Le président américain vient sur le Vieux Continent à la recherche d’appuis pour la reconstruction de l’Irak

George Bush va en Europe pour faire mentir John Kerry. Les rendez-vous du mois de juin offrent au président américain plusieurs occasions de montrer que, contrairement à ce que prétend son adversaire démocrate, il peut parler au reste du monde et, sinon plaire aux opinions publiques, du moins obtenir l’appui des gouvernements pour faire avancer la reconstruction économique et politique de l’Irak.

Le chef de la Maison Blanche aura la tâche facile pendant la première séquence, qui va le mener en Italie et en France, puis le ramener aux Etats-Unis pour présider, en Georgie, la réunion annuelle des sept pays les plus riches du monde, auxquels se joint la Russie.

L’étape la plus périlleuse pourrait être celle de l’entretien avec Jacques Chirac, à Paris, le 5 juin, mais elle a été organisée de manière à réduire le risque d’un désaccord public, les deux chefs d’Etat ne devant passer que très peu de temps à répondre aux questions des journalistes.

Pour le reste, que ce soit à Rome, en compagnie de son allié, Silvio Berlusconi, en Normandie, où il parlera au nom des soldats venus se faire tuer pour libérer l’Europe, ou à Sea Island, où il recevra le G8 et des dirigeants de pays d’Afrique et du "Grand Moyen-Orient", M. Bush paraîtra à son avantage. Les manifestations hostiles, à Rome et à Paris, pourraient prendre une ampleur qui troublerait le scénario paisible de cette première série de rencontres, mais les difficultés se situent plutôt lors du sommet entre les Etats-Unis et l’Union européenne, puis lors de celui de l’OTAN, à la fin du mois. On sera tout près, alors, du transfert de souveraineté à un gouvernement intérimaire irakien, et c’est dans ces réunions-là que le président américain obtiendra, ou non, l’aide financière et militaire des alliés européens.

A Rome, le 4 juin, il va commencer par rendre visite à Jean Paul II. L’Eglise catholique a condamné la guerre d’Irak. Les évêques américains ont publié, dans les mois qui ont précédé l’invasion, deux documents expliquant qu’elle serait contraire aux critères qui définissent, selon la pensée catholique, une "guerre juste". Cependant, M. Bush veut profiter de l’embarras de son adversaire. En effet, second candidat catholique à la présidence des Etats-Unis, après John Kennedy en 1960, M. Kerry est en délicatesse avec l’Eglise, parce qu’il soutient le droit à l’avortement. L’électorat catholique, majoritairement démocrate, est un enjeu important dans la compétition électorale.

M. Bush n’a pas donné suite à la suggestion qu’avait faite M. Berlusconi, lors de sa visite à Washington, le 19 mai, d’aller à New York pour rencontrer les membres du Conseil de sécurité de l’ONU et établir, avec eux, le calendrier et les conditions de la transition en Irak. En revanche, le président américain a qualifié d’"excellent" l’entretien téléphonique qu’il a eu, le 25 mai, avec M. Chirac, au sujet du projet de résolution déposé par les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Il semble prêt à discuter sérieusement des "améliorations" souhaitées par le président français. M. Bush a parlé aussi, par téléphone, avec le président russe, Vladimir Poutine, et avec le chancelier allemand, Gerhard Schröder.

Alors que la confiance des Américains dans sa capacité à sortir de l’enlisement, en Irak, n’a cessé de diminuer, au cours des dernières semaines, M. Bush a besoin de pouvoir leur donner des nouvelles rassurantes. Donald Rumsfeld, secrétaire à la défense, a affirmé, il y a quinze jours, que les Etats-Unis pourraient recevoir le renfort d’autres pays si le Conseil de sécurité adoptait une résolution, mais rien n’est venu donner corps à cette prédiction. Quant à un engagement de l’OTAN, en tant que telle, les Français et les Allemands s’y refusent. Sur le plan financier, Washington continue à demander la réduction et le rééchelonnement de la dette laissée par le régime de Saddam Hussein, mais les pays concernés, s’ils ont donné un accord de principe, veulent que sa mise en œuvre se fasse dans le cadre normal du Club de Paris et, surtout, avec un gouvernement irakien maître de ses ressources.

Depuis deux mois, M. Bush a procédé à de substantielles rectifications de sa politique. Il s’en est remis à Lakhdar Brahimi du soin de composer un gouvernement intérimaire aussi légitime que possible aux yeux des Irakiens. Il a accepté un compromis avec la guérilla, à Fallouja, et un compromis avec l’ayatollah Ali Al-Sistani, principal chef religieux chiite, pour réduire la rébellion de l’imam Moqtada Al-Sadr, à Nadjaf et à Kerbala. Il a ouvert des discussions sur une résolution du Conseil de sécurité. Il lui faut, maintenant, recueillir les fruits de ces concessions, faute de quoi il aura mécontenté les "durs", sans rassurer les inquiets.

Les entretiens qu’il va avoir avec les Européens et, aussi, au G8, avec les Russes, les Canadiens et les Japonais, vont montrer si les efforts du président américain sont sincères et s’ils convainquent ses partenaires de s’engager davantage, financièrement, sinon militairement. Si c’est le cas, l’argument principal de M. Kerry, accusant M. Bush d’avoir isolé les Américains, pourra se retourner contre lui. Sinon, les conséquences seront plus incertaines. Le candidat démocrate pourra dire que le président en place n’est pas capable d’entraîner les alliés, mais les républicains répondront que, s’il n’y parvient pas, c’est que les alliés en question ne veulent rien entendre.

Patrick Jarreau LE MONDE | 01.06.04 | 14h26 Washington de notre correspondant • ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 02.06.04