"George Bush a fait des erreurs énormes dans la guerre contre le terrorisme"

Entretien avec Richard Clarke, ex-coordinateur de la lutte antiterroriste à la Maison Blanche. Jusqu’en octobre 2001 , Richard Clarke était le coordinateur de la lutte antiterroriste à la Maison Blanche, où il était entré lors du mandat du premier président George Bush. En mars, la publication aux Etats-Unis de son livre, qui accuse l’administration Bush d’avoir négligé le danger représenté par Al-Qaida avant les attentats du 11 septembre 2001, a porté un coup sévère à la Maison Blanche.

Votre livre est très critique à l’égard des choix de l’administration Bush sur le terrorisme et l’Irak. Pourquoi l’avoir écrit ?

Je crois que l’administration Bush a fait de graves erreurs. Je dirais, en reprenant l’expression utilisée par le général Anthony Zinni -ancien chef du commandement central- : Bush est coupable de "manquement au devoir". On doit loyauté au président pour qui on a travaillé. Mais cette loyauté a une limite. Quand le président commet de lourdes erreurs, à cause desquelles des gens meurent, quand il fait des erreurs qui mettent en danger la sécurité nationale, on a l’obligation de le dire. George Bush a fait des erreurs énormes dans la guerre contre le terrorisme. En attaquant l’Irak ; en n’attaquant pas assez énergiquement Al-Qaida en Afghanistan ; en ne se préparant pas suffisamment à une attaque terroriste aux Etats-Unis.

Pourquoi George Bush et son entourage étaient-ils si désireux de chasser Saddam Hussein du pouvoir ?

Il y avait entre eux un phénomène de groupe, une obsession partagée. Ils se renforçaient mutuellement dans l’idée qu’ils avaient raison. Si d’autres experts proposaient une autre opinion, ils la rejetaient. C’est de l’arrogance. Ils voulaient redessiner la carte politique et militaire du Moyen-Orient. Ils pensaient que, puisqu’ils étaient une superpuissance, ils pourraient le faire. Même seuls.

Quelles auraient dû être les priorités après les attaques du 11 septembre 2001 ?

Attaquer plus massivement en Afghanistan. Comme ils savaient qu’ils allaient attaquer l’Irak, ils ont préservé des forces. Ils n’ont pas frappé suffisamment fort. A cause de l’Irak, ils n’ont pas attrapé Ben Laden ni le mollah Omar. Ils n’ont pas stabilisé l’Afghanistan.

Ils auraient aussi dû s’occuper du Pakistan, de l’Arabie saoudite et de l’Iran. Et aussi du processus de paix israélo-palestinien. Chacune de ces questions est plus importante que l’Irak. L’Irak n’était pas une menace. Saddam Hussein était contenu.

Al-Qaida est-il plus ou moins dangereux aujourd’hui qu’avant le déclenchement de la "guerre contre le terrorisme" ?

Il est différent. La structure pyramidale a disparu. Al-Qaida est aujourd’hui morcelé en une douzaine de groupes affiliés mais autonomes. Cela a donné les attaques de Bali, Casablanca, Istanbul, Riyad, Madrid et ailleurs. Il y a eu deux fois plus d’attaques d’Al-Qaida depuis le 11 Septembre que dans le même laps de temps avant le 11 Septembre. D’une certaine manière, ce nouvel Al-Qaida est encore plus dangereux.

Il n’y a pas eu d’attentats sur le sol américain depuis le 11 Septembre. Cela signifie-t-il que les Américains sont mieux protégés ?

Les passagers des lignes aériennes sont mieux protégés. Pour tous les autres, en gros, rien n’a changé. Les centres commerciaux, les gares, les usines chimiques demeurent très vulnérables.

Comment analysez-vous la démission de George Tenet ?

Il était fatigué. Il essaye aussi de prendre sur lui une partie de la responsabilité, avant la publication prochaine des rapports, très critiques pour la CIA, entre autres, de la commission du renseignement du Sénat et de la commission d’enquête sur le 11 septembre 2001. Il espère que ce sera plus facile pour la CIA.

Vous affirmez qu’il était convaincu, avant le 11 Septembre, qu’Al-Qaida s’apprêtait à frapper les Etats-Unis. Comment expliquez-vous que, malgré cela, la CIA ait fait les erreurs que l’on connaît aujourd’hui ?

Tous les jours, la CIA avait des informations. Il y avait des centaines de rapports. L’information à propos des deux terroristes qui avaient participé à une réunion d’Al-Qaida en Malaisie, puis qui étaient entrés aux Etats-Unis, était remontée jusqu’au siège. Une personne d’un niveau hiérarchique peu élevé, dont le travail était de lire cette information et de décider à qui la répercuter, ne l’a pas fait. Et je ne sais toujours pas pourquoi. Cette personne a fait une erreur. Mais le système aussi a fait une erreur, car il ne doit pas dépendre d’une personne.

Le gouvernement américain a débattu de l’emploi de la torture dès 2002. Aviez-vous eu connaissance d’un tel débat lorsque vous étiez à la Maison Blanche ?

Non, je ne l’ai pas su. Les Etats-Unis ont signé des conventions internationales contre la torture. En outre, la torture ne marche pas. On ne peut pas croire ce que dit un prisonnier sous la torture. Alors j’ai été surpris en apprenant ça, outre le fait que c’est illégal.

Le sort réservé aux prisonniers de Guantanamo Bay est-il de nature à fournir des renseignements utiles ?

Je ne suis pas sûr que nous ayons obtenu beaucoup de renseignements de Guantanamo que nous n’aurions pas obtenus dans des circonstances plus normales. Guantanamo est extra-légal. Les prisonniers n’y sont inculpés de rien. Et il n’y a pas de date fixée pour la fin de leur peine. -Le secrétaire à la défense, Donald- Rumsfeld a dit : "Nous les garderons jusqu’à la fin de la guerre." Et Condoleezza Rice -conseillère de George Bush pour la sécurité- a dit que la guerre contre le terrorisme durera une génération. Si l’on assemble les deux phrases, on peut penser que ces prisonniers mourront à Guantanamo.

• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU MONDE DU 11.06.04


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