la "Françafrique" au néolibéralisme ", Inprecor n° 478/479 de janvier-février 2003.

6. Selon les accords : " Les parties se sont engagées à commencer le Désarmement-Démobilisation-Réinsertion au plus tard le 15 octobre 2004 (...) Le processus de Désarmement-Démobilisation-Réinsertion concernera tous les groupes paramilitaires et milices ".

7. Des soldats français avaient été trouvés, faisant la bamboula, en possession des billets provenant du hold up de la BCEAO à Bouaké, en septembre 2003. Ils avaient déclaré avoir ramassé en chemin les sacs d’argent, alors que tout laisserait plutôt croire qu’ils auraient été complices du hold up... Ces soldats avaient été rapatriés en métropole, sans grand bruit.

8. A l’Ouest, le MPIGO (composante des Forces Nouvelles) s’était approprié pendant quelque temps une mine d’or de la société française COGEMA.

9. Cette répression coloniale a eu, entre autres, pour conséquence politique majeure, le désapparentement en 1951 du Rassemblement Démocratique Africain (RDA, organisation panafricaine, dirigée par Houphouët-Boigny, leader de sa section ivoirienne, le PDCI) du Parti Communiste Français à l’Assemblée Nationale française, puis son ralliement en 1952 à l’Union Démocratique et Socialiste de la Résistance (UDSR) de François Mitterrand, avant qu’il ne devienne gaulliste... Une étape dans la préparation du néocolonialisme.

10. La lecture de l’article qui lui est consacré dans le n°3037 de Marchés tropicaux et méditerranéens (23 janvier 2004) n’est pas une perte de temps...

11. Entretien publié par le quotidien abidjanais, Fraternité Matin du I8 mai 2004.

12. Stephen Smith & Antoine Glaser, Ces Messieurs Afrique, Le Paris-Village du continent noir, éd. Calmann Lévy, Paris 1992, p. 49.

13. Avant la dévaluation du Franc CFA en 1994, Koulibaly s’était prononcé en faveur de la sortie de la Communauté Financière Africaine (CFA, ex-Colonies Françaises d’Afrique) pour prétendre à l’indépendance. Un signe évident de non-adhésion à l’ordre françafricain hérité d’Houphouët-Boigny.

14. Tant la commission d’enquête onusienne qu’un rapport de l’Armée française, cité par Fraternité-Matin l’ont reconnu. Cf. " Crise armée : l’armée française avoue l’implication du Burkina ",Fraternité Matin du 23 octobre 2004, http://fr.allafrica.com/stories/printable/200410250320.html

15. Eyadéma est le mentor de Guillaume Soro, chef des Forces nouvelles, qui fut colistier de la Secrétaire générale du RDR de Ouattara aux élections législatives de 2000. Dans les années 1990, Soro a affronté à la machette au campus universitaire Blé Goudé, le chef des milices de Gbagbo, pour le contrôle de l’organisation étudiante FESCI dont la direction était considérée comme un marchepied et un réservoir des voix électorales conduisant à la bureaucratie oligarchique. Serait-ce une des raisons historiques des règlements de compte meurtriers actuels entre les Forces armées ivoiriennes et les Forces nouvelles ?

16. L’uranium du Niger a contribué à faire de la France une puissance nucléaire, tout en contribuant à faire du Niger l’un des pays les plus pauvres de la terre. Mais, selon l’économie dominante, le Niger est débiteur de la France... Cf. " Niger, Entretien avec Mamane Sani Adamou ", Inprecor n° 497 de septembre 2004 ; Claude Wauthier, Quatre présidents et l’Afrique : De Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand, éd. Seuil, Paris 1995.

17. Propos rapporté par Laure Adler dans son ouvrage sur F. Mitterrand, L’année des adieux, Flammarion, Paris 1995, pp. 75-76.

18. Évoquant une réunion du patronat français sur la Côte d’Ivoire, au lendemain de la crise franco-ivoirienne, La Lettre du Continent (n°460, 9 décembre 2004) écrit : " Les assureurs étaient tous dans leurs petits souliers, la grande crainte - non avouée - de tous était l’existence d’un deal entre les présidents Thabo Mbeki et Laurent Gbagbo pour une relève par des groupes sud-africains ". La construction de l’aéroport de San Pedro, seconde ville portuaire, aurait été avant ce nouvel épisode, déjà attribuée à une entreprise sud-africaine...

19. Selon les " Principe des multinationales françaises " rapportés par Stephen Smith et Antoine Glaser, op. cit., p. I2.

20. BAD & OCDE, Perspectives économiques en Afrique, chap. Côte d’Ivoire, 2003, p. 145.

21. " Relations d’affaires franco-ivoiriennes : 48 grands patrons interpellent les politiques ", Entretien avec Fraternité Matin du 18 mai 2004 .

22. Ahua K. " La SETV refuse les conteneurs de la Sivom ", Le Front du 1er juillet 2004.

23. Lettre du Directeur des Opérations de la Banque Mondiale pour la Côte d’Ivoire au Ministre d’État de l’Économie et des Finances, du 17 mai 2004.

24. " Korhogo - Marche de protestation des populations : un soldat français blessé", Le Patriote du 1er avril 2004 .

25. L’actualité économique africaine au 4 mai 2004, sur www.grioo.com. Pierre Castel est co-fondateur du CARFI.

26. Banque de France, " La Zone Franc ", Note d’information n° 127, octobre 2003, p. 10 ; On peut se reporter également à : Nicolas Agbohou, Le franc CFA et l’euro contre l’Afrique, Éditions Solidarité Mondiale A.S., Paris 1999.