L’espoir change-t-il de camp ? par Jean Bricmont

L’espoir change-t-il de camp ?

JEAN BRICMONT

(Contribution à « Mourir pour MacDo en Irak », éditions Aden, Bruxelles, 2004)

« Les outrages commis par les Cipayes révoltés en Inde sont réellement épouvantables, affreux, indicibles... comme ceux qu’on ne s’attend à voir que dans les guerres de mutinerie, de nationalités, de races, et par-dessus tout de religion ; en un mot, comme ceux que la respectable Angleterre avait coutume d’applaudir lorsqu’ils étaient perpétrés par les Vendéens contre les « Bleus », par les guérilleros espagnols contres les Français infidèles, par les Serbes contre leurs voisins allemands et hongrois, par les Croates contre les rebelles viennois, par la garde mobile de Cavaignac ou les Décembristes de Bonaparte contre les fils et les filles de la France prolétarienne. Aussi infâme que soit la conduite des Cipayes, elle n’est que le reflet, sous une forme concentrée, de la propre conduite de l’Angleterre en Inde.... »

Karl Marx .

Il y a un certain nombre de choses qu’il est apparemment plus facile de commencer que d’arrêter : une histoire d’amour, grignoter des pistaches et mener une guerre. C’est ce dernier point que les Américains découvrent aujourd’hui en Irak. Cette situation va soulever de nouveaux débats au sein des mouvements opposés à la guerre. Il y a toujours eu deux tendances au sein de ces mouvements, l’une minoritaire et l’autre majoritaire : en 1991, la majorité soutenait l’embargo contre l’Irak comme alternative à la guerre. La minorité voyait dans cet embargo un simple préparatif à la guerre et s’y opposait. Lors des accords d’Oslo, la majorité a applaudi et la minorité y a vu un accord de type « Bantoustan » qui ne résoudrait rien . Lors des guerres contre la Yougoslavie et contre l’Afghanistan, la majorité a pris une position de type ni-ni : ni l’OTAN ni Milosevic, ni Bush ni les Talibans. Lors de l ! a dernière guerre, la majorité a soutenu les inspections de l’ONU, de nouveau comme alternative à la guerre, et la minorité y a vu une préparation psychologique à cette guerre (s’il faut des inspections, c’est que l’Irak viole sans doute le droit international et si ces inspections ne mènent à rien, une guerre est peut-être nécessaire). Dans la situation présente, la majorité demandera que l’ONU ou l’Europe s’impliquent plus dans la « reconstruction » de l’Irak et la minorité exigera le départ pur et simple des occupants.

L’idée que je voudrais défendre ici, c’est que la position majoritaire est en fait très faible intellectuellement et que sa force vient essentiellement du soutien dont elle dispose dans les grands appareils politiques (socialistes, verts et même communistes). À cause de cette force institutionnelle, les majoritaires peuvent éviter le débat avec les minoritaires en les taxant de simplisme, d’antiaméricanisme primaire (si pas d’antisémitisme) ou en les accusant d’être « pro-X » (où X=Milosevic, Saddam Hussein, les Talibans etc.). Pour illustrer ce qui est erroné dans la tendance dominante, commençons par le slogan « ni-ni » : maintenant que Milosevic est à La Haye, les Talibans et Saddam Hussein renversés, les partisans de ce slogan peuvent-ils expliquer comment ils comptent se débarrasser de l’autre partie du « ni », Bush ou l’OTAN ? Bien entendu, c’est impossible et ! ils le savent très bien. Mais c’est bien là tout le problème : on ne peut pas mettre sur le même pied un pays où vivent 4 % de l’humanité et dont les dirigeants déclarent ouvertement que le siècle qui commence sera « américain » et des pouvoirs brutaux (au demeurant très différents entre eux) mais dont l’action est fortement limitée dans le temps et dans l’espace.

Plus fondamentalement, le discours majoritaire se laisse trop influencer par l’idéologie dominante de notre époque. Celle-ci peut être résumée en quelques idées fondamentales : la chute de l’URSS démontre la supériorité de notre système, basé sur la démocratie, le respect des droits de l’homme et le marché libre. Le problème est d’étendre ce système là où il ne règne pas encore et pour cela, l’usage de la force est parfois nécessaire. Il y a partout de nouveaux Hitlers qui se proposent de massacrer de nouveaux Juifs-les Kosovars, les Kurdes, les femmes afghanes etc. Ceux qui refusent l’ingérence humanitaire sont analogues aux « Munichois » d’avant-guerre. Ils ferment les yeux face au véritable danger de notre temps, le « fascisme islamique » et refusent de porter secours aux « victimes ».

Le courant majoritaire accepte pour l’essentiel le début du raisonnement, mais pas nécessairement sa conclusion (concernant l’usage de la force). Le courant minoritaire repose sur une tout autre vision du monde et de l’histoire. « Notre » système n’est pas basé uniquement ou même principalement sur « la démocratie, le respect des droits de l’homme et le marché libre », mais sur une longue période de relations inégales avec ce vaste réservoir de matières premières et de travail gratuit ou très bon marché qu’on appelle aujourd’hui le Tiers Monde . Personne ne peut dire ce que serait notre système (ni d’ailleurs comment aurait pu se développer le reste du monde) sans le trafic des esclaves, la conquête des Amériques et son pillage ainsi que celui de l’Afrique et des Indes, les guerres de l’opium, le flot ininterrompu de pétrole bon marché au 20ème siècle ou le transfert de ressources pudiquement appelé « service de la dette ».

Du point de vue défendu ici, le plus grand progrès du 20ème siècle est sans doute la défaite des puissances européennes dans les luttes anti-coloniales. Cela a permis de libérer des centaines de millions d’hommes et de femmes d’une des formes les plus extrêmes de racisme, d’exploitation et d’oppression. Mais cette libération n’a été que partielle, essentiellement parce que le système colonial a été remplacé par un système néo-colonial qui a laissé plus ou moins intactes les relations économiques inégales, tout en déléguant les tâches de répression à des gouvernements formellement autonomes. On peut penser et souhaiter que les principales luttes de ce siècle-ci auront pour objet le démantèlement du système néo-colonial, et l’on peut observer en Amérique Latine ainsi que dans ce qu’il y a de meilleur dans le mouvement altermondialiste, l’amorce d’un tel combat.

Il est par ailleurs facile d’établir un lien direct entre les guerres actuelles et le système colonial et néo-colonial. La création d’Israël n’a été possible que comme prolongement de l’occupation britannique de la Palestine après la fin de l’empire turc. La création d’un Koweït « indépendant » (du monde arabe, mais pas de nous) est aussi liée à l’implication de l’Empire britannique dans cette région. Le régime baasiste en Irak est issu de la révolte contre la monarchie qui servait de « façade arabe » à cet empire, pour utiliser l’expression de Lord Curzon. Le régime iranien, quant à lui, est issu d’une révolte contre celui du Shah, qui a été instauré par les États-Unis en 1953, lors du renversement de Mossadegh, lequel avait eu le mauvais goût de chercher à nationaliser le pétrole. Le soutien à Saddam Hussein da ! ns les années 80 était motivé par la volonté de « contenir » la révolution iranienne. Al Quaida trouve ses origines dans la lutte instiguée par les Américains contre un régime relativement laïc mais proche des Soviétiques en Afghanistan . Bref, où que l’on se tourne, on constate que les interventions d’hier, toutes bien sûr justifiées par les plus nobles intentions, ont semé les germes des conflits d’aujourd’hui.

Venons-en à la situation actuelle en Irak et à l’attitude que les mouvements anti-guerre devraient adopter. Tout d’abord, il faut se rendre compte que les États-Unis ne vont pas quitter l’Irak, sauf s’ils finissent par en être chassés militairement, ce qui prendra beaucoup de temps (et de morts). Politiquement, ils ne peuvent pas se permettre de perdre la face dans un conflit où ils ont tant investi. Ils ne peuvent s’en aller que s’ils laissent derrière eux un régime « ami ». Le problème est qu’ils ont peu d’alliés réels dans le monde arabe : quelques milieux d’affaires et des dirigeants féodaux, mais ni les forces laïques qui ont toujours eu une position anti-impérialiste ni, ce qui est nouveau, le gros des forces religieuses. L’avenir dira s’ils gagneront leur pari - Irakiser la guerre - c’est-à-dire faire combattre la résistance par les Irakiens eux-mêmes. Mais c’est loin d’être certain et il est peu probable que ce pari soit gagné par des moyens démocratiques et respectueux des droits de l’homme. On aura sans doute affaire pendant des années à un gigantesque Liban ou à une gigantesque Palestine. Il sera pour le moins intéressant d’observer l’attitude des intellectuels occidentaux qui ont agité le drapeau des droits de l’homme pendant tant d’années contre les pays socialistes et les régimes nationalistes du Tiers-Monde.

On peut facilement parier que ces intellectuels se focaliseront, non sur l’occupation et son caractère illégitime, mais sur les méthodes utilisées par la résistance et dont la stigmatisation sera un axe privilégié de leur discours ; on s’indignera face aux attentats-suicides et aux attaques contre les civils et on exigera que les critiques de la guerre « condamnent sans ambiguïté » ces méthodes, avant toute autre chose. Mais, comme le texte de Marx cité en exergue le rappelle, l’indignation sélective face aux « atrocités » n’est pas nouvelle. Les Moudjahidines en Afghanistan à l’époque soviétique n’utilisaient pas des méthodes particulièrement délicates, mais étaient néanmoins applaudis par la « respectable Angleterre » et surtout par les États-Unis. On peut retourner les choses comme on veut, le fait est qu’il y a beaucoup plus de mort ! s, y compris de morts civils, parmi les Palestiniens, les Afghans et les Irakiens que parmi les Américains et les Israéliens. Quant à la question de savoir si les morts civils sont intentionnels dans un cas et pas dans l’autre, on ne peut s’empêcher d’observer que les guerres, les occupations et les embargos sont parfaitement intentionnels et leurs conséquences parfaitement prévisibles. Par ailleurs, il faut souligner que les millions de gens qui se sont opposés de par le monde à cette guerre l’ont fait par des moyens pacifiques et démocratiques : pétitions, manifestations etc. On leur a ri au nez : quelle bande de naïfs ! Même les gouvernements européens (France, Allemagne) qui ont en fait donné aux États-Unis un conseil d’ami (quelles qu’aient été leurs intentions réelles) ont été traités par le mépris. Ce sont les États-Unis et leurs admirateurs dans l’intelligentsia et la presse européenne qui ont fait le choix d ! e lutte armée ; qu’ils ne viennent pas ensuite se plaindre de la résistance que cela provoque ou des formes qu’elle prend.

Lorsque les Américains sont entrés à Bagdad, la question qui s’est immédiatement posée était : à qui le tour ? La Syrie, l’Iran, Cuba ? Un des premiers mérites de la résistance irakienne, c’est d’avoir retardé ces plans et d’avoir immobilisé une bonne partie de l’armée américaine. Reste à savoir combien de temps elle pourra tenir. Contrairement à l’image donnée par la guerre du Viêt-nam, la majorité des résistances populaires, de la Commune de Paris à l’Amérique centrale des années 80, finissent par être écrasées. Mais si la résistance continue, alors elle peut contribuer à changer la face du monde. Elle peut redonner l’espoir à un monde arabo-musulman qui en a bien besoin après toutes les défaites et les humiliations subies face à Israël et aux États-Unis. Plus important encore, elle peut mettre en question l’invincibilité des États-Unis, particulièrement en Amérique Latine. L’ordre du monde ne repose pas sur la justice et les droits de l’homme, mais sur la conviction, cent fois répétée dans l’histoire, que les opprimés peuvent se révolter tant qu’ils le veulent, ils finiront par être vaincus. C’est ainsi qu’on en arrive à considérer comme naturel, sauf lorsque les victimes protestent, que la Bolivie fournissent de l’énergie à bas prix à la Californie (après avoir « fourni » de la même façon de l’argent et de l’étain à l’Occident) ; une comparaison entre les deux pays montre que, de toute évidence, c’est à la Bolivie de soutenir le niveau de vie de la Californie . Déstabiliser, même temporairement, le bras armé de cet « ordre » peut avoir un effet symbolique extraordinaire. De plus, tous les mensonges qui ont servi à préparer ce ! tte guerre ont été servilement répété ! s par le s médias dominants (au moins aux Etats-Unis et chez leurs alliés) et cela contribue à leur faire perdre en partie leur crédibilité.

D’aucuns verront dans les propos tenus ici un soutien au terrorisme et d’autres au contraire applaudiront en appelant à soutenir la résistance irakienne. Personnellement, je vois dans la rhétorique du soutien à X (à Saddam, à la résistance etc.), une grande part de mythologie. Nous (les opposants à la guerre) n’avons ni armes ni argent à fournir à qui que ce soit. Si des gens sont prêts à partir combattre ou aider directement la résistance irakienne, c’est leur choix et ils doivent évaluer lucidement la nature des forces qu’ils soutiendraient alors réellement (ne serait-ce que pour éviter de tragiques désillusions et retournements de veste, comme on a pu en connaître dans le passé). Mais pour la majorité, qui restera ici, une attitude plus modeste est de rigueur. Nous ne pouvons pas résoudre tous les problèmes du monde. Par ailleurs, le mouvement anti-guerre doit aussi admettre son échec : nous ne sommes arrivés absolument à rien face à la violence déchaînée des États-Unis. Par conséquent nous sommes mal placés pour donner des leçons d’humanisme aux Irakiens qui doivent, à cause de notre échec, se sacrifier en grand nombre pour libérer leur pays.

Depuis le conflit entre Staline et Trotski en Union Soviétique, les intellectuels de gauche en Occident ont passé beaucoup de temps à se disputer pour savoir qui ils « soutiennent » dans des conflits lointains ou passés sur lesquels ils n’ont aucune influence réelle. Un cynique pourrait suggérer que, outre que ces débats leur permettent d’étaler une vaste érudition historique, ceux-ci les mènent à se couper de la majorité de la population là où ils vivent et là où leurs actions pourraient avoir un réel impact. Quoi qu’il en soit, la question que nous devons nous poser n’est pas celle d’un soutien affectif ou imaginaire à ceci ou cela mais de l’action à entreprendre là où nous pouvons avoir un effet, c’est-à-dire dans nos sociétés et face aux gouvernements occidentaux. Dans l’immédiat, il faut tout faire pour n’apporter aucune aide, matérielle, symbolique ou autre, même sous prétexte de reconstruction, à l’occupation. Le gouvernement américain n’a d’ailleurs pas besoin de troupes étrangères pour des raisons militaires, mais pour pouvoir prétendre, face à son opinion publique, qu’il est à la tête d’une vaste coalition. Dissipons cette illusion au plus vite. Il faut aussi se préparer à un éventuel après-Bush. Ceux que l’on pourrait appeler les impérialistes intelligents, le « financier et philanthrope » George Soros par exemple, mais aussi une bonne partie des élites américaines vont tout faire pour se débarrasser d’un président qui a contribué bien trop efficacement à la mobilisation de la population mondiale contre les États-Unis. Des démocrates tels que Clinton ou Carter sont bien meilleurs que Bush pour agiter le drapeau du « multilatéralisme » (sans aller bien sûr jusqu’à demander l’avis des populations de l’Asie, de ! l’Afriqu e ou de l’Amérique Latine) et pour reconstruire, avec le soutien de la social-démocratie (et accessoirement, des Verts), le condominium impérial euro-américain.

Plus fondamentalement, et pour agir à plus long terme, surtout dans les pays non directement engagés dans cette guerre, nous devons travailler au niveau intellectuel et culturel pour changer radicalement la perspective dominante dans les « rapports Nord-Sud ». Le problème fondamental n’est pas qu’il y a des méchants dictateurs (même s’il y en a) ou des fanatiques religieux opposés à « l’Occident » (même s’il y en a aussi) mais des siècles de rapports injustes qui n’ont nullement disparu et qui sont à la base d’un ordre économique qui n’est pas moralement défendable et peut-être même pas stable à moyen terme. Ce point de vue peut paraître « radical » et « minoritaire », mais uniquement lorsqu’on se limite aux sociétés occidentales ; dans le vaste monde, il n’a rien de choquant et surtout pas dans le monde arabe, où la politique des Etats-Unis ! réalise des « scores staliniens », mais d’opinions qui leur sont défavorables . Il y a des quantités de choses à faire pour s’attaquer à cet ordre : alléger le poids de la dette, combattre les accords économiques inégaux, limiter les gaspillages, ouvrir les frontières aux réfugiés. Si nous nous attaquons à cela, et à cela d’abord, nous contribuerons à réaliser le modeste voeu exprimé lors de l’agression occidentale contre la révolution russe par Bertrand Russell, qui, afin de « minimiser le sang versé et de préserver au maximum ce qui a de la valeur dans la civilisation actuelle », espérait « un peu de modération et de sentiment humain de la part de ceux qui bénéficient de privilèges injustes dans le monde tel qu’il est » .

Jean Bricmont