Les sanctions et la crise du système de santé en Irak

Par David Smith-Ferri *

Si on le mesurait, comme on le fait pour la métèorologie, tous les indicateurs de ces dernières deux années auraient pointé vers une saison orageuse pour les soldats états-uniens et leurs familles. Une tempête après l’autre. Et des prévisions à long terme toujours bloquées sur les tourmentes. Ces soldats envoyés en Afghanistan et en Irak - dans le sillage des émotions du 11 septembre - appelés à libérer des peuples de la tyrannie et à protéger les Américains des attaques terroristes, se retrouvent en fait en train de mener une guerre de guérilla sans fin, avec des repères moraux qui sont aussi difficiles à trouver qu’un sentier au cours d’une tempête de sable.

Des civils innocents, y compris des enfants, sont inévitablement en train de mourir "entre" leurs mains. La majorité des Irakiens, ce peuple qu’ils sont venus libérer, souhaitent leur départ. Une majorité d’Américains est d’avis que l’invasion était une erreur, et pourtant les voici encore en train de continuer à se battre, de se déployer encore plus loin, et de risquer leur vie et leur santé psychique.

Ils se battent pour un commandant en chef (Bush) qui n’assiste pas à leurs obsèques, et pour une administration républicaine qui interdit de photographier les sacs de plastique noir contenant leurs dépouilles [qui arrivent par avion aux Etats-Unis]. Ils sont hantés par le terrible scandale des tortures infligées à des prisonniers (entre autre dans la prison d’Abu Ghraib aux abords de Bagdad), dont les fantômes continueront longtemps à hurler, et par l’effondrement total du château de cartes des raisons invoquées pour justifier la guerre [les armes de destruction massive, les liens entre Saddam Hussein et Al Quaïda, etc.]. Ils œuvrent pour une organisation [l’armée] dans laquelle des cadres supérieurs peuvent parler de la joie de tuer sans être ni censurés, ni réprimandés. Ils sont de plus en plus nombreux à rentrer avec des blessures physiques et/ou des traumatismes psychiques. Et en Irak, ils sont entourés des preuves irréfutables de la futilité de leur mission : la résistance/insurrection sans répit, et les chaînes incassables qui maintiennent les Irakiens esclaves de la pauvreté, du chômage, des problèmes de santé et de l’insécurité. Or, cet esclavage discrédite totalement les prétentions de "libération". Qui peut les blâmer si leur séjour en Irak se réduit à un intense jeu de survie ?

C’est dans ce contexte qu’il faut situer les actions du lieutenant de l’armée US Isaac Shields, du capitaine de réserve Dr. Alex Garza et du colonel à la retraite Dr. David Gifford, militaires qui sorte du commun. Shields et Garza ont vu de leurs propres yeux à quel point les bibliothèques médicales en Irak sont surannées. Indépendamment l’un de l’autre, ils ont eu l’idée, assez évidente, de solliciter des dons de revues médicales [américaines] pour contribuer à mettre à jour les bases de données médicales irakiennes. Avec l’aide de médecins, de professeurs d’université et d’étudiants en médecine, ils ont entrepris une action qui a permis de réunir plus de 100’000 articles de revues grâce à des donations provenant du monde entier. Thamer Al Hilfi, un médecin et professeur à l’Ecole de Médecine de l’Université de Tikrit [nord de l’Irak], qui a été le bénéficiaire de certains de ces dons, a été cité récemment dans le Washington Times : « C’est un immense changement. Chacun ici - médecins et étudiants - ont l’impression de revivre ».

Shields et Garza méritent des félicitations pour leur compassion [le terme chéri par W. Bush, qui est en contact directe avec Dieu], leur courage et leur débrouillardise, tout comme d’autres personnes aux Etats-Unis qui ont permis de rassembler et de transporter des dons. Heure après heure et dollar après dollar, leurs efforts ont fait davantage pour l’avancement de la justice, de l’autosuffisance et pour la liberté en Irak que les milliards qui ont été dépensés - et qui continuent à l’être - pour une guerre dégradante. Leurs actes vont droit au cœur des besoins de l’Irak. Mais si ces actes sont tout à leur crédit, ils couvrent de honte cette administration qui a toujours été plus intéressée aux gains géopolitiques qu’à satisfaire effectivement les besoins évidents et durables du peuple d’Irak.

Les médias aimeraient probablement bien en faire une simple histoire de bons sentiments et de générosité américaine. Mais l’ironie de la situation est trop énorme pour être escamotée.

Je me demande si Isaac Shields ou Alex Garza savent pourquoi les bibliothèques médicales Irakiennes sont aussi surannées. Lors d’une visite en Irak en 2002, j’ai rencontré un médecin à l’hôpital de Bassora qui parlait des revues médicales les plus récentes dans son institution. Elles dataient de la fin des années 1980, donc elles étaient vieilles de près de 15 ans. La raison en était simple : l’embargo économique international imposé le 6 octobre 1990 interdisait l’importation en Irak de revues et de livres scientifiques [car ces ouvrages étaient censés faciliter la production d’armes de destruction massive par le régime dictatorial de S. Hussein, armé pendant longtemps par la France et les Etats-Unis, entre autre contre l’Iran, et, de fait, les Kurdes].

Au cours des années suivantes, chaque discipline académique et chaque bibliothèque sont devenues complètement obsolètes. Combien parmi les gens qui travaillent avec diligence pour rassembler des donations de manuels médicaux pour les envoyer en Irak savent-ils, qu’avant les sanctions, l’Irak était le pays qui avait le meilleur système de santé au Proche-Orient ? Beaucoup de médecins irakiens étaient formés en Occident. A cette époque, le système de santé irakien pouvait se vanter d’avoir une organisation des soins primaires et tertiaires pas très éloignée de ce qu’on trouve actuellement aux Etats-Unis.

Or, les bibliothèques et l’enseignement ne sont hélas pas les premières victimes de la crise du système de santé en Irak entraînée par les sanctions économiques. La non tenue à jour des informations scientifiques n’est que l’une des facettes d’une crise qui s’étend y compris aux médicaments et aux fournitures les plus élémentaires. Au moins des dizaines de milliers - et selon certains calculs plusieurs centaines de milliers - d’enfants irakiens de moins de cinq ans sont morts durant les années 1990 de maladies qu’il aurait été possible de prévenir ou de guérir, en particulier d’infections bactériologiques véhiculées par l’eau polluée et d’infections respiratoires aiguës. L’Irak des années 1980 disposait des médicaments pour traiter ces maladies. L’Irak d’aujourd’hui n’en dispose pas.

Je me souviens d’une visite au pavillon pédiatrique à Bagdad, en 1999, avec un groupe de recherche d’informations de Voices in the Wilderness (des voix dans le désert - www.vitw.org). Sur chaque lit gisait un tout petit enfant qui dépérissait d’une diarrhée provoquée par une bactérie intestinale, une maladie qui aurait pu être guérie par l’administration de l’antibiotique approprié. Mais cet hôpital de la plus grande ville du pays ne pouvait pas se procurer suffisamment de ces médicaments salvateurs. Alors que d’autres pays s’apprêtaient à entrer dans le nouveau millénaire, l’Irak restait coincé dans le 19ème siècle. Comme nous traversions le pavillon, le médecin nous présentait à la mère de chaque enfant et traduisait ce que nous lui disions. Il donnait le diagnostic de la maladie de l’enfant. Marie Hanharan, un membre de notre groupe, a commencé à demander les pronostics. Et devant chaque lit, comme un métronome, le médecin disait « Cet enfant-ci va mourir, cet enfant-là va mourir ». Mary lui a demandé : « Que dites-vous aux parents ? Quand ils attendent de vous une lueur d’espoir, que leur dites-vous ? ». Il a répondu avec abattement : « Il n’y a pas d’espoir. Ils vont mourir ». Et puis, très lentement il ajouta : « Ils vont tous mourir ».

Deux jours plus tard, dans le service de pédiatrie d’un hôpital à Amara, une ville au sud de Bagdad, sur la route vers Bassora, je tenais dans les bras un enfant âgé de dix mois. Sa mère me parlait en Arabe, et nous devions attendre que le médecin finisse de s’entretenir à l’autre bout de la salle pour qu’il vienne traduire. Les yeux de toutes les mères étaient tournés vers nous. Je ne comprenais pas pourquoi, jusqu’à ce que le médecin traduise : elle disait « Si vous pouvez sauver son bébé, s’il vous plaît, prenez-le avec vous ». Une partie de moi refusait de comprendre la signification évidente de ses paroles. Je ne savais que dire. J’étais là, debout, avec ce petit enfant qui se mourrait lentement dans mes bras, un enfant qui n’avait besoin que d’un traitement par antibiotiques. Combien de fois ma propre fille n’avait-elle pas été chez le médecin et n’avait-elle pas bénéficié d’un tel traitement ? D’ailleurs même notre chat reçoit des antibiotiques lorsqu’il en a besoin ! J’ai fini par rendre l’enfant à sa mère, qui m’a souri avec gentillesse. Et les yeux des autres mères m’ont enfin lâché.

Shields et Garza s’efforcent donc de combler un besoin créé de toutes pièces par la politique étrangère des Etats-Unis. Mais l’ironie va encore plus loin. Leur employeur, le gouvernement américain, a pris des mesures légales contre Voices in the Wilderness (VitW) et cherche à soumettre cette association une amende de plus de 20’000 dollars, simplement parce qu’elle a fait exactement ce qu’ont fait Shields et Garza. Que reproche-t-on à VitW ? D’avoir "exporté des dons y compris des fournitures médicales et des jouets à l’Irak, sans autorisation préalable de l’Office of Foreign Assets Control [Bureau de contrôle des biens à l’étranger l’OFAC]. (citation tirée de la notice Pre Penalty rédigée par R. Richard Newcomb, directeur de l’OFAC, du 12.3.1998). A l’époque, la valeur de l’ensemble de ces dons était estimée à 75’000 dollars.

Depuis 1996, de petites délégations de citoyens américains se sont rendues en Irak à la recherche d’information sous l’égide de VitW. On demandait aux délégués de voyager avec un minimum de bagages et de transporter toute l’aide humanitaire qu’ils pouvaient. Ces biens comprenaient, par exemple, des manuels et des revues médicales, des analgésiques pour enfants, des cahiers de coloriage, des crayons de couleur et des vêtements pour enfants. Lors de certaines de ces délégations, VitW achetait des médicaments en Jordanie - des antibiotiques, des médicaments contre le cancer, des fournitures chirurgicales - et les transportait par camion à Bagdad.

Cette tentative de poursuivre des citoyens états-uniens pour avoir apporté "des fournitures médicales et des jouets" à des enfants malades et mourants paraîtrait ridicule si les cours de justice ne soutenaient pas les sanctions contre VitW, et si ce soutien ne constituait pas une subtile défense de la politique étrangère des Etats-Unis en Irak. Mais le Juge Bates va bientôt prononcer son verdict dans l’affaire contre VitW. Les deux parties s’attendent à ce qu’il se prononce en faveur du Gouvernement des Etats-Unis.

Au vu des arguments qu’il a utilisés dans cette affaire et dans sa poursuite acharnée depuis deux ans contre le VitW, le Département du Trésor apparaît comme une véritable machine bureaucratique qui se limite à appliquer aveuglément les lois. "Quelles que soient les raisons qu’ils invoquent, les gens veulent narguer les embargos. Fondamentalement, nous pensons que notre mission est d’appliquer la loi, et nous continuerons à le faire avec acharnement". (Tony Fratto, Directeur des Affaires Publiques au Département du Trésor des Etats-Unis).

Cependant, pour quiconque se donne la peine de réfléchir, l’opposition de VitW au régime des sanctions ne peut pas être ainsi escamotée. L’identification de cette association avec les personnes les plus vulnérables en Irak est clairement un appel à la prise de conscience. Le fait de l’inculper tout en se vantant de "libérer" le peuple irakien est une mesure pathétique et indéfendable.

La reconstruction de l’Irak, de fond en comble, continue à être le besoin le plus urgent, mais elle ne pourra pas se faire sous l’occupation américaine. Les soldats et les civils qui envoient des dons de revues médicales en Irak méritent des félicitations et du soutien. A leur tour, ils se doivent d’analyser des causes des souffrances Irakiennes et de transformer leur préoccupation pour le peuple Irakien en une opposition explicite et volontaire à la guerre et à l’occupation américaine.

* membre de Voices in the Wilderness, une campagne pour mettre fin à la guerre économique et militaire que les Etats-Unis mènent aussi bien à l’étranger que chez eux.

(8 février 2005)